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[entretien] avec Jacques Darras, autour de "La Transfiguration d'Anvers"

Par Florence Trocmé

Florence Trocmé : vous venez de publier, coup sur coup, deux ouvrages, l’un de poésie, l’autre relevant plutôt de l’essai. Tous les deux dotés de titres intrigants et très personnels. Le premier livre, Blaise Pascal et moi dans la voie lactée*, est publié dans votre collection « Les passeurs d’Inuits », au Castor Astral, tandis que le second, La Transfiguration d’Anvers, l’est chez Arfuyen.  
Ce dernier recueil est une collection, que j’oserai dire assez renversante (au moins en termes de perspective) mais aussi délectable, de courts chapitres comme autant de petits essais tournant autour des figures de Descartes, Jouve, Whitman, Césaire, mais aussi des poésies anglaises et américaines, de la traduction, de la question des langues, etc. Parcourant la partie « Essais » de votre bibliographie, je me dis qu’on aurait là, en un seul recueil dense, une sorte de précipités de maintes de vos préoccupations, depuis vos premières publications au début des années 80. Êtes-vous d’accord avec cette idée et pouvez-vous dire ce qui a conduit au choix des thèmes de ce livre ?  
 
Jacques Darras : Ma génération, rare en nombre, dut s’éduquer à son corps défendant dans un climat de guerre (froide ou coloniale), à la jonction du marxisme, des existentialismes, bientôt du structuralisme. Il lui fallait, presque obligatoirement, s’armer. Or comment faire lorsqu’on  disposait, comme moi, d’un tempérament solitaire et indépendant, de surcroît non belliciste ? Ce fut un long et patient diffèrement de l’écriture qui me fit traverser les champs de bataille successifs et parfois quasi simultanés ---Fabrice à Waterloo ? Je m’exilai deux fois, d’abord dans l’univers anglophone, une deuxième fois en Belgique, cherchant distance protectrice à l’abri de quoi je pourrais écrire et penser. Ce que je fis. J’en reviens, tardivement, rentrant comme un émigré (l’image, fantasmée, ne me fait pas peur). J’ai d’illustres devanciers, Descartes, Hugo, Chateaubriand, Baudelaire etc…tous poussés vers la frontière du Nord. C’est ce Nord là que je fréquente, élastique contrée de l’exil ne coïncidant pas intégralement avec la géographie. Il s’agit d’une contrée par étages, rayonnages et rayonnement, où Brueghel voisine avec Érasme, Descartes avec Hals et Rembrandt. Une ruche, en somme. Que relie et isole à la fois tel lacis souple de rivières, fleuves, canaux, affluents faisant circuler une respiration sanguine claire. Dont l’embrouillamini apparent revêt une forme qu’on dit ‘baroque’. Je suis allé chercher, là-haut, une pensée du doute, du reflet, du détour, de la divagation jusqu’à la folie modérée ---l’humour--- toujours sur le qui vive pour désarmer la violence.  
 
 
Florence Trocmé : une question semble courir dans toute votre vie comme dans votre œuvre, la question de la langue. Au fil des pages, le lecteur pourra ainsi glaner quelques indications biographiques à ce sujet. Il y a le tropisme du Nord, il y a ce que vous appelez la Bilinguie (en parlant de la Belgique, voir cet extrait dans Poezibao) et puis il y a cette sorte d’arrachement que vous avez ressenti comme impérieusement nécessaire par rapport à vos assises familiales, linguistiques, nationales, qui vous a tourné vers la langue anglaise. Pourriez-vous retracer ce parcours pour nous et nous montrer en quoi ces faisceaux d’éléments concernant la langue et les langues semblent vous mener aujourd’hui vers l’idée d’une langue européenne, voire d’une littérature européenne ?  
 
Jacques Darras : Goethe prédisait la littérature ‘mondiale’. Nous n’y sommes pas. La preuve ! J’ai reçu la guerre en héritage, familial et national. Maritimes de la Manche nous apprenions l’anglais, en 1950. Eux les Anglais, nos ‘libérateurs’ avaient campé leurs tentes dans la prairie face à l’école de mon village, j’en garde l’image vivante dans un coin du cerveau. À la même époque, de rares condisciples aux parents visionnaires apprenaient l’allemand de la réconciliation. Latiniste et Helléniste de choc, il me faudrait un demi-siècle de lectures personnelles, de recherches acharnées ---une passion !---, pour me constituer une carte de l’Europe depuis l’écroulement de Rome au Ve siècle. À quoi aucun enseignement classique français ne nous avait donné accès. À Bruxelles je rencontrai l’Autriche, l’Espagne et l’Italie réunies, en plus des Pays-Bas, me mêlant à la conversation générale par l’anglais. Scandale ! À mi chemin des langues germaniques, le néerlandais plaisait assez à mon oreille pour, timidement, emprunter ses canaux. Contre le scepticisme d’amis bruxellois qu’affectait la crispation flamande je maintins, vents et marées, l’image d’une « bilinguie » fluctuante. Pour moi, les langues sont de la mer, pas de la terre, liquides plus que solides, en approche permanente comme des bâtiments --- Anvers, Londres, Hambourg, Rotterdam, coque à coque. Nous nous parlons, nous nous hélons, sûrs de ne jamais aborder définitivement la terre ferme, même dans l’amour. D’où l’effet d’incertitude dont l’imagination me semble partout devoir lester nos pesanteurs, nos gravités. Avoir le pied marin ? Plutôt l’oreille musicale et maritime ! 
 
