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Les amants du pont-neuf - 10/10

Par Aelezig

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Un film de Leos Carax (1991 - France) avec Juliette Binoche, Denis Lavant, Klaus Michel Gruber

Immense, violent, baroque, bouleversant. 

L'histoire : Alex est SDF et cracheur de feu. Il vit sur le Pont-Neuf, bloqué pour de futurs travaux de rénovation. Arrive Michèle, une jeune femme, avec son chat et son carton à dessins, paumée, dévastée, un pansement sur l'oeil. Elle pleure son ex-amoureux, elle pleure sur la vue, qu'elle va perdre, elle pleure sur sa vie gâchée ; elle fuit une vie qui soudain ne lui fait plus de cadeau et préfère s'abandonner aux fulgurances de l'alcool qui lui font oublier sa peine. Alex tombe amoureux ; une chose qui ne lui était jamais arrivée...

Mon avis : Quel film magnifique ! Carax maîtrise à la perfection et son histoire et son art, dans un film qui transpire d'émotions diverses, transcendé par la grâce de ses acteurs et la beauté des plans. J'appelle ça une leçon de cinéma. J'avais vu Les amants du Pont-Neuf il y a fort longtemps et je ne m'en souvenais plus. C'était une époque où je vivais le 7e art de façon assez superficielle, car j'étais jeune et ma culture cinématographique n'était pas encore très étoffée. Il me restait juste un vague souvenir que c'était bien. Redécouvrir ce film est un éblouissement et je ne comprends pas pourquoi Holy motors m'a tant déçue. Il faudra que je retente... car il me semble que toute la symbolique de Carax est déjà présente dans Les amants. Comme si Holy motors en était le prolongement. Mais je pense maintenant que ce dernier se mérite et qu'il faut avoir en tête tous les Carax. J'ai donc du boulot.

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La dimension artistique de l'oeuvre m'a beaucoup touchée. D'ailleurs, Michèle est une artiste, qui se balade avec son carton à dessins et sa boîte de peintures ; une artiste désespérée puisqu'elle est en train de perdre la vue. Scène incroyable où elle se rend de nuit dans un musée pour pouvoir contempler une dernière fois l'un de ses tableaux préférés. Il y a la musique aussi... pourtant quasi absente du film, mais elle prend tout son sens. La contre-basse de Julien au début, et puis un morceau de Bowie et un des Rita Mitsouko. Quelques notes aussi de musique orientale pendant la nuit du quatorze juillet (on notera le paradoxe ; excellent !). On voit que les choix de Carax sont pointus. La peinture, la musique, et puis la poésie. Alex, qui sort d'on ne sait où, du néant, s'essaie pourtant à écrire quelques vers... Et ces images ! Chaque plan, chaque diagonale, chaque détail, le rythme de la caméra... tout est cadré, léché, c'est comme un immense tableau vivant de deux heures. Les feux d'artifice dans Paris qui célèbre ses 200 ans de révolution, Michèle qui fait du ski nautique, entraînée par le petit bateau illuminé qu'Alex a piqué, la séquence au bord de la mer, le spectacle d'Alex cracheur de feu... Bon, je suis bien consciente que ça n'engage que moi. Les plus réfractaires se demanderont en quoi il y a de la beauté à filmer deux SDF en perdition, bien crasseux et souvent ivres. De l'expressionnisme, ça s'appelle. Ca vous met le coeur en vrac.

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Les thèmes abordés sont bien plus forts qu'il n'y paraît. Deux clodos qui s'aiment ? C'est plus compliqué que ça, beaucoup plus riche aussi. Ca parle de la descente aux enfers de personnes bien nées (Michèle, Hans) suite à des chocs psychiques et à l'injustice, bête, stupide, impitoyable, et de celle de l'enfant né dans la misère, affective et physique ; Alex, dont on ne sait rien, mais dont on peut deviner que la galère lui fut assignée dès la naissance, tandis que Michèle et Hans se souviennent eux d'un monde où ils avaient tout, sans le savoir. Alex ne nous donnera aucun indice sur son passé, mais il se répète à lui-même "quelqu'un qui m'apprenne à aimer..." comme un mystérieux leitmotiv.

Les premières images du film sont terribles. La voiture (de police ?) qui passe près d'Alex, titubant, en l'ignorant ; l'autre qui le renverse, et ne s'arrête pas. Puis le car de flics qui fait la tournée des SDF et le cauchemar glauque dans lequel vivent tous ces gens, à qui on fait remplir des papiers, qu'on envoie à la douche puis qu'on laisse repartir... dans la solitude des rues, avec l'alcool pour seul réconfort.

Un film sur la misère donc, opposée à la vie des nantis qui vont et viennent sans jamais se soucier d'eux. Comment on se lave avec un robinet de la ville et des bouteilles d'eau, comment on mange en volant un poisson sur le marché, un pull dans une poubelle, comment on dort, emmitouflé dans des couches de vêtements ou de plastique. Une misère sale et moche, qui nous fout un peu la honte.

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Un film sur l'amour aussi. Et ses dérives. La romance pourrait être mignonne ; pensez donc, deux clochards qui tombent amoureux. Mais là encore, ce n'est pas si simple. Alex et Michèle s'aiment pour de mauvaises raisons, et il leur faudra beaucoup beaucoup de temps pour le comprendre. Amour possessif ("Tu seras mon chien quand je serai devenu complètement aveugle" lui dit-elle ; et lui qui brûle les affiches où le visage de Michèle s'étale, recherchée par ses proches... elle ne doit surtout pas partir, elle est à lui) ; amour et sexe, instinctif, animal, cru, celui qui réchauffe ; ou bien encore l'amour complice, doux et tendre, promesse d'harmonie et de fusion. Cette histoire d'amour pas comme les autres, entre deux êtres que tout oppose, est passionnée, et passionnante, car analysée avec une justesse rare.

Un film sur Paris, sublimé et détestable tout à la fois. Un monde hostile et des vues de carte postale. Un hommage d'un réalisme impressionnant à la Ville Lumière.

Il y a tant et tant de choses dans ce film... J'ai déjà envie de le revoir car je suis sûre d'avoir manqué des pistes et des messages. Il est pour moi parfait : une belle histoire, une réalisation personnelle, originale, magnifique et des comédiens totalement habités. Une merveille.

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On sait que le film a été difficile à tourner, que Carax a accumulé les coups du sort. Acclamé par la presse intello, il n'a pas reçu les faveurs du public, à part quelques inconditionnels, comme moi aujourd'hui.

Spoiler. Incroyable. Je n'en revenais pas. On s'aperçoit que James Cameron a piqué à Carax la scène aujourd'hui la plus célèbre du cinéma mondial : deux amoureux, debout, à la proue d'un bateau ! Damned ! Fin du spoiler.

Non, franchement, c'est autre chose que Paulo Anderson !


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