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[Podcast #20] Patrice Mariolan, photographe d’oiseaux

Par Auxoisnature
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Patrice Mariolan fait parti des photographes animaliers dont on se demande pourquoi ils ne sont pas plus connus. Je ne parle évidemment pas de célébrité hollywoodienne ! Non, juste d’une plus grande reconnaissance dans le petit milieu de la photographie animalière. Oh … je sais bien que Patrice n’est pas le genre de personne à la recherche de ça !

Et, évidemment, ceux qui pratiquent la photo animalière depuis longtemps et écument les expositions le connaissent. Mais je suis certain que la plupart des photographes n’a jamais entendu parler de Patrice Mariolan. Le peu de présence sur les réseaux sociaux pourrait être une explication. En tout cas, ça n’est pas son manque de talent ! Alors je suis très content de participer à mieux faire connaitre ces artistes à travers mes interviews de photographes.

Patrice possède un très joli site internet dans lequel il présente l’ensemble de son oeuvre photographique : http://www.patricemariolan.com/

Sa galerie Regard Nature est magnifique et risque de vous attraper pendant pas mal de temps ! Et surtout n’allez pas sur celle qui s’appelle Suspends ton vol … vous n’en ressortirez plus ! Enfin, preuve que Patrice est d’abord un artiste avant d’être un photographe animalier, sa galerie Regard Passant est un bel hommage à la photo contemporaine.

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Patrice Mariolan, un photographe féru d’oiseaux

Je vous propose pour cette 20ème interview d’écouter un photographe animalier originaire d’une région que j’aime beaucoup : la Charente-Maritime. Pour des raisons personnelles, car une partie de ma famille vit là-bas. Mais aussi parce que la Charente-Maritime est un très beau pays. Des localités qui, dès qu’on prononce leur nom, nous font partir en vacances : Royan, La Rochelle, Rochefort, Saintes, l’île de Ré, l’île d’Oléron, l’île d’Aix, Fort Boyard ;-), … excusez du peu !

Habiter la Charente-Maritime permet d’accéder à des espèces d’oiseaux inféodées aux littoraux. C’est peut-être pour cette raison que Patrice Mariolan est devenu au fil des années un spécialiste de la photographie d’oiseaux. Et plus particulièrement de la photo d’oiseaux en vol. 

Au cours de l’interview de l’ai donc tout naturellement interrogé (en douceur hein ! ) à ce sujet mais aussi, vous le verrez sur de nombreux autres domaines. Voici donc ce que vous allez apprendre :

  • comment font les oiseaux en vol pour ne pas se percuter les uns les autres !
  • quelles espèces d’oiseaux on peut photographier à l’approche
  • comment utiliser la technique de l’affût flottant
  • quelles espèces d’oiseaux sont à privilégier pour les photographes débutants
  • quelles techniques et installations utiliser pour photographier les oiseaux en vol
  • quelle est la toute dernière exposition de Patrice et pourquoi elle rencontre un grand succès

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Retrouvez ci-dessous la transcription texte de l’interview :

Régis Moscardini : Bonjour Patrice Mariolan.

Patrice Mariolan : Bonjour.

Régis Moscardini : Bienvenue à toi dans la série d’interviews d’Auxois Nature. Je te remercie vraiment d’avoir accepté de te prêter au jeu de l’interview.

Patrice Mariolan : Ecoute, c’est avec plaisir.

Régis Moscardini : On va faire comme ça, avant de rentrer dans le vif du sujet et de parler vraiment de photo, j’aimerais que tu te présentes en quelques mots, s’il te plait.

Patrice Mariolan : Alors en quelques mots, on va dire que je suis un jeune retraité de 63 ans, je vis en Charente-Maritime à Tonnay-Charente près de Rochefort, c’est dans la zone de la Rochelle – Royan pour ceux qui ne connaissent pas bien la région, depuis plus de 25 ans. Je suis passionné de photo que j’ai commencé à pratiquer il y a une dizaine d’années à peu près et je me suis vite orienté vers la photo nature, plus particulièrement les oiseaux.

Régis Moscardini : Et ton métier en tant qu’actif n’était pas dans la photo ni dans la nature ?

Patrice Mariolan : Ah non, pas du tout. Je travaillais dans une grosse entreprise aéronautique, j’ai fait différents postes, les achats, responsable de la logistique, de l’infrastructure, des choses comme ça. Donc ça n’avait rien à voir absolument avec la photo, la nature ou la technique photo même. Ça a vraiment commencé il y a 10 ans. J’étais comme tout le monde avec un petit compact pour les photos familiales. Et puis j’ai découvert le reflex et j’ai trouvé ça génial, au niveau de la réactivité, de toutes les possibilités que ça offrait. Et j’ai démarré comme ça en fait. Voilà.

Régis Moscardini : Avec un numérique directement ?

Patrice Mariolan : Oui, avec un numérique directement, j’ai très peu fait de photos argentiques. Donc je suis passé directement sur le numérique. Et puis la photo nature parce que j’ai toujours été attiré par la nature. Quand j’étais gamin, je me rappelle, avec les copains on partait courir dans les forêts après l’école, faire des découvertes de nouveaux chemins, de nouveaux (01 :56) …, de nouveaux lieux. C’était presque l’aventure. Donc avec ça, il y avait évidemment tous les animaux que l’on pouvait croiser quand on ne les effarouchait pas. Donc j’ai toujours baigné un peu dans cet environnement nature. En face de chez moi, il y avait une ferme, donc on avait des animaux bien sûr de ferme mais aussi d’autres animaux, pas mal d’oiseaux. Et derrière la maison et le quartier il y avait des bois. C’était vraiment génial.

Régis Moscardini : C’est un avantage qu’ont les photographes animaliers qui habitent à la campagne, c’est de pouvoir tout de suite, en sortant de chez eux, être directement en prise directe avec la nature. Alors que ceux qui vivent dans une zone urbaine, ils n’ont pas cette chance-là, il faut prendre la voiture et puis on ne baigne pas dans le milieu en permanence.

Patrice Mariolan : C’est vrai, mais il y a aussi quand on sait observer, quand on sait regarder ce qui se passe autour de nous, il y a de la vie partout. Elle n’est pas imprégnée de nature sauvage on va dire, je pense surtout à l’environnement, flore, arbres, etc., mais par contre il y a de la vie animale partout. Donc on peut aussi faire de la photo animalière dans les centres urbains, il y en a d’ailleurs qui ont fait des reportages sur des animaux sauvages qui vivaient en ville, notamment sur Londres, sur des renards, etc. Il y a des choses à faire aussi. C’est un plus bien évidemment parce que la diversité est quand même plus grande et puis les attitudes sont différentes, et l’environnement est peut-être plus valorisant pour les sujets que l’on photographie, mais ce n’est pas la condition sinequanone  pour faire de la photo.

