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L'état culturel. Essai sur une religion moderne

Publié le 15 mars 2015 par Pralinerie @Pralinerie
Cet essai de Marc Fumaroli faisait partie de la to-read list de mes études. Le genre de bouquin un peu daté mais qu'il fallait lire pour comprendre les débats qui ont pu agiter l'histoire du ministère de la culture. Mais j’avais toujours été rebuté par les avis contraires que j’entendais sur ce livre. Et pourtant, il est fort intéressant même si daté (eh oui, les choses ont un peu changé depuis 1991) et polémique (voire un peu limite sur certaines comparaisons).  Il se présente de la manière suivante : 

Mme de Pompadour, Louvre Il Mondo Nuovo  I Aux origines de l'Etat culturel  1. Le décret fondateur  2. Un repoussoir : la IIIe République  3. Deux essais comparés d'état culturel  - Le Front Populaire  - Vichy et la "Jeune France"  4. Malraux et la religion culturelle  - L'intellectuel et "l'homme"  - Nature et culture, matière et esprit  - Un ciment pour la société organique  II. Portrait de l'état culturel  1. Le fond du décor  2. Carême et Carnaval  3. La culture, mot-valise, mot-écran  4. Du parti culturel au ministère de la culture  5. Une cote mal taillée  6. Loisir et Loisirs  7. La modernité d'état  8. Culture contre université  9. La France et sa télévision  Conclusion : Actualité et mémoire  - Vertébrés et invertébrés  - La France et l'Europe de l'esprit 


Alors, de quoi ça cause ?  

De la société des loisirs à la religion du culturel

Notre société donne à tous de plus en plus de temps libre. Et ce temps, pas question de le perdre ! Il faudrait l’occuper d’activités… notamment culturelles. La culture n’est plus l’apanage d’un petit nombre. Chacun peut aller admirer la Joconde sans avoir à montrer patte blanche. Avec ce « socialisme de la culture », un univers s’ouvre à tous. On pense bien entendu aux musées et aux monuments historiques quand on me connait un peu, aux livres, bien sûr, mais ça ne s’arrête pas là. Il y a aussi la musique, qu’elle soit classique ou non ; le cinéma, le théâtre, la danse et bien d’autres arts encore. Parmi ceux-ci, il y a des chefs-d’œuvre pour tout le monde. Chacun, selon ses goûts, peut se retrouver ici ou là. L’auteur s’interroge sur cette civilisation du tout culturel et sur son jeune ministère. A le lire, on a parfois l’impression qu’il s’agit d’un procès d’intention (politique). Mais il a le mérite d’interroger notre rapport à la culture et ce que recouvre ce terme en 1991. 
Fumaroli examine ainsi la place de la culture dans notre société. N’est-elle pas une religion de substitution ? Le premier dimanche du mois, c’est pèlerinage dans les musées nationaux. Et en juillet, c’est Avignon. En septembre, Journées du patrimoine obligent, ce sont les monuments voisins… C’est un catéchisme. Ainsi, Avignon, c’est rigolo. Ce festival, testé par les élites contestataires et avant-gardistes, est devenu un divertissement de masse. Il y a le off pour les avant-gardes. Voire le off du off… 
Comment en est-on arrivé à cette religion de la culture ? Grâce au ministère créé par Malraux dont l’objectif était la démocratisation de la culture. Mais cette démocratisation, comment se fait-elle ? Et fonctionne-t-elle vraiment ? Fumaroli soupçonne le ministère de la culture de passer de la culture à l’entertainment. Tous les événements qu’il propose tournent autour de la fête. Pour la rendre plus attractive, moins poussiéreuse, on crée des événements, des animations… Comme si, sans cet aspect festif, on ne pouvait intéresser les français à la culture. 
Pour l’auteur, un des moyens de tester l’efficacité du ministère serait de proposer une chaîne de télévision purement culturelle. Mais aurait-elle du succès ? A priori dit Fumaroli, cela permettrait de dégonfler un peu les chiffres dont se rengorge le ministère de la culture. On verrait ainsi que ce sont les mêmes qui lisent, vont au théâtre et visitent les musées. Et cela serait l’aveu de l’échec du ministère… Donc pour justifier son existence, le rôle du ministère aurait lentement changé : il n’est plus désormais question d’éduquer mais d’animer
Et cette position est loin d’être évidente : entre les exigences de démocratisation et de commercialisation et celles de la préservation et de l’étude, il y a un gouffre. Si c’est la démocratisation qui prime, peut-on la réaliser autrement que par le loisir et le divertissement ? Et le but caché n’est-il pas de faire tourner la machine des loisirs ? Comment faire revenir les visiteurs au musée ? En créant toujours plus d’expositions. Comment les faire consommer plus de monuments ? A travers des journées d’animations. C’est l’offre immédiate et limitée dans le temps qui suscite le désir et la consommation. Certes, on essaie de nous faire croire que consommer de la culture est plus noble que toute autre consommation… mais c’est le propre d’un capitalisme bien compris que de transformer tout ce qu’il croise en objet commercial. Car c’est l’un des points que soulève Fumaroli, et qui ne manque pas d’intérêt, même si son analyse mériterait d’être mise à jour : cette offre culturelle, n’a-t-elle pas également des objectifs économiques ? Doit-on favoriser le soutien inconditionnel de l’Etat ou l’objectif de rentabilité des institutions culturelles ? Un musée est envahi par des boutiques, il est encadré de galeries commerciales et accueille en son sein des offres commerciales et événementielles. Le calme savant des lieux s’efface devant une fête perpétuelle. Est-ce pervertir sa vocation ou l’élargir ?  Ce passage à une culture « à l’américaine », s’appuyant sur du marketing et des techniques issues du show-biz, Fumaroli l’attribue au ministère Lang en 1981. Et le sens même de la culture devient ainsi sous sa plume un joyeux fouillis, qui englobe tous les phénomènes sociaux contemporains. Pour chacun, selon son profil, son comportement, etc., il existe une offre culturelle. Oui, c’est une offre, soigneusement étudiée, avec des analyses de marché, de clientèle… 

