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La mort de Yachar Kemal, barde épique

Par Pmalgachie @pmalgachie
Yachar (ou Yasar) Kemal avait 92 ans et est mort hier au terme d'une vie parfois contrariée par le contexte politique, laissant une oeuvre abondante et passionnante - plus de trente romans, dont la suite époustouflante des "Mèmed". En Turquie, deux monuments rendent gloire à l’écrivain Yachar Kemal. A Istanbul, il a sa statue. Dans son village natal, un de ses personnages est représenté. Son œuvre étant abondamment traduite, et notamment en français, on pourrait croire que la reconnaissance, dans son pays, lui a été naturellement acquise. Les choses sont beaucoup moins simples. Ses activités politiques – il fut, en 1961, le cofondateur du Parti ouvrier de Turquie – lui valurent l’emprisonnement après le coup d’Etat militaire de 1971, puis quelques années d’exil en Suède. Plus près de nous, en 1996, ses prises de position en faveur de la cause kurde l’ont fait condamner à vingt mois d’emprisonnement. Il s’était à nouveau réfugié en Suède, bien qu’il se ne se considérait pas comme un nationaliste kurde. L’engagement de Yachar Kemal dans la vie de son pays vient de loin. D’origine kurde, mais écrivant en turc (il se disait, pour cette raison, le plus kurde des écrivains turcs et le plus turc des écrivains kurdes), il a connu tôt ses premiers ennuis avec la justice : il avait dix-sept ans quand il fut arrêté pour ses sympathies communistes. Cet homme de gauche a toujours prôné une générosité sans exclusives. Cet écrivain a toujours donné aux lecteurs des récits fascinants, eux aussi d’une belle générosité. Il s’est trempé très tôt dans les histoires, celles que racontaient, quand il était petit, les bardes de sa région. Il a lu La chanson de Roland quand il était adolescent, et de tout cela il a gardé le goût de l’épique, traduit dans de grands romans pleins de personnages pittoresques à qui il arrive des aventures extraordinaires, mais inscrites dans une réalité rendue à la perfection. Du coup, même si Mèmed le Mince, le personnage principal de son premier roman (dont la biographie imaginaire se poursuit ensuite dans trois autres volumes), paraît, a priori, bien éloigné de nous, de notre mode de vie et de pensée, on marche immédiatement dans les rebondissements épiques d’une saga qui, par la suite, en engendra d’autres, avec des héros aussi hauts en couleurs, avec le même élan. Si Yachar Kemal a touché des lecteurs dans le monde entier, c’est parce que son univers prend la dimension d’une légende qu’il décline à travers des histoires différentes mais liées entre elles par une communauté d’esprit. Ce n’est donc pas l’exotisme qu’il faut chercher chez lui, mais l’humanité. Voici, pour donner la couleur de son écriture, les premiers paragraphes de Mèmed le mince :
Les contreforts montagneux du Taurus commencent dès les bords de la Méditerranée. À partir des rivages battus de blanche écume, ils s’élèvent peu à peu vers les cimes. Des balles de flocons blancs flottent toujours au-dessus de la mer. Les rives de glaise sont unies et luisantes. La terre argileuse vit comme une chair. Des heures durant, vers l’intérieur, on sent la mer, le ciel : odeur prenante.
Après les terres cultivées d’argile unie, commencent les maquis de Tchoukour-Ova. Serrés, et comme tressés, buissons, bambous, ronciers, vignes sauvages et roseaux recouvrent tout d’un vert profond, à perte de vue, plus sauvages qu’une sombre forêt, plus foncés encore.
Un peu plus loin vers l’intérieur, si l’on dépasse d’un côté l’Anavarza, ou de l’autre Osmaniyé, en direction d’Islahiyé, on arrive à de vastes marécages.Les mois d’été, les marais bouillonnent. Ils sont sales, infects, l’odeur en est repoussante : joncs pourris, herbes pourries, arbres, bambous, humus pourris. Mais l’hiver, ce sont des eaux limpides, scintillantes et vives. L’été, la surface est cachée par les herbes et les joncs. L’hiver, elle se dévoile.

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