Régis Moscardini : C’est vrai que les animaux, en tout cas pour certains, sont très opportunistes et savent vraiment profiter de la proximité de la présence humaine, ils en profitent c’est-à-dire qu’il  y a forcément de la nourriture aussi, il y a des caches, il y a un peu de chaleur. Donc c’est vrai, tu as raison, dans les zones urbaines il y a aussi une vie animale qui est d’ailleurs plutôt nocturne, c’est pour ça qu’on ne la croise quand même pas beaucoup. Il faut se lever très tôt mais il y a des choses à faire. Peut-être faire preuve d’ailleurs d’un peu plus de créativité pour passer au-delà de l’aspect urbain qui peut être un petit peu rebutant, un peu plus créatif, ça peut être une bonne école d’ailleurs.

Patrice Mariolan : Voilà, tout à fait. Il y a des choses qui ont été très bien faites là-dessus, je trouve, et il y a de quoi faire partout. Après il suffit d’être, comme tu dis, créatif, d’avoir un regard différent tout simplement, et on peut faire de très belles choses.

Régis Moscardini : Alors tu viens de le dire, Patrice, et je l’ai aussi lu quand même avant sur ton site patricemariolan.com  que j’invite d’ailleurs ceux qui nous écoutent à aller voir parce qu’il y a de très belles photos, donc tu l’as dit, tu es passionné de photographies d’oiseaux, tu vis en Charente-Maritime et donc que tu sois attiré par les oiseaux en habitant au bord de l’océan, finalement c’est logique, non ?

Patrice Mariolan : Oui, mais j’ai toujours été attiré par les oiseaux et fasciné par leur vol, par la grâce et la précision de leur vol, et ça, ça m’a toujours intéressé. C’est peut-être le rêve d’Icare qu’on a en nous, tous. Mais ça m’a toujours passionné et il suffit d’ailleurs de regarder les goélands ou les mouettes quand le vent forcit en bord de mer pour se rendre compte qu’ils sont très experts dans les tourmentes comme ça. Les grands planeurs aussi, comme les grues, les oiseaux marins qui peuvent planer pendant des journées et des mois, comme ça, sans toucher terre. C’est quand même assez spectaculaire.

Les rapaces aussi, on en trouve sur le bord de la côte, des rapaces, notamment le hibou des marais. Et ce sont des oiseaux qui arrivent à planer aussi, à se servir des thermiques, le hibou des marais beaucoup moins. Par contre tout ce qui est milan, buse, voilà. Donc on trouve tout ça sur le bord de côte. J’aime beaucoup les passereaux, j’ai découvert les passereaux en termes photographiques, les passereaux il n’y a pas très longtemps, il y a 3-4 ans j’ai fait une exposition sur les passereaux parce que le festival de Ménigoute m’avait demandé de faire cette expo. Et je me suis dit, oh les passereaux ça va être galère, c’est petit, ça vole vite.

Et j’ai découvert un monde extraordinaire. Ils ont une précision dans le vol, une rapidité, ils peuvent passer sur le dos sans qu’on le voie, c’est vraiment fantastique. Donc voilà, moi j’ai toujours été attiré par les oiseaux, par leur dextérité en vol. C’est vrai que la Charente-Maritime c’est un département privilégié pour rencontrer les oiseaux d’eau par exemple comme les limicoles, les canards, les oies, les cygnes, les hérons, toutes ces espèces-là.

Régis Moscardini : Il doit suffire de s’écarter de quelques kilomètres, ou un peu plus peut-être, des côtes pour avoir des oiseaux qui soient plutôt inféodés au milieu terrestre. Je te rejoins et je comprends ta fascination pour les oiseaux. Il y a deux choses qui me marquent, qui me fascinent et qui me questionnent même. La première chose, c’est la migration des oiseaux, pouvoir voler comme ça, retrouver les chemins.

Alors on sait qu’ils fonctionnent par rapport au magnétisme, en tout cas on s’en doute un petit peu, donc c’est la migration qui me fascine. Et la deuxième chose, c’est un peu plus, comment dire, un peu plus technique peut-être, c’est quand on voit ces grands groupes de centaines, de milliers d’oiseaux dans le ciel et qu’ils tournent tous au même moment et qu’il n’y en ait pas un qui rentre dans l’autre, on se demande comment ça fonctionne, c’est un vrai ballet réglé au millimètre et ça fonctionne. Voilà deux choses qui me fascinent chez ces espèces-là. Peut-être que d’ailleurs tu as des éléments de réponse par rapport aux groupes d’oiseaux dans le ciel qui volent tout en groupe sans s’entrechoquer ?

Patrice Mariolan : Nous, ce qu’on voit en fait, on voit plutôt une image à plat, parce qu’on n’a pas trop la notion de distance verticale. En fait les oiseaux ils ne sont pas à toucher, il y en a dessus, les autres dessous. Mais ils s’organisent en général de façon à pouvoir profiter de la trainée pour faire moins d’effort. C’est le cas par exemple des vols en V. Ensuite il y a des vols de passereaux, de petits oiseaux ou de limicoles qui sont extrêmement rapides. Alors là moi je n’ai pas d’explication technique ni physiologique par rapport à ça. C’est vrai que ces vols, je pense aux étourneaux entre autres aussi, ces vols sont très spectaculaires, ces vols de foule sont très spectaculaires parce qu’ils bougent en même temps

Régis Moscardini : Oui, on a l’impression que tous en même temps, comme si d’un coup ils pensaient tous à la même chose, tiens on va tous tourner à droite, d’un coup, c’est ça qui est assez fabuleux.

Patrice Mariolan : Oui, mais je crois que c’est une réaction de proximité en fait. On retrouve ça chez les poissons aussi, dans les bancs de poissons.

Régis Moscardini : Exact.

Patrice Mariolan : Et donc il y en a un qui bouge et imperceptiblement  il commande à l’autre de bouger aussi. C’est vrai que c’est spectaculaire parce que suivant la lumière, on voit des reflets de couleurs différentes avec ces mouvements très esthétiques qui dessinent  quelquefois des formes un peu imaginaires. On voit une personne qui s’envole dans le ciel, qui se transforme en autre chose, etc. Je trouve ça très amusant.

Régis Moscardini : Patrice, les oiseaux ont tous une excellente vue et donc tenter de les approcher en marchant, à l’approche, est la plupart du temps voué à l’échec. Toi, quelle technique utilises-tu pour les photographier justement, à l’approche ou à l’affût ?

Patrice Mariolan : Moi, j’utilise plusieurs techniques. L’approche ça fonctionne assez bien, ce qu’on appelle la billebaude en fait, l’approche ça fonctionne assez bien pour certaines espèces d’oiseaux. Je pense par exemple aux tourne-pierres, qui sont des limicoles qu’on peut trouver en bord de mer, c’est des oiseaux qu’on peut approcher entre 5 et 10 mètres, assez facilement, à condition d’être discret, de ne pas faire de mouvements brutaux, de s’arrêter quand ils sont inquiets, etc. Mais l’approche fonctionne assez bien. Ça fonctionne aussi bien pour les passereaux peu farouches, les passereaux de jardin par exemple. On passe très souvent à côté d’un rouge-gorge ou d’une mésange, à 4-5 mètres, sans que ça l’émeuve particulièrement, surtout lorsqu’il est à la mangeoire.