La création artistique, enrichie ou appauvrie ?

Et la culture n’a pas uniquement comme destination d’être consommée, chacun n’est pas uniquement invité à jouir de cette culture, mais peut participer à la développer par ses propres talents. On favoriserait ainsi un hédonisme de masse… 
L’un des points qui retient l’attention, c’est celui de la création artistique contemporaine. Est-ce que le soutien d’Etat n’encourage-t-il pas les mentalités d’assistés et les actions irresponsables, puisque non sanctionnée par le marché : on est libre de tout produire, que cela intéresse ou non puisque l’on ne prend aucun risque économique
Fumaroli dénonce le dirigisme d’Etat qui nuirait plus qu'il ne profiterait à la création contemporaine. A demander toujours plus d’avant-gardisme et de progrès, ne s’enferme-t-on pas dans une vision étroite de ce qu’est l’art en allant contre son pouvoir de résistance et de liberté qui, justement, le rend créatif ? Par ailleurs, y a-t-il autant d’artistes aujourd’hui qu’au XIXe siècle ? Sont-ils à mettre sur le même plan ? L’auteur suppose qu’avec la politique égalitariste de l’Etat, moins de talents véritables émergent. Comme si se réalisait un nivellement par le bas
L’auteur rappelle que ce sont des mécènes généreux, des grands bourgeois de la IIIe République qui ont financé et fait connaitre des artistes aujourd’hui acclamés. Sans que l’Etat vienne y mettre son nez. Cette culture libérale, qui a vu naître des artistes officiels et des artistes maudits, il l’oppose à notre politique culturelle qui ne ferait émerger que des œuvres ennuyeuses et médiocres. Il assène : « Ce que l'état encourage dépérit, ce qu'il protège meurt ».  Il entre aussi en guerre contre le parisiano-centrisme qui conduirait à mépriser des modèles locaux, des œuvres populaires ou des poncifs vus comme « bourgeois ». Il s’inquiète : n’aurait-on pas substitué à une culture populaire et accessible, un soi-disant haut niveau défini par Paris ? 

Endormir ou aiguiser nos esprits critiques ?

