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[anthologie permanente] Eugène Savitzkaya

Par Florence Trocmé

Est assise dans son jardin, à l’ombre du noyer, celle qui naquit à Staraya Buda à sept cents kilomètres à l’ouest de Moscou, au milieu de la vaste plaine formée de croupes de tourbe, et ses orteils nus jouent avec une feuille morte prématurément, et ses yeux sont fichés dans le bleu dense du ciel hesbignon. À ses pieds le chien Berek dort dans l’aspérule odorante. S’agitent les cheveux de celle qui aimait s’asseoir sur l’unique rocher erratique du village, qui, à l’heure présente, s’enfonce dans la terre grise de forêt. Là, ce n’est pas le tchernoziom, petit père. Là, quand advient la famine, on mange des nèfles blettes et des cornouilles. Sa maison était la plus belle, les boiseries des fenêtres délicatement festonnées d’arabesques et peintes en bleu, en vert et en rouge, afin de rappeler le firmament, la viridité végétale et le feu de beauté du soleil. Derrière les rideaux, les yeux de Timofievna. Regarde les peupliers de Hesbaye, celle qui était joyeuse et qui chantait dans l’air parfumé de la province de Smolensk en compagnie des autres enfants dont il faudra chercher les traces. Là, la foudre tombe avec force, tuant humains et bestiaux. 
 
Un très jeune homme, quatorze ou quinze ans – qui peut le savoir ? – un peu trop long, de longs cheveux tombant sur les épaules, s’ennuie dans sa chambre. Ou, pour être plus précis, n’y a plus rien à faire, dans la chambre qu’il partage avec son frère aîné. La chambre donne sur le verger, sur les pommiers. Voyons, en quelle saison sommes-nous ? Nous voudrions être en été, ce magnifique été sur une vaste campagne. À l’époque des reines-claudes. Comme c’est beau les reines-claudes ! Comme c’est saturé de sucre ! Dans l’air saturé de soleil, des reines-claudes saturées de sucre, le fumier plus odorant, les orties plus vives, les lapins, tous les lapins, trop de lapins avec leur énorme douceur, leur moelleux catastrophique. Moelleux, est-ce le mot adéquat ? Peu importe, nous verrons plus tard. 
 
Un jeune homme d’une quinzaine d’années décide de s’égayer dans les champs qu’il vient de voir par la fenêtre. Au bout, à l’horizon, n’est visible que la cime des arbres du bois des tombes, la canopée. Voilà qu’il est question de tombes, de deux tombes et pas de n’importe quelles tombes. Mais invisibles au cœur du feuillage. 
 
Eugène Savitzkaya, Fraudeur, éditions de Minuit, pp. 11 à 14 (voir ici)  
 
Voir la note de lecture que Véronique Pittolo a consacrée à ce livre


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