Régis Moscardini : C’est souvent le fait de s’arrêter et justement de s’intéresser à lui qui va provoquer sa fuite. On a toujours l’exemple du jardinier qui bêche sa terre avec des oiseaux qui sont à 2-3 mètres de lui

Patrice Mariolan : Le rouge-gorge en particulier, oui.

Régis Moscardini : Il reste vers lui parce que le jardinier s’en fiche, clairement, du rouge-gorge. Alors que le photographe, lui, va prêter attention à l’animal, à l’oiseau, et c’est ce qui va souvent provoquer la fuite.

Patrice Mariolan : Après il y a des camouflages pour pouvoir les approcher. Si on est discret, en général, si on est discret, respectueux, qu’on avance doucement avec des gestes pas trop brutaux, on arrive à approcher pas mal d’espèces comme ça. Ensuite il y a une autre possibilité qui est l’affût, que ce soit en tente ou en filet. Ça c’est vraiment une possibilité très facile. Moi, j’ai débuté comme ça en fait. Je vais faire un peu de pub pour des copains, qui est Jama Electronic, mais on trouve tout là-bas, tout ce qu’on veut.

Régis Moscardini : Tu fais de la pub mais en même temps il est déjà tellement connu, et surtout c’est le seul à proposer des outils et des produits qui facilitent vraiment la vie du photographe.

Patrice Mariolan : Exactement. Il se renouvelle pas mal donc c’est très intéressant. Moi, mes premiers filets de camouflage, je les ai achetés là-bas, et il suffit de se balader dans un lieu, d’observer, parce que je crois que tout passe par la connaissance de son environnement et des espèces qui y vivent, quoi qu’on fasse, qu’on fasse de l’approche ou qu’on fasse de l’affût plus sophistiqué, ça passe toujours par une phase préalable d’observation. Donc il suffit ensuite de mettre son filet dans un endroit qu’on a choisi en fonction de la lumière, de l’arrière-plan, de l’activité des oiseaux et d’attendre. L’oiseau il va revenir si c’est un lieu qu’il fréquente très souvent parce qu’il y a sa nourriture et qu’il se sent en sécurité, il va revenir. Donc on peut faire de la photo assez facilement aussi.

Régis Moscardini : Assez facilement mais ça demande du temps parce qu’il faut, tu l’as dit, observer, déjà avoir quelques connaissances théoriques sur l’espèce en particulier, avoir beaucoup de temps d’observation pour savoir que tel oiseau, tel sujet va à cet endroit-là, revenir pour valider un petit peu cette observation, et puis après y aller pour la photographie. Tout ça, ça demande quand même un peu de temps, finalement.

Patrice Mariolan : Oui, ça demande du temps mais je crois qu’on ne peut pas s’intégrer dans un environnement sauvage, sans y consacrer du temps. Moi je crois qu’il n’y a pas de chance en fait. La chance, c’est passer beaucoup de temps et très longtemps dans un même lieu, c’est passer très souvent et très longtemps dans un même lieu, c’est ça la chance. On finit toujours par avoir à un moment une action qui va se passer qu’on n’aurait pas vu autrement. Donc ça passe toujours par là.

Régis Moscardini : C’est ça la chance ?

Patrice Mariolan : Voilà. Ça passe toujours par là en fait. Quelque soit la technique que l’on utilise pour le camouflage, pour l’approche. Après moi, j’ai fait beaucoup de photos en affût flottant, c’est une technique que je privilégie, qui a quelques contraintes mais qui a beaucoup d’avantages. Elle permet justement d’approcher des oiseaux d’eau puisqu’on va dans l’eau, donc des oiseaux d’eau, comme les limicoles ou des échassiers ou autres.

Régis Moscardini : Des oiseaux qui se rapprochent assez rarement des côtes ou du bord de l’eau, et on n’a pas d’autre choix pour s’en approcher que d’aller vers eux ?

Patrice Mariolan : Ce n’est pas que ça en fait. Il y a les oiseaux que l’on peut approcher ou que l’on peut attendre, il suffit de se camoufler dans un coin. Les limicoles ou les canards, ils finissent par naviguer un peu partout et ils viennent, s’il y a à manger, ils viennent. Mais par contre l’avantage de l’affût flottant, c’est qu’on peut se déplacer, on peut s’orienter par rapport à la lumière, ça c’est très important, et par rapport à l’arrière-plan aussi. Très souvent les photographes oublient une chose qui, moi, me parait fondamentale, c’est l’arrière-plan. Ils ne pensent qu’aux sujets et ils ne travaillent jamais les arrière-plans.

Ce qui fait qu’ils ont quelquefois des photos de sujets mais qui ne sont pas assez valorisées parce que l’arrière-plan n’a pas été travaillé. Il va y avoir une branche qui va passer, qui va couper l’arrière d’un oiseau en deux. Et l’affût flottant permet ça, il suffit de se déplacer quelquefois de 30 centimètres pour effacer une chose gênante sur l’arrière-plan. C’est aussi simple que ça. Un gors avantage de l’affût flottant aussi, c’est qu’on est à la hauteur de l’oiseau. On a l’objectif qui est au ras de l’eau, donc on est à la même hauteur que l’oiseau et on le valorise, on le magnifie comme ça. Donc ça fait en général des photos très vivantes et très réalistes.

Régis Moscardini : De toute façon, d’être à la hauteur de l’animal, de l’oiseau ou de n’importe quel animal sauvage qu’on veut photographier, c’est une règle à respecter quasiment dans tous les cas. Sauf à faire un effet artistique volontaire. Mais se mettre à hauteur de l’animal, c’est la première chose à faire au niveau de la composition, pour ne pas écraser l’animal, pour ne pas donner un aspect dominant de l’homme sur l’animal, ça il faut vraiment le respecter. Donc tu m’as convaincu sur l’affût flottant. C’est vrai qu’il y a des très bons côtés, mais par contre tu parlais de contraintes. Quelles sont ces contraintes-là ?

Patrice Mariolan : La première c’est qu’il faut que le plan d’eau soit adapté, il ne faut pas qu’il y ait 2 mètres de fond sinon le matériel va rester, certes, sur l’affût flottant mais nous on sera sous l’eau. Donc ce n’est pas le but. Il faut que le plan d’eau soit adapté. Il faut aussi qu’on soit autorisé parce que très souvent les plans d’eau sont privés, donc il faut une autorisation pour y aller. Et c’est quand même une technique un peu éprouvante, surtout l’été. Parce qu’autant on peut se protéger du froid, il suffit de s’habiller, d’avoir des boissons chaudes dans l’affût flottant, mais la chaleur c’est très difficile. Quand il fait 40-45 dans l’affût flottant, on ne peut pas faire grand-chose.

