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Xu Xu Fang, Viper au sein : alternate extended version

Publié le 29 mai 2008 par Bertrand Gillet
Xu Xu Fang, Viper au sein
(Version alternative)

(Photographe, Piper Ferguson)
Enfoncé dans mon siège, visage à demi posé sur l’appuie-tête qui équipe toutes les secondes classes de tous les A310 du monde, yeux rivés sur le hublot ruisselant de nuit, l’esprit en quête d’un ailleurs et aussitôt récompensé, je songeais aux événements qui avaient rythmé ma semaine parisienne. D’abord cette convocation, comme un ordre marabouté, qui s’afficha un matin sur l’écran de mon ordinateur de modèle MacBook écran 12 pouces coque d’un blanc nacré, faisant resurgir de mon subconscient l’image trouble de cette typographie fraîchement étalée sur les grands espaces publicitaires des murs de la mémoire humaine, L’aventure c’est l’aventure, seule œuvre aujourd’hui regardable de Lelouch : une invitation au showcase de Xu Xu Fang au Viper Room à L.A, libellée comme telle :
Hello!
Xu Xu Fang will perform at a private party this Saturday night at
Little Radio in downtown Los Angeles.  We are guests of The Warlocks
who are celebrating the release of their new album.
ANNNNNND
Xu Xu Fang will perform October 15th, the following Monday night, at
the Viper Room in West Hollywood.
We go on at 10pm each night.
Please send us an email if you would like to see us for free! You can
bring as many guests as you'd like. Thanks, its gonna be fun.
Bobby
L’esprit d’aventure m’appelait à nouveau à la rescousse. Puis, dans la précipitation des heures remémorées, il y avait eu ce plan monté de toutes pièces pour financer ma petite escapade californienne, prétextant à mon patron une rencontre au sommet avec mon homologue américain et obtenant ainsi grâce à mon sens aigu de la persuasion et un investissement massif en alcools divers, le bonhomme était largement porté sur la bouteille, une confortable rallonge et un billet d’avion aller et retour. Je me souviens aussi de la vague excuse que je dus servir à ma femme pour pouvoir m’absenter du lit conjugal quelque temps, oui je pars en séminaire, devrais-je dire pour le 23e colloque des concepteurs-réducteurs d’entêtes, ou quelque chose dans le genre, plus le motif est gros plus il passe comme lettre à la Poste un jour de travail avec préavis déposé. Oui tous ces souvenirs se bousculaient dans ma tête comme un vieil alcool de la prohibition. L’avion planait littéralement sur son petit nuage tailladé par les fines gouttes de pluie lamées. Je ne savais pas ce qui m’attendait, croyant assister comme le commun des mortels à un simple set privé à destination de l’industrie du disque envoyant aux avant-postes ses légions de porte-plumes encravatés pour l’occasion, ces fils de pute qui nous avaient plongé dans le chaos de la médiocrité radio diffusée, allaient-ils sauver le monde de la molle décrépitude culturelle en signant la dernière formation du moment, Xu Xu Fang, énigmatique appellation qui résonnait dans ma tête alors que l’avion continuait de planer à mort.
Los Angeles International Airport, parfum aseptisé, des californiens en chemise hawaïenne partout, il fait jour et le bleu du ciel semble menacer d’exploser à tout moment comme les nichons de Pamela Anderson. Je me faufile dans la foule sentimentale, hippies girls ondoyantes aux chevelures superbes s’affalant sur leurs bustes fleuris, joggeurs sculpturaux et jeunes veuves en mal de gigolos serial killers, flics flingueurs et retraités aux visages marbrés. Dans le hall livide, un énorme chicano en costume bon marché m’attend, catogan passé au pento et Ray-Ban de contrefaçon sous une petite casquette qui semble avoir était ridiculement posée sur sa tête. Sur une pancarte en toutes lettres, mes nom et prénom. Un signe et je m’engage dans le large sillon invisible que le gros trace mollement devant moi. Dehors, une limousine blanche échappée d’un Tex Avery ronronne silencieusement. Nous démarrons doucement comme un tapis volant. Le mec me dépose à mon hôtel en baragouinant vaguement en anglais, ou est-ce moi qui ne comprends rien, un « Je viens vous chercher à 8 heures ».