 
Florence Trocmé : au fil des pages, on vous voit diriger le curseur tantôt du côté de la pensée pure, avec de nombreuses allusions ou références aux philosophes, tantôt du côté du sensible. Vous vous dites ainsi requis par « le dialogue tumultueux, conflictuel de la pensée pure et de l’attention poétique. » Pourriez-vous développer cette idée ?  
 
Jacques Darras : Le conflit fut brutal. Je mis quelque temps à choisir. Car s’il y une voie académique claire et dégagée en philosophie, il n’y en a pas, et pour cause, en poésie. Pire, celle-ci, dans mon cas, s’abritait derrière l’écran qu’elle faisait obstinément à l’autre, brouillant sa ‘rectitude’. Le mystère de la poésie ne s’enseigne pas, dans l’éducation française. Encore moins qu’ailleurs. Certainement moins qu’en Angleterre. La philosophie, en revanche, y est toujours en position triomphale, elle seule jardine les lauriers académiques. La poésie, donc, j’y vins par défaite et par défaut. M’engageant dans l’anglais, comme dans une légion étrangère, j’y croisai tout de suite la poésie via l’outil du décasyllabe blanc, Shakespeare, Milton, Wordsworth, Byron, Walcott etc… Du rythme sans la rime. Je renvoyai dos à dos alexandrin et vers libre, Aragon et Bonnefoy. Parallèlement je continuai de lire les philosophes dans la distance, hors programme. Le conflit Heidegger/Platon réactivé par les récentes passes d’arme Derrida/Badiou (Manifeste pour la philosophie, 1989) me ramenait au divorce romantique sur la ‘nature’ de l’absolu. D’un côté le sublime, de l’autre la Vérité majuscule. J’en tiens pour les deux à la fois, soit une Vérité qui ne serait pas seulement de l’impasse, de l’aporie linguistique (les ¾ de la poésie contemporaine) ni du court circuit surréaliste, mais une Vérité qui risque constamment sa logique dans l’Autre de l’imagination. Je ne suis pas sûr de bien me faire comprendre mais c’est par prudence aussi, par progression lente. Donc, au-delà des conflits de façade, stérilement académiques, j’en vins à pratiquer la poésie comme une démarche philosophique autre, faisant l’économie des médiations logiques et syntaxiques non par gratuité idéale (Mallarmé) mais par implication intégrale du corps dans la pensée (cf. La Transfiguration d’Anvers). Le poète est en avant du philosophe, selon moi, non par ordre social hiérarchique mais par familiarité avec l’invisibilité et l’inaudibilité. 
 
 
Florence Trocmé : je voudrais revenir à ce tropisme du Nord, assez manifeste dans le livre et en particulier dans le premier chapitre. Pensez-vous que le tropisme du Sud, celui de la Méditerranée, celui du monde antique des Grecs et des Romains a été privilégié dans le domaine des arts et de la littérature en France, au détriment précisément des grandes cultures du Nord de l’Europe ? Et si oui, avec quelles conséquences ?  
 
Jacques Darras : De la philologie de Bopp aux philosophies de Nietzsche et Heidegger, le romantisme germanique s’est construit sur une mythification du monde grec. L’Allemagne romantique s’est voulue et choisie l’héritière indo-européenne première de la Grèce. Une fable, une construction ! Rien de tel sur la ligne qui conduit de Descartes à Kant. À laquelle correspond mon ‘tropisme’ nordique. À l’inverse du romantisme germanique, le romantisme d’Angleterre se veut à la fois pragmatique, constructeur et social (Locke et Rousseau), moins pressé de jouir du climat méditerranéen (Shelley, Byron) que de prendre du recul, dans la pensée, par rapport au catholicisme romain. Le romantisme anglais est pour ainsi dire utopique et agraire, proche de l’écologie actuelle. Anarchiste aussi (Godwin), c’est à dire épris de liberté jusqu’à l’autonomie totale des individus ou des petites communautés. Locke dit aux poètes anglais que l’homme est, par définition, une construction inachevée, toujours en ruine pour ainsi dire, à l’image de l’Abbaye cistercienne de Tintern, au Pays de Galles, près de Bristol, inspiratrice d’un poème célèbre (cf. Wordsworth, Tintern Abbey). La religion officielle, somme toute, est un reste, une ‘ruine’, un sous bassement sur lequel constamment reconstruire harmonie provisoire entre les hommes eux-mêmes. Tout radicalisme révolutionnaire, en revanche, est effacement criminel de la mémoire. 
 