Régis Moscardini : Tu veux dire qu’en plein soleil, quand ça tape vraiment sur la tente, ça fait four ?

Patrice Mariolan : Oui, ça fait très chaud. Surtout que l’espace est très exigu. Un affût flottant ça fait à peine un mètre de large sur 1,20 mètre de long, et en hauteur c’est entre 60 et 80 centimètres.

Régis Moscardini : C’est toi qui l’as fabriqué ou tu l’as acheté ? Je connais déjà la réponse, mais ça ne s’achète pas d’ailleurs, tout près.

Patrice Mariolan : Non, ça n’existe pas dans le commerce. Je trouve que le fabriquer, ça rajoute au plaisir de l’utiliser. C’est son objet, on l’a fait à sa dimension, on y a mis toutes ses petites astuces pour accrocher un enregistreur de son par exemple, pour accrocher un sac à dos où on va avoir de la nourriture. Donc je trouve que c’est assez intéressant de le fabriquer. Je sais que j’utilise des affûts flottants que je dois démonter pour pouvoir les véhiculer d’un étang à l’autre, donc on fait en général un affût flottant à sa dimension, à sa façon de l’utiliser. La photo animalière, c’est en fait beaucoup de bricolage et d’astuce parce qu’il n’y a pas vraiment beaucoup de choses qui existent dans le commerce.

Même ce qui existe n’est pas toujours adapté et on est obligé de le rebricoler pour l’adapter à son propre besoin. Je pense à des barrières infrarouges, des choses comme ça. On a un élément qui existe mais dans l’utilisation que l’on veut en faire, il faut de la créativité aussi. Donc tous les affûts procèdent de cette logique-là. Même avec les affûts permanents, c’est pareil. Après c’est toute l’imagination et la créativité du photographe qui fait que son affût va donner des résultats que d’autres n’auront pas par exemple.

Régis Moscardini : L’aspect créatif ce n’est pas que dans le côté artistique finalement, sur la composition, sur la lumière, mais c’est aussi dans l’imagination du côté bricoleur peut-être du photographe, d’imaginer des systèmes, des stratagèmes pour contourner une difficulté technique, ça fait aussi partie de la panoplie du photographe animalier. Tous les oiseaux, Patrice, ne représentent pas le même degré de difficulté, tu en as déjà un petit peu parlé par rapport à la possibilité d’approche de certains.

Les débutants, en photographie animalière, ne savent pas forcément quelle espèce est facile ou non. Est-ce que tu peux nous dire, nous conseiller quoi photographier pour les débutants et quelles sont les espèces au contraire qui seraient très difficiles à faire pour commencer ?

Patrice Mariolan : Je crois que le préalable pour les débutants, c’est d’éviter de photographier les espèces nicheuses ou des espèces protégées ou des espèces très farouches. Parce que quand on ne connait pas bien la nature et l’impact que le photographe peut avoir dans la nature, on peut commettre des maladresses qui peuvent être vitales. Il y a suffisamment à faire avec les espèces peu farouches pour qu’on évite de gêner celles-là. Ensuite les espèces faciles à photographier, j’en ai un petit peu parlé tout à l’heure. Mais ça dépend aussi de la saison, par exemple l’hiver on va alimenter les oiseaux avec des mangeoires et il y a plein de choses à faire avec les mangeoires. C’est photographier les oiseaux en vol quand ils arrivent près de la mangeoire. Il y a une grande diversité d’espèces.

Moi, les mangeoires que j’ai chez moi, j’ai une douzaine d’espèces qui viennent. Ça va du moineau verdier, les différentes mésanges jusqu’au gros-bec, au pinson du nord, etc. Et je ne suis pas dans une région très favorable à ce type de passereaux. Mais quand on alimente comme ça tous les jours pendant la période très froide, après il faut arrêter parce qu’il ne faut pas apprivoiser les oiseaux en fait, il faut qu’ils gardent le côté sauvage, qu’ils savent se nourrir tout seuls pour survivre, mais le petit coup de pouce qu’on leur donne dans la période dure permet de faire de la très belle photo. Ça, les oiseaux à la mangeoire pour l’hiver, ça me parait de la photographie facile pour les débutants et très valorisante, parce qu’on peut faire de beaux portraits, on peut faire de belles choses en vol aussi.

Ensuite au printemps, il y a les oiseaux qui sont en parade. Alors il faut être très précautionneux aussi parce qu’il ne faut pas déranger ces parades-là, c’est important pour la survie de l’espèce mais ils sont un peu moins farouches. Je pense par exemple à la gorge-bleue. La gorge-bleue à miroir qu’on voit sur nos côtes, c’est un oiseau qu’on peut approcher assez facilement quand il est en parade, parce qu’en fait il est tellement préoccupé par la séduction de la femelle qu’il peut nous laisser approcher à une quinzaine de mètres. Donc là aussi, il faut observer, savoir où sont ses reposoirs, il y en a 2 ou 3 en général. On va se positionner près d’un reposoir, se camoufler, attendre patiemment, on peut passer 3-4 heures, et là on va faire de la belle photo de gorge-bleue parce qu’on est certain que le gorge-bleue va se reposer.

Régis Moscardini : C’est vrai que tu dis à l’instant, le gorge-bleue est un petit oiseau

Patrice Mariolan : Oui.

Régis Moscardini : Tu dis qu’on peut qu’on peut l’approcher à 10-15 mètres sans qu’il s’enfuit parce qu’il est occupé par sa parade de séduction. N’empêche que même si l’on approche assez près, un passereau pour qu’il tienne une place suffisante sur l’image, il faut avoir un bon téléobjectif. J’en viens justement à ton matériel. Avec quoi tu travailles, toi ?

Patrice Mariolan : Moi, je travaille beaucoup avec un 500 mm qui ouvre à 4. Et j’utilise 2 boitiers. J’ai un boitier au format APS-C, pour le coefficient multiplicateur de capteur. Ça, ça dépend de la marque, c’est soit un 6 soit un 5 suivant la marque que l’on a. Ça permet de multiplier la focale, de rajouter à la focale un coefficient 1.5 ou 1.6, en gardant la même ouverture. C’est quand même très important. Ce qui fait qu’un 500, si on prend un 5 pour simplifier, il va faire un 750, l’équivalent d’un 750.

Régis Moscardini : Un F4, c’est quand même génial.

Patrice Mariolan : Avec un APS-C. Ce n’est pas tout à fait vrai techniquement, enfin mathématiquement mais ça revient à ça quand même, puisqu’on a un capteur plus petit. Et après j’utilise un multiplicateur de focale, un 4 en général. Je ne vais pas au-delà pour qu’il y ait toujours de la qualité et pour ne pas trop perdre. Je perds un diaph, donc ce n’est pas très important. J’utilise aussi des zooms pour avoir des plans plus larges. Ça peut être soit un 24-70 quand je veux avoir du paysage, ou un 70-200 ou 300, après chacun voit avec le matériel qu’il a.