Une demi-heure plus tard, je me délasse dans la piscine de l’hôtel, un cocktail à la main, un mojito si j’en crois l’explication cryptée lancée au serveur circonspect qui se présenta à moi. Je nageais dans le bonheur, peaufinant le secret de mon bronzage quasi perpétuel. De grosses dames s’amusaient à plonger et je fixais leurs gracieux mouvements comme l’œil photographique de David Lachapelle alors que les remous venaient troubler ma méditation sur l’imminence d’une troisième guerre mondiale thermonucléaire. Je tirais une taffe sur le bout de ma paille ressentant au plus profond de moi les sinistres méfaits de l’alcool, la menthe me maintenait subtilement éveillé et j’avais besoin de cela pour affronter les effluves toxiques de Xu Xu Fang. Un A310 sillonne l’étendue azurée, tiens est-ce moi penché au hublot ? Non. Je suis bien là, le cul vissé dans le boudin moelleux de ma bouée gonflable, sirotant instinctivement mon sérum de vie.
20 heures tapantes, la limousine pointe le bout de son nez chromé, le chicano au volant sort, impeccable, m’ouvre la porte et m’invite à m’y installer. Je tripe. Fun House des Stooges défile dans ma tête, de la première à la dernière note, comme une promesse. Johnny Yen rompit le silence. Dealer notoire, Johnny Yen offrait un visage anguleux, presque sans age, ses petits yeux sarcophagés filtraient toutes mes pensées : mon sang se glaça aussitôt. Il tenait dans ses bras un chat angora que sa main droite caressait de façon régulière, il me fixait longuement sans bouger ou presque, ce qui me donnait l’inquiétante impression d’avoir à faire à une momie précolombienne.  Le mec n’avait lâché qu’un mot d’une voix en fil de fer, un unique bonjour qui s’était aussitôt évanoui sur les contreforts en velours de la limo. Puis il bougea, esquissa un vague sourire, marmonna une formule magique et ouvrit le mini-bar en me faisant signe de nous servir deux coupes de Champagne ce que je fis, obéissant sans broncher aux ordres muets du chinois. Slurp, les bulles vinrent ricocher dans ma gorge qui se desserra aussitôt comme celle du condamné à mort que le coup de téléphone du gouverneur sauve d’un effroyable trépas électro assisté. Une ligne de coke plus tard, Johnny Yen s’était aventuré dans un récit richement documenté narrant avec force détails les frasques mythiques d'un photographe de mode, Gaby Gordon Junior, dandy officiel et allumé notoire qui écuma pendant longtemps les nuits de Los Angeles. Il ne sortait jamais sans traîner derrière ses guêtres, ombre immense et mouvante, sa propre cour et parmi ses fidèles, il en était un qui occupait la fonction de bouffon, au sens littéral du terme. L’homme était chargé de le faire rire. Lorsqu’il déboulait dans une soirée, Gaby Gordon Junior coupait le son, insérait dans le mange-disque sa sélection personnelle et là, au milieu de la perplexité de masse, il se lançait dans une contorsion que j’oserais à peine nommer danse, suivi par son bouffon et ses amazones psychédéliques. Un soir, sans doute lassé par son bouffon, celui-ci avait-il peut-être manqué un bon mot, raté son effet, personne ne sut vraiment, Gordon dégaina sa canne-épée et trancha la gorge de l’infortuné clown. Une ligne de sang éclaboussa la neige qui traçait sa route sur les tables, parmi les victuailles et les bouteilles. Johnny Yen se rappela alors très précisément la superbe crinière blonde dont les reflets de pourpres étalés chaotiquement comme une œuvre de Pollock, coiffaient un visage figé aux lèvres serrées qui relâchèrent à la seconde même un cri aigu, strident. Un énorme