Magazine Conso

Retour de Cannes

Publié le 14 juin 2007 par Stéphane Kahn

De retour de Cannes - et pour une digression côté cinéma - deux, trois impressions sur quelques films marquants découverts la semaine dernière...


Le meilleur film du festival ?

La forêt de Mogari de Naomi Kawase, sans doute. Après Tropical Malady d’Apichatpong Weerasethakul et Gerry de Gus Van Sant... La jungle, le désert, la forêt millénaire... Deux personnages qui ne font peut-être qu'un... Un film de marche plutôt que d’errance... Une forêt où l'on se perd pour mieux se retrouver... Dans ce beau film, la cinéaste nous embarque, après un long prologue, dans le sillage de deux personnages (un vieillard et une jeune infirmière) en phase d’apprivoisement, ensemble dans un long trajet pour en finir avec le deuil (vieux de plus de 30 ans pour l'un, récent pour l'autre). Une poignée de séquences mémorables, une manière inouïe de saisir la nature, auraient dû faire de ce film une légitime Palme d'or. Kawase dût se contenter du Grand Prix, ce qui, tout de même, n'est pas si mal...


Quatre films en un

Dire de We Own the Night que je l’attendais impatiemment est un euphémisme. Le nouveau film de James Gray vient sept ans après The Yards, ce beau polar crépusculaire qui fut plutôt mal accueilli à l’époque à Cannes et à cause duquel Gray se grilla à Hollywood. De We Own the Night, je n’avais qu’une crainte : qu’il ne me surprenne pas. Et pourtant si. Si Gray reste dans le même système, dans le même genre de polar sec et familial, s’il emploie à nouveau les deux acteurs de The Yards pour en faire deux frères, comme l’étaient déjà Edward Furlong et Tim Roth dans Little Odessa, il réussit paradoxalement à se renouveler. Cela tient à peu de choses. A l’ampleur de son film d’une part (scènes de foule et d'action qu'il dirige à la perfection). Mais surtout à la nature très étrange de ce polar qui pourrait en fait en comporter quatre différents. A ne pas choisir une voie plutôt qu'une autre, Gray a dû en décevoir certains, mais cela lui a permis de signer un film autrement plus étrange que le pourtant réussi Zodiac de David Fincher. We Own the Night est un film en apparence classique qui a cela de fascinant qu'il ne cesse de puiser dans le genre sans jamais paraître citer (tout l'inverse d'un Tarantino, quoi !). Cela tient à un seul personnage et à son itinéraire dans le film : Joaquin Phoenix y passe en effet par quatre statuts qui, chacun, pourrait suffire à un seul long métrage...

1)   Deux frères : l’un est flic, fidèle à la tradition familiale, l’autre côtoie des truands sans pour autant tremper directement dans leurs trafics (en ce début de film, Phoenix, camé et survolté, gère une boite de nuit, comme Pacino dans Scarface ou dans L’impasse de De Palma). Cela commence de façon on ne peut plus classique. Whalberg vs Phoenix et l'impérial Robert Duvall pour arbitrer, ça devrait le faire...

2)   Le programme se grippe et l'attente générée par l'entame du film est très vite déçu. Phoenix, pour protéger sa famille, va jouer les indicateurs. On passe du mélodrame familial au thriller d’infiltration avec micro planqué, incursion dans la planque des méchants trafiquants et tout le toutim. Là, c’est à des films de Lumet (Serpico, Le prince de New-York) voire au récent Narc que l'on peut penser. A peine, ce récit-là a-t-il commencé qu'il touche à sa fin...

3 ) Phoenix devient un témoin protégé. Comme Ray Liotta à la fin des Affranchis. La paranoïa le gagne… Et si ses ennemis le retrouvaient. Une scène anthologique d'embuscade sous la pluie vient solder l'événement dramatique faisant basculer Phoenix vers un nouveau statut...

4)   Phoenix devient flic à son tour et le film vire au film de vengeance, flirtant avec la série B la plus convenue.

Ca pourrait donc être une compil de polar et pourtant c’est une toute autre chose, car James Gray est un immense metteur en scène et parce que les enchaînements entre ces différents états narratifs se font dans des ellipses sèches, sans souci aucun de fluidifier le récit.

Alors, si We Own the Night est moins fort que Little Odessa, il a pour lui une étrangeté tenace qui dément très vite ses signes extérieurs de classicisme. Visiblement, ceux qui huèrent le film en projection de presse n'avaient pas compris cela...


 

La douceur paradoxale

Ce n’est pas parce que Gus Van Sant utilise à nouveau des chansons d’Elliott Smith (comme dans Will Hunting) que j’ai tant aimé son nouveau film. Non, c’est paradoxalement parce que Paranoid Park est une toute petite chose. Un film qui, contrairement à Last Days, ne pose pas au chef-d’œuvre. C’est un film humble qui prête plutôt le flanc à toutes les critiques. Et ça n’a pas loupé. GVS tourne en rond, ne se renouvelle pas, fait les mêmes plans que dans Elephant. Oui, c’est vrai en partie, mais c’est comme la fin d’un cycle, le film se déroulant tranquillement dans un apaisement serein le situant à mille lieues de Larry Clark à qui on serait – à nouveau – en droit de comparer GVS. Son film, comme Wassup Rockers, se situe dans le milieu des skateurs. Mais Paranoid Park est un film étonnamment doux. Même s’il parle de la culpabilité lié à un homicide involontaire. Pour moi, le film est très supérieur à Elephant car il ne s'embarrasse pas des pistes explicatives qui alourdissaient le film palmé du réalisateur. Pourant, GVS n’eut droit cette fois-ci qu’à un prix honorifique.


A fond la caisse

Si GVS refait ses propres films après avoir refait presque plan par plan un chef-d’œuvre (Psychose), Tarantino, lui, questionne la question du remake avec son propre film scindé en deux parties presque jumelles. De Death Proof qui sort dans quelques jours, je me suis d’abord dit que c’était un film très con, que l’argument en était tellement bête qu’il n’était même pas défendable. Beaucoup encensent pourtant le nouvel opus de Tarantino et il est vrai qu’un film citant Vanishing Point de Sarafian ne peut être entièrement mauvais, mais bon, moi je regrette quand même le Tarantino de Jackie Brown. Définitivement, il semble que le Mister Hyde de la déconne fun et de l'autocitation l’ait emporté…

Et puis il y eut aussi Avant que j’oublie de Jacques Nolot, sombre film (presque) autobiographique, sur le fil et touchant au sublime sans jamais se casser la gueule. Il y eut aussi, sur le même registre intime, Persepolis, belle surprise et retour d’une animation « ligne claire » et traditionnelle où la narratrice ado se met à écouter Iron Maiden dans un Iran où le rock était interdit… Ah ! oui, le film des Frères Coen aussi, qui, c'est une bonne nouvelle, sortent enfin de l'inconséquence où barbotait leur cinéma depuis dix ans...

Plein de bonnes choses en somme, suffisamment pour oublier le cirque vulgaire d'une ville puant le fric. Et tellement à l'image de notre nouvelle France de "winners"... Ceci dit, là-bas, il faisait beau et à Paris il flotte et il fait froid...


A lire aussi, pour l'ambiance et pour le détail sur les films, le très pertinent blog cannois de Chronicart (ici)


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