Par contre ce qui parait important quand on a une longue focale, c’est de stabiliser, donc il faut une rotule pendulaire qui soit suffisamment efficace pour pouvoir avoir une fluidité dans le mouvement et une stabilité surtout pour ne pas bouger, et un bon trépied. Moi en général, quand je pars faire de la photo animalière, j’ai toujours le 500 mm parce que ça me permet de faire ou des portraits serrés ou d’avoir une photo un peu plus large mais sur un sujet qui est un peu plus loin.

Un sujet plus petit mais dans un environnement plus large, donc le prendre dans son milieu. Après, j’ai très souvent avec moi le 24-70 et le 70-200 parce que je trouve que ce sont 2 objectifs de base qui permettent, quelquefois j’emmène aussi un 50 macro parce que je me dis, quand j’aurai fini mon affût, je vais me faire un peu de macro, histoire de me détendre. Mais les 3 objectifs de base, c’est ça.

Régis Moscardini : Tu couvres quand même de 24 mm à 500 mm avec 3 objectifs. Ce qui est finalement une bonne chose parce que tu peux faire tous les plans possibles.

Patrice Mariolan : Oui. Parce que ce dont on se rend compte, c’est que quand on est sur place, bien qu’on ait prévu des photos, etc., on a toujours envie à un moment de dire, je vais prendre le sujet dans un contexte différent, avec tout son environnement autour. Et ça on ne peut pas le faire avec un seul objectif, surtout s’il est fixe. Si c’est un zoom, on peut se le permettre. Mais s’il est fixe, on n’a qu’un 500 mm, et se reculer pour élargir le plan, c’est faire fuir l’oiseau, donc quand on est à l’affût depuis 3-4 heures.

Régis Moscardini : Il y a une question que je retrouve souvent dans les mails que je reçois ou même dans les commentaires du blog, c’est comment réussir à prendre des oiseaux en vol. C’est vraiment un marronnier, ça revient très souvent. En parcourant ta galerie qui s’appelle justement « Suspends ton vol », j’imagine que tu maitrises cette technique à la perfection. Est-ce que tu peux nous expliquer comment tu t’y prends concrètement pour réussir tes photos d’oiseaux en vol ?

Patrice Mariolan : Il y a plusieurs techniques. La technique avec les oiseaux de mer par exemple, c’est de faire la mise au point sur le sujet, donc de dégrossir sa mise au point avant. Je prends l’exemple d’un héron qui va se trouver à une vingtaine de mètres, qu’on voit arriver en vol par exemple, on va essayer de dégrossir la mise au point et ensuite de faire la mise au point sur le sujet. Ça permet à l’autofocus de réagir très vite.

Ensuite ce qu’il faut surtout, c’est de ne pas le perdre. Donc chaque fois qu’on va le perdre parce que le collimateur va accrocher un arrière-plan ou quelque chose comme ça, il faut arrêter sa mise au point et la reprendre sur le sujet. Il ne faut pas chercher à continuer en pensant que l’autofocus va récupérer cette mise au point quand il rapprochera le sujet. Donc moi ce que je fais, c’est que je reprends carrément la mise au point sur le sujet.

Après c’est toute une technique de suivi, c’est de l’entrainement, comme tout il faut s’entrainer avec un 500 mm parce que l’angle de champ est très faible, 3° à peu près, donc mettre un sujet dedans ce n’est pas facile et le garder ce n’est pas facile non plus. Donc il faut de l’entrainement. Ensuite il y a d’autres techniques. Je pensais à la mangeoire par exemple. Ça, ça va intéresser les débutants. Pour prendre des sujets en vol à la mangeoire, il faut déjà disposer sa mangeoire face à un arrière-plan qui soit à l’horizon, il ne faut pas la mettre contre un mur par exemple.

Régis Moscardini : Ou un grillage.

Patrice Mariolan : Ou un grillage ou quelque chose comme ça. Il faut essayer de la positionner dans un endroit où l’arrière-plan va être suffisamment loin pour être flou par exemple et où il va y avoir un petit peu de verdure, de couleur, etc. Ensuite il faut positionner une branche perpendiculaire à l’axe de l’objectif. Je ne sais pas si ça parait clair. En fait l’axe de la trajectoire entre la branche de la mangeoire doit être perpendiculaire à l’axe de l’objectif.

Régis Moscardini : Bien sûr. On imagine un grand rayon laser qui partirait de l’objectif, et bien ce grand rayon laser-là irait former une perpendiculaire  avec la branche sur laquelle irait se poser l’animal.

Patrice Mariolan : Pas la branche, sur la trajectoire de l’oiseau entre la branche et la mangeoire. Ensuite il suffit de faire une mise au point sur un point de la mangeoire. Il ne faut qu’elle soit très large la mangeoire parce que ce sera plus compliqué.  D’avoir une profondeur de champ, il faut se mettre à 8 si c’est possible si la lumière le permet. On passe en manuel, on ne touche plus à rien, on bloque tout son système, objectif, boitier, etc., surtout pas l’autofocus automatique, on passe en manuel et on déclenche avec un déclencheur à main par exemple, une petite télécommande filaire qui coûte 10 euros ou 15 euros. Il ne faut surtout pas regarder dans l’œilleton parce que si on regarde dedans, le temps qu’on voit l’oiseau, il est déjà passé, il va très vite.

Régis Moscardini : Le coup de la télécommande, ce n’est pas tant pour les vibrations, parce qu’on est sur trépied, les vibrations il n’y a pas de conséquence, en tout cas elles sont annulées par le trépied mais on a cette télécommande filaire, à main, qu’on va déclencher avec la main, l’œil enlevé de l’œilleton, c’est pour pouvoir voir arriver l’oiseau et anticiper son arrivée, et être beaucoup plus réactif que si on attendait de le voir dans le viseur ?

Patrice Mariolan : C’est ça. Donc avec l’expérience, avec l’habitude, on va savoir où déclencher pour telle espèce. Par exemple les mésanges bleues arrivent plutôt droit, les mésanges charbonnières par-dessous, etc. Donc on va voir à quel endroit on commence à déclencher et ça devient instinctif après. On va avoir des oiseaux en vol dans des positions extraordinaires. Ça, c’est un système qui est quand même assez simple à mettre en place avec un peu d’astuce et d’habitude. Après il y a les barrières à infrarouge qui fonctionnent assez bien à la mangeoire.

Régis Moscardini : Là, c’est quand même un système un peu plus complexe, un peu plus coûteux. Tu utilises ça ?