 
Florence Trocmé : concernant une de vos occupations centrales, celle de la langue, je note deux choses importantes. D’une part une ouverture sur les autres langues, dès votre toute première jeunesse. Mais aussi la dénonciation, corollaire, de l’enfermement dans sa propre langue. Vous écrivez : « Quiconque maîtrise la langue de l’autre a accès à une mobilité spatiale et sociale immédiatement décuplées » et vous ajoutez qu’il faut en finir avec le « romantisme et l’absolutisation de la langue ». Vous écrivez aussi « être poète, c’est s’exiler dans l’étrangeté première de la langue. Donc se vouer au nomadisme linguistique, nécessairement. ». Est-ce la raison pour laquelle tant de grands poètes de tous les temps sont aussi des traducteurs ? Et vous-même, comme ces allers et retours entre les langues que vous pratiquez et votre langue maternelle ont-ils nourri votre œuvre de poète et votre travail de réflexion ?   
 
Jacques Darras : Commencer d’apprendre une langue étrangère sérieusement comme j’ai fait, à partir de 22 ans, dans les doutes et les affres d’un échec général, c’est affronter toutes les difficultés à la fois ---psychologiques, professionnelles, sociales etc…. J’en suis venu à bout au prix d’un colossal effort. J’en suis venu à bout par et pour la poésie, apprenant l’anglais par la poésie anglaise et différant mon propre besoin d’écrire la poésie en français, pour mieux apprendre la langue étrangère. Je ne sais vraiment pas, aujourd’hui encore, comment j’ai survécu. Je passerai sous silence les humiliations qui, dans les années 60 du siècle précédent, accompagnaient le fait d’abandonner la philosophie pour apprendre une langue étrangère ---l’anglais qui plus est ! Ce qui dut me préserver, j’imagine et suis prêt à le reconnaître volontiers, ce furent le latin et le grec appris précédemment, jusqu’à la Licence. Le latin, surtout, celui de Sénèque en particulier, dont j’étais devenu un spécialiste et qui, ironie du destin ! me porterait un jour vers Shakespeare, dont le théâtre est tout entier traversé par celui du Cordouan. Un apprentissage solide des langues classiques, on le voit et je le dis en défense des ‘humanités’, est un socle pour toutes les autres langues. Traduire l’étranger, à partir d’un tel socle, devient quasiment un jeu, un divertissement, un voyage à travers et entre les langues. Partant, c’est changer soi-même et à loisir d’identité. Enfin c’est considérer la langue, en tant que poète, d’un point de vue ni étroitement défensif ni obtusément absolu. Mon exil anglais imprima en moi le désir de rentrer dans ‘ma’ langue avec les rythmes de ma langue d’emprunt. Je ferai écho à Eco  quand il dit que l’Europe c’est la traduction. Un poète ne peut que vouloir pétrir, fortifier, armer les rythmes de sa propre langue par d’autres rythmes. 
 
 
Florence Trocmé : un autre point est évoqué à plusieurs reprises et a attiré mon attention, car cette préoccupation est assez rare chez les poètes français contemporains. C’est la question de la science et en particulier de l’astrophysique, que l’on peut peut-être relier à la question du temps. Vous écrivez en effet : « Le savoir du temps, y compris dans ses modalités scientifiques ou techniques modernes, est en effet lié, pour moi, depuis toujours, à la poésie. ». Je pense que le lecteur de Poezibao aimerait que vous vous développiez ce point !  
 
Jacques Darras : Je ne développerai pas, chère Florence. Tout juste puis-je indiquer que comme tout individu moderne me fascine l’histoire de l’Univers avec cette différence qu’a la science astrophysique d’avec la science historique qu’elle peut entrouvrir quelquefois, directement dans la matière céleste, la fenêtre sur le spectacle des milliards et milliards de galaxies, immensément multiple semis lumineux sur fond noir. Cet univers, nous le percevons à la fois comme espace et comme temps (années lumière). Qu’est-ce qui fait d’ailleurs que devant cette perspective de moissons futures dans le champ astrophysique nous reculions et opposions nos ridicules petites temporalités religieuses butées, horloges bloquées quelques siècles en arrière ? Ce n’est pas le moindre des mystères. Comme si le présent était un introuvable point d’équilibre entre l’avant et l’après. Le poète, lui, a cette conscience, son petit vacillement le poème l’indique. Il ne donne de clichés que de son incertitude. Soit une forme d’apparence close et tronquée (le vers) disant un maximum d’ouverture. Là le paradoxe de la poésie, son travail, son objet. La musique et le rythme avec la langue. Or, curieusement la pensée de l’infini céleste semble s’être arrêtée, une fois encore, avec Descartes et Kant, la science et ses calculs désertant du même coup le poème jusqu’à nous. Les théories de la relativité ont-elles aucunement modifié les perceptions du temps poétique ? Je ne le vois pas, je m’y aventure quant à moi, à tâtons dans le noir de la chambre, petit polisseur de verres spinoziens sensible au décrochage des plans, à la poussée des fonds géologiques sous marins (cf. Irruption de la Manche) sans avoir à vraiment bouger de ma table et mes livres ---mon poêle. 
 
[Entretien avec Jacques Darras pour Poezibao - mars 2015] 
 
 
©Jacques Darras et Poezibao 
*lire cette note de lecture par Isabelle Lévesque


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