Parmi les choses un peu dérangeantes de ce livre, on peut évoquer les petits détours historiques destinés à argumenter le propos et l’éclairer de comparaisons plus ou moins intéressantes. Fumaroli compare par exemple la politique du Front Populaire et du régime de Vichy.  En 1936, le Front Populaire offre à tous des loisirs : sport, théâtre, lecture, tourisme, etc. Le but est de favoriser l’éducation populaire, mais certainement pas de faire du divertissement un moyen de ne pas penser… Sous le régime de Vichy, on sabre la culture des élites pour porter aux nues une culture populaire, portée par tous. De quelle politique faudrait-il aujourd’hui s’inspirer ? Faut-il d’ailleurs s’inspirer de l’une d’entre elles ? Plus loin, il tente une comparaison historique avec le commissariat à la culture de Lénine… 
En réalité, ce livre fait considérer le ministère de la culture avec méfiance. A quoi sert-il réellement ? Le ministère de la culture offre-t-il de la culture ou de l’entertainment ? Est-ce qu’il contribue à la formation ou à l’engourdissement des esprits, via son offre incessante de divertissements ? Vise-t-il à donner des loisirs aux hommes pour les apaiser, pour éviter les révoltes, bref, pour les rendre plus dociles ? Sous couvert de culture est-ce que l’on forme réellement des esprits critiques ? Oui, le soupçon peut partir très loin ! 
La culture ne devrait-elle pas être au cœur de la formation humaine ? Voire être l’essentiel de l’enseignement ? Ici, petit détour, à nouveau, par l’histoire, notamment antique pour dénoncer la décadence contemporaine. En asservissant la culture à de l’événementiel et de l’actualité, on ne prend plus le temps d’éduquer. Au lieu de développer le loisir studieux, on développe les loisirs. La consommation de masse irait de pair avec le recul des humanités (d’une brûlante actualité avec la maltraitance que subissent le latin et le grec ancien) : l’université s’attacherait désormais au présent, sans prendre le recul qu’elle devrait avoir. Oui, Fumarolli opère un subtil basculement entre culture et enseignement, semblant oublier que l'un et l'autre dépendent de ministères distincts.
La démocratie libérale a besoin de veilleurs, des hommes libres dont les opinions, relayées par les médias, questionnent et limitent le pouvoir de l’Etat et la servitude volontaire des peuples. Mais pour avoir de tels hommes, il faut les former. Et que propose-t-on aujourd’hui ? Un nihilisme qui ne croit qu’à l’instant à remplir, une culture qui n’est que distraction, qui ne construit pas l’homme et ne répond ni à sa curiosité, ni à ses envies. Les visiteurs et spectateurs deviennent des esthètes blasés, passant de spectacles en spectacles. On oublie ainsi que notre histoire et notre patrimoine n’ont pas toujours été des objets de consommation et de divertissement dominical mais le fondement même de nos civilisations. Nous devenons des consommateurs de l’histoire et du patrimoine, en en attendant des émotions. Mais ces émotions, elles ne peuvent pas venir uniquement des événements. Car ce beau qu’on nous promet sans cesse, peut-on réellement l’appréhender sans le connaitre ? Est-ce que l’école nous donne encore les moyens de connaitre puis de comprendre pour, ensuite, mieux ressentir ? Dans nos démocratie, est-ce que l’esprit et la recherche ont une chance face à la consommation et à la culture de masse ? Est-ce que ce sont encore des buts que se donne notre Etat ? Où est-ce désormais enseveli dans le passé ? Paris, capitale de l’esprit au 18e siècle, est désormais celle du tourisme. Est-ce que nous n’y perdons pas ?
Malgré ses positions parfois extrémistes, j'ai beaucoup aimé ce bouquin qui pose des questions toujours actuelles. La question de la démocratisation, de la rentabilité, de la création, etc. On se rend compte du large éventail de compréhension possible de ce que sont les loisirs et la culture. Si certaines critiques me paraissent assez fondées, notamment sur la fête perpétuelle et l'aspect un peu superficiel de certains événements culturels, d'autres me semblent bien sévères. Mais je ne peux m’empêcher d'évoquer la #MuseumWeek qui se prépare sur Twitter et qui vise à donner aux musées une plus grande visibilité. Là aussi, on est dans le festif avec un événement par jour. Mais répond-elle vraiment aux objectifs de démocratisation affichés ou ne fait-elle pas qu'entretenir un petit entre-soi des museogeeks et des visiteurs de musées un peu connectés ? Intéresse-t-elle plus largement un public initialement rétif à franchir les portes des musées ? Je serais curieuse de connaître les résultats de telles opérations car celle de l'an dernier m'avait vraiment semblé être un échange entre les différents CM de musées et quelques visiteurs déjà "acquis" à la cause... Bref, la démocratisation, je trouve ça génial mais je ne suis pas certaine que l'on emploie toujours les bons moyens pour la mettre en oeuvre ! 

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