Patrice Mariolan : J’utilise ça, notamment pour la mangeoire, pour les photos à la mangeoire. On en parlera peut-être un peu plus loin. Il ne faut surtout pas croire que ça facilite le travail, au contraire ça le complexifie parce qu’on rajoute des paramètres en fait. C’est pour ça que les gens qui croient qu’avec des barrières infrarouges, on fait des photos faciles, c’est totalement faux. Moi pour mettre au point le système qui m’a permis de faire certaines photos qui sont sur le site, notamment dans la rubrique « Suspends ton vol », j’ai mis 2 ou 3 ans pour arriver à trouver

Régis Moscardini : 2 ou 3 ans ?

Patrice Mariolan : Oui, pour trouver le bon système de lumière, ça se joue au demi-centimètre, le bon point de déclenchement, le temps de latence de l’appareil, etc. C’est un travail important. Alors comme je travaillais, je ne pouvais le faire que le weekend, ce qui a complexifié un peu et je ne le fais que pendant la période où j’alimente les oiseaux. Dès qu’il commence à faire beau, je ne les alimente plus.

Régis Moscardini : Ce n’est que quelques mois dans l’année ?

Patrice Mariolan : Ce n’est que quelques mois dans l’année et quelques weekends, parce que quand il pleut beaucoup, je ne le fais pas, je n’ai pas la lumière, etc. Je suis venu après à faire de la lumière artificielle aussi. En fait ça revient à construire un studio à l’extérieur.

Régis Moscardini : Est-ce que ce n’est pas frustrant de ne pas avoir la scène dans l’œilleton, de déclencher, est-ce que cette frustration-là elle n’est pas gênante ?

Patrice Mariolan : Elle est gênante au début mais c’est un autre type de photo. Moi je trouve ça assez intéressant parce qu’on peut l’observer de loin, de sa fenêtre par exemple, et ça permet de voir comment arrivent les oiseaux, comment on va pouvoir corriger son système. Je trouve ça très intéressant.

Régis Moscardini : C’est une très bonne astuce que tu viens de dire là. C’est pas mal des fois pour ce type de photographies-là, c’est-à-dire avec une barrière ou par des piégeages photo, c’est très bien de prendre du recul pour pouvoir avoir l’ensemble de la scène, de voir d’où viennent les oiseaux, où ils repartent et mieux connaitre leurs habitudes. C’est vrai qu’on ne le fait pas assez de prendre du recul comme ça.

Patrice Mariolan : Mais ça fait partie de l’observation aussi.

Régis Moscardini : Bien sûr.

Patrice Mariolan : De comprendre les attitudes, de comprendre comment ils réagissent. Les oiseaux sont très malins, ils vont passer aux endroits qui sont les plus simples, qui les gênent le moins, donc il faut comprendre ça, il faut comprendre comment ils fonctionnent. Suivant la taille de l’oiseau, ils ne vont pas arriver pareil bien sûr.

Régis Moscardini : Patrice, tu as eu une actualité sacrément chargée en fin 2014. Je vais lister un petit peu tout ça. Tu as fait une expo au Salon de la photo à Paris, tu as été à Ménigoute qui est le festival  du film animalier

Patrice Mariolan : C’est ça, oui.

Régis Moscardini : Tu as exposé à Montier-en-Der et enfin tu as exposé au siège de la LPO à Rochefort avec ta série « Sauvages ». Avant de parler de ce type d’évènement-là et de ce que ça t’apporte en tant que photographe, j’aimerais que tu nous parles un pue de ta série « Sauvages » justement, qui a fait le tour des grandes expositions.

Patrice Mariolan : C’est un peu particulier parce que c’est une exposition d’oiseaux, de photos d’oiseaux, qui est en noir et blanc. Ce n’est pas très courant, on n’en voit pas beaucoup de photos d’oiseaux en noir et blanc. Ça fait plus de 2 ans que je travaille dessus, sur le choix, le thème de façon à ce qu’il y ait une cohérence dans l’exposition. Et puis le travail aussi pour trouver du financement, ça ne se finance pas comme ça ces grosses expos, surtout que les photos sont grandes, elles font 1,20 mètre par 80 centimètres.

Régis Moscardini : C’est très coûteux.

Patrice Mariolan : C’est très coûteux, elles sont montées sur caisses américaines. Il y a 16 photos. Tu vois un petit peu la charge financière que ça peut faire.

Régis Moscardini : Bien sûr.

Patrice Mariolan : Donc j’ai travaillé assez longtemps dessus et j’avais en tête ça depuis plusieurs années de travailler sur du noir et blanc sur les oiseaux parce que je trouve que la couleur, qui est intéressante par ailleurs,  elle permet aussi de magnifier l’oiseau, d’avoir des arrière-plans qui sont très sympas, de travailler sur des couleurs chaudes par exemple, mais elle fausse le regard un peu. C’est-à-dire qu’elle détourne quelquefois de l’essentiel. Il y a des oiseaux  qui sont très colorés et on ne voit plus que les couleurs, on ne voit pas l’attitude, on ne voit pas le mouvement, on ne le perçoit pas dans sa spontanéité.

Donc je pense que le noir et blanc apporte ça, apporte ce regard sur l’essentiel de la photo. Et ce que je voulais faire dans cette série, c’est pour cela que je l’ai appelée « Sauvages », je voulais exprimer la dualité que vivent les oiseaux entre nous ce que l’on perçoit de la grâce, de la beauté de leur vol, etc., et puis la sauvagerie dans laquelle ils vivent parce que les oiseaux ils sont dans un milieu sauvage au sens noble du terme. Ils sont dans un milieu sauvage et ils sont constamment dans cette dualité-là. Beauté, grâce et sauvagerie parce qu’il y a de la prédation, parce qu’ils doivent se nourrir, ils doivent protéger les petits, ils doivent conserver des territoires ou en acquérir, etc. Donc le noir et blanc me semblait aller très bien pour ce type de thème. Ça m’a permis aussi de travailler sur le contraste entre la douceur des gris, j’y ai beaucoup travaillé, et la dureté du noir et du blanc pur, qui permettaient d’avoir des sujets plus contrastés.

Régis Moscardini : Ça veut dire que tu ne t’es pas contenté de prendre des photos existantes que tu avais en couleur et de les mettre en noir et blanc via n’importe quel logiciel de traitement photo mais c’était au contraire une vraie démarche artistique, d’artiste même, et de réfléchir à la prise de vue déjà en noir et blanc ?

Patrice Mariolan : La prise de vue en noir et blanc, j’y ai souvent pensé mais honnêtement je n’ai pas le regard noir et blanc.

Régis Moscardini : D’accord. La présence de la couleur est trop prégnante chez nous en tant qu’êtres humains ?

Patrice Mariolan : C’est ça. J’ai une sensation que ça peut être traité en noir et blanc. Mais après c’est ce que l’on veut dire en noir et blanc qui est important. Il y a des photos qui ne vont pas du tout passer sur une thématique, par exemple la thématique que j’ai choisie, et d’autres qui vont très bien passer. Il y a des photos qui vont être très sombres, je pense notamment à des photos de mammifères africains, de prédateurs africains de Laurent Baheux. Ce sont des photos qui sont traitées dans le dur, qui ne passeraient pas sur ma thématique. Moi j’ai beaucoup travaillé sur la douceur des gris. J’ai à peu près passé une dizaine d’heures par photo, pour les travailler en noir et blanc.