éclat de rire résonna suivi de petits crissements et je fus abasourdi de constater qu’il venait du chat. L’odieux matou s’étira de sa torpeur, sortit une cigarette du paquet que lui tendit Johnny Yen et l’alluma dans un long miaulement de plaisir. Je songeais aux vertus hallucinogènes de la drogue, essayant de justifier la vision stupéfiante qui, sans mauvais jeu de mots, avait traversé mon esprit, mon regard, mes oreilles, toute ma chair frissonnante. Une autre ligne fluide s’écoula dans mon dos. Ondulant sur les genoux du dealer impassible, le chat se mit à blablater entre ses moustaches électrisées par le caractère incongru de la situation sur les vicissitudes de l’existence qui l’avaient longtemps privé d’un tel don, même si la nature bienveillante ne lui avait octroyé que la parole, il disposait de l’essentiel pour parfaire son image de chat de société. Jusqu’à ce nom, Chatrdonnay, délicieux trait d’esprit qui trahissait un penchant largement consommé pour les grands blancs de Bourgogne. L’extraordinaire créature finit par me révéler le mystérieux pourquoi de son talent, le félidé gracieux avait consommé pendant longtemps tant de buvards de LSD qu’il s’était mis à parler, à la façon du chat de Cheshire dans Alice au pays des merveilles, émerveillant sa famille d’adoption qui aussitôt eut l’idée aussi géniale que lucrative d’organiser une série de représentations. Le chat essuya les planches, devenant une diva locale, baladant son pelage sous les tentures des plus grands théâtres d’Amérique. Puis ce fut la lassitude qui succéda à l’ennui, la solitude, l’oubli, puis la déchéance. Chatrdonnay le mal-aimé finit sa carrière comme chat de gouttière, cruel retour de boomerang d’un destin implacable, et devint alcoolique notoire rotant sous les comptoirs les dernières répliques de son ancien répertoire. Quand Johnny Yen se présenta à lui, il n’était qu’une immonde carpette rampante, une épave aux yeux hébétés. Le respectable pourvoyeur de drogues de vie recueillit l’animal, le soigna, le nourrit, pansa ses plaies intérieures. Puis un jour, il lui proposa un deal. Chatrdonnay avait une seconde chance, il l’a saisie d’un revers de patte. Depuis, il faisait son numéro à ses clients dont l’étonnant don de parole suffisait à les convaincre sur la qualité de la came. La réputation du chat parleur le précédait dans chaque faubourg, à chaque coin de rue où les junkies traînaient leur fantomatique carcasse rincée par le mal de came, tant et si bien que la fortune de Johnny Yen se mit à grossir de jours en jours. Aujourd’hui, il se trouvait assis sur un énorme amas de fric agencé en mètres de carrosserie polie, en perpendiculaire de cuir d’importation et de chromes lustrés et appelé Limousine extended version. Nous fîmes une halte pour refourguer sa dose à un cloporte insectoïde puis nous filâmes en direction de West Hollywood, au 8852 Sunset Boulevard, adresse du mythique Viper Room, nous étions le 15 octobre et la nuit s’affaissait calmement à l’occident. Je dois vous faire à ce moment précis une révélation : je n’étais pas venu pour découvrir le dernier album des Warlocks, bien que le groupe m’ait séduit à l’époque de Phoenix, non, j’étais invariablement obsédé par l’autre formation, celle dont le tout L.A. parlait, Xu Xu Fang et là à cet instant, une pensée surgit au plus  profond de moi, insistante, un nom suffit parfois à faire d’une œuvre une immortelle référence, putain le mythe du titre de bouquin que l’écrivain s’échine à trouver, perpétuel Saint Graal, car le plus souvent le titre fait l’œuvre : souvenez