Il m’arrivait très souvent de quitter l’écran, d’aller faire autre chose et de revenir pour avoir un œil neuf. Parce que j’étais saturé de ce que je faisais et je ne voyais plus bien ce qui n’allait pas, je sentais que ce n’était pas le résultat que j’aurais souhaité mais je ne savais pas dire pourquoi. Le fait de sortir le regard de son travail, d’aller faire autre chose et de revenir, ah c’est ça qui ne va pas, je corrigeais et c’est vrai que je pouvais passer beaucoup de temps. Tant que la photo n’était pas terminée, je ne la validais pas. C’est un travail très riche, très intéressant parce que ça oblige à avoir une cohérence dans le langage de post production si on peut dire ça, de façon à ce qu’il y ait une certaine uniformité dans la série.

Quand on a pris le parti par exemple de travailler des arrière-plans dans la douceur, pas sur toutes les photos mais sur une bonne partie des photos, il faut trouver des arrière-plans qui se prêtent à ce travail-là. Il faut que notre méthodologie aussi permette ça. Parce que passer des photos de 10 millions de pixels ou 8 millions quand elles sont un peu recadrées en 120 par 80, ce n’est pas évident, il faut quand même qu’il y ait un peu de piqué, donc tout ça c’est un vrai travail et c’est une méthodologie aussi dans le travail. Ça a été passionnant. J’ai choisi le grand format aussi pour l’impact émotionnel parce que ça permettait aussi que ça pète au regard. Et puis je crois qu’une exposition c’est un tout jusqu’au détail. C’est-à-dire que l’encadrement est très important, l’éclairage est très important.

Par exemple pour Montier j’avais acheté des ampoules lumière du jour que j’ai changées sur place de façon à ce que l’éclairage soit de qualité. Ça, ça me paraissait très important. Les étiquettes d’information sur les photos avec le nom d’espèce, là aussi il faut que ce soit très bien fait, tout à la même place de façon à ce que le spectateur il n’est qu’une chose à regarder, c’est la photo en fait, que son œil ne soit pas attiré par un désagrément, un cadre mal fait, une étiquette qui part de travers. Tu as dit une chose important aussi, c’est le papier. Moi, j’ai testé 14 papiers avant de faire le choix.

Régis Moscardini : C’est fou, ça.

Patrice Mariolan : Je n’arrivais pas à trouver. J’avais des photos où les arrière-plans étaient très noirs, je pense à une photo de goéland qui part comme un ange, lui très blanc, très clair et l’arrière-plan très noir et j’avais des photos sur la neige. Entre ces 2 extrêmes-là, il y a beaucoup de douceur sur les arrière-plans. Je n’arrivais pas à trouver un papier qui rende sur chaque extrême de photo le rendu que je voulais.

Régis Moscardini : Tu veux qu’à partir du moment où tu avais réussi quand même à avoir une photographie telle que tu l’avais en tête et d’avoir passé pas mal d’heures en post traitement, tu pouvais encore jouer sur le paramètre du papier qui allait influencer le rendu final de la photo. Ça peut être décourageant pour certains qui doivent se dire, ce n’est pas possible, il y a tellement choses à gérer que je n’y arriverai jamais. Mais finalement il ne faut pas voir ça comme ça. Il faut surtout voir ça comme une chance de pouvoir jouer sur de nombreux paramètres pour aboutir au résultat qui nous correspond.

Patrice Mariolan : Oui. Moi, je crois que c’est un tout. Il faut être extrêmement exigeant parce qu’en fait on se le doit par rapport au public. On ne peut pas présenter quelque chose de moyen. Moi j’ai l’impression d’avoir été au bout de ce que je pouvais, de ce que je savais faire. Ça, c’est très satisfaisant. Ce qui ne veut pas dire que ce soit très bien. Je ferai certainement mieux dans un an ou 2. Mais sur l’instant, quand j’ai finalisé mon exposition, j’ai eu l’impression d’avoir été au bout de ce que je pouvais et de ce que je savais faire.

Régis Moscardini : Et la réponse du public, parce qu’il y a toujours un peu l’ego qui joue là-dedans, est-ce que justement tu as été content de l’accueil, des commentaires du public, en vrai, à chaud, en direct ?

Patrice Mariolan : Oui. J’ai été très surpris. Je ne m’attendais absolument pas à ça. En général, les expos que j’ai faites, je les ai toujours faites dans le même esprit, en allant au fond des choses. Il y avait un bon accueil, les gens étaient contents, ils achetaient des photos, etc. Là, j’ai eu vraiment un accueil extraordinaire. Ça m’a vraiment secoué. Sur Ménigoute, il y a des gens qui sortaient émus. Je ne pensais pas, je n’avais pas imaginé ça. Dans le travail que j’avais fait, tout au long de mon travail, je n’imaginais absolument pas ça.

Régis Moscardini : Je pense que tu aurais pu te l’imaginer en te remémorant, toi, certaines émotions que tu avais pu avoir en voyant des expos d’autres photographes qui t’avaient aussi peut-être procuré des émotions comme celles-ci.

Patrice Mariolan : Oui, mais tu ne te projettes jamais dedans. Quand tu regardes une photo de Vincent Munier, il y a des choses qui te touchent. Mais moi, je ne suis pas Vincent Munier, je n’ai même pas cette prétention. Tu ne te projettes pas dedans. Donc il y a des gens qui achetaient des photos, qui me disaient, je vais vous envoyer la photo de l’endroit où je l’ai mise comme ça vous verrez. C’est une chose extraordinaire.

Régis Moscardini : Donc tu as une belle récompense ?

Patrice Mariolan : Voilà. Et je me rappelle par exemple à Ménigoute, c’était une salle assez intime dans laquelle j’étais, c’était super. A un moment j’ai vu une maman qui approchait une chaise d’une photo pour son petit garçon, je ne sais pas quel âge il avait, 8 ans peut-être. Je me dis, tiens, elle veut le faire monter sur la chaise pour qu’il voie mieux. En fait non. Le gamin s’est installé et il a dessiné la photo. Je trouve ça extraordinaire. Comme une maman qui était arrivée avec son petit bébé, qui s’est assise, je mettais des chaises pour que les gens se reposent un peu, en fait elle s’est assise sur la chaise, elle a donné à manger à son bébé et elle regardait l’expo en même temps, c’est trouvé ça génial, moi.

Régis Moscardini : C’est génial. Pour résumer ce que tu dis, c’est vrai qua quand on fait une exposition en tant qu’exposant, quand on va à la rencontre du public, c’est une prise de risque certaine mais le jeu en vaut la chandelle. Alors c’est vrai que quand on t’écoute, on sent que tu fais vraiment attention à tous les détails. Mais il ne faudrait vraiment pas que tous ceux qui aimeraient faire une exposition se sentent un petit peu découragés ou rebutés par ton discours.

De toute façon il faut se lancer. Il y aura des imperfections. Mais le jeu en vaut vraiment la chandelle. Et puis je ne connais personne qui, au retour d’une première exposition, m’a dit, plus jamais je ne ferai ça, c’était une catastrophe. Au contraire j’ai toujours eu des retours de gens qui me disaient, je sais que ce n’était pas parfait mais le retour des gens était vraiment génial, ça m’a fait chaud au cœur, donc je n’ai qu’une envie, c’est de recommencer.

Patrice Mariolan : Moi, je pense que de toute façon, exposer c’est fondamental, c’est l’aboutissement d’un travail de photographe.

Régis Moscardini : Je suis vraiment d’accord avec toi. C’est un non-sens de faire de la photo et de la garder sur son ordinateur.

Patrice Mariolan : Voilà. Moi, j’ai commencé ma première exposition, j’en ai fait un paquet d’expos quand même, mais ma première exposition c’était du 20×30 parce que je ne pouvais pas me payer autre chose et j’ai fait du 20×30, et j’ai eu des contacts qui étaient très encourageants. On continue comme ça. Après on va plus loin parce qu’on a l’expérience, on sait ce qu’il faut faire pour que ça marche mieux, pour aller plus loin dans la perfection, etc.

Mais je suis tout à fait d’accord avec toi, il ne faut pas se rebuter, il faut peut-être prendre des sites moins prestigieux pour commencer à exposer, il ne faut surtout pas avoir peur de se mettre, ce n’est même pas se mettre en danger parce que je trouve que, moi, exposer, ça ouvre plein de portes. En discutant avec les gens, ce dont je me rends compte, moi, quand je prépare une exposition et que je la présente au public, elle ne m’appartient plus. D’ailleurs c’est très intéressant, ça permet de tourner la page sur autre chose. Mais le regard que porte le public sur ce que j’ai fait n’est pas celui que j’avais, moi. C’est très intéressant, c’est très enrichissant, ça ouvre plein de voies. Donc moi, je pense qu’il faut exposer, il faut prendre ce risque qui n’en est pas un. Pour moi, c’est très enrichissant, on prend très peu de risque, le pire c’est qu’on prenne un peu de risque par rapport à son niveau.

Régis Moscardini : Il faut se dire que les gens qui viennent voir les photographies ne jugent pas le photographe et encore moins la personne. Ils jugent au pire la photographie. Au mieux ils la trouvent magnifiques, au pire ils ne la trouvent pas belles. C’est tout.

Patrice Mariolan : Exactement. Et il y en a d’autres qui vont la trouver belle. On ne comprend pas pourquoi. Il y a des gens qui ont accroché à des photos que moi je n’avais pas mis en tête de liste. Après, chaque photo a une histoire par rapport à la personne qui la regarde. Et ça, ça ne nous appartient pas. C’est pour ça que je dis qu’à un moment, l’exposition nous échappe, les photos nous échappent, elles sont parties. Mais c’est vrai pour l’écriture, c’est vrai pour la chanson, c’est vrai pour tous les modes d’expression. Ce que l’on a voulu mettre dedans, c’est en partie ressenti mais c’est ressenti avec une histoire et un vécu de la personne.

Régis Moscardini : On ne maitrise pas comment la personne va interpréter la photo. Juste pour finir sur ce point-là. Pour exposer, moi je l’ai fait chez moi, j’habite un petit village, il y a une médiathèque qui est récente, en plus c’est un joli bâtiment, j’y suis allé, j’ai demandé à la responsable du site, voilà j’ai chez moi 10 photos en grand format, c’est dommage qu’elles restent dans mon garage, je voudrais en faire profiter les gens, elle m’a dit super, on a un petit hall, ça a duré 3 semaines, j’ai exposé pendant 3 semaines. C’est tout simple. Il ne faut pas se commencer en se disant, je vais commencer avec Montier, je crois que c’est une première erreur de commencer si gros mais au contraire aller dans une mairie. Souvent les mairies aussi sont demandeuses, les restaurants peuvent l’être. On met un premier pied dans ce monde-là. Et puis c’est génial de pouvoir discuter aussi pendant 2-3 jours avec les personnes qui viennent voir les photos, c’est un vrai retour, pur et juste.

Patrice Mariolan : Moi, ça me recharge les batteries de faire ça, en fait. C’est quand même fatigant mais ça donne de l’énergie pour poursuivre. Ce que je voulais dire aussi, ce n’est pas vraiment un passage obligé parce qu’on peut aussi valoriser son travail par autre chose, par d’autres moyens, c’est les parutions, c’est les galeries, c’est les choses comme ça. Mais je trouve qu’une exposition dans le cadre d’un festival par exemple ou d’une manifestation, c’est très intéressant parce qu’on rencontre beaucoup de gens et on a beaucoup d’échanges. Et on rencontre aussi des collègues photographes. Ce qui est très important.

Régis Moscardini : Ton exposition « Sauvages », est-ce que tu vas la réexposer en 2015 ? Où est-ce qu’on pourra la voir ?

Patrice Mariolan : L’exposition, elle est déjà au siège de la LPO à Rochefort jusqu’à fin janvier, elle pourra rester jusqu’à fin février, ça ne me gêne pas, elle est mieux là-bas que chez moi. Ensuite, le premier redémarrage ça va être à Natur’Images à Tignécourt le 11 et 12 avril, c’est un festival qui est organisé par Fabrice Cahez que tu connais, qui est un festival très convivial et de qualité. Il me tarde d’y être. J’ai un peu envie de retrouver toute cette équipe là-bas. Elle va être en galerie à Angoulême et à Limoges, les dates sont à confirmer, mais ça devrait aux alentours de mai-juin-juillet, par là, un mois à Angoulême et un mois à Limoges, je n’ai pas encore les dates précises. Et en cours de validation, il y a le festival de Moncoutant dans les Deux-Sèvres où elle devrait être aussi en juillet-août-septembre. Et puis peut-être à Namur en Belgique aussi en octobre 2015.

Régis Moscardini : De toute façon je pense qu’il suffit d’aller sur ton site patricemariolan.com, tu dois avoir une page actualités où l’on doit pouvoir retrouver ces dates-là.

Patrice Mariolan : Oui.

Régis Moscardini : Je te remercie beaucoup Patrice pour cette petite heure passée ensemble, c’est passé à une vitesse pas possible, je ne m’en suis pas rendu compte, ça fait déjà une heure. J’ai personnellement pris beaucoup de plaisir à t’écouter, je pense que les auditeurs aussi. Je te remercie et je te dis à très bientôt.

Patrice Mariolan : C’est moi qui te remercie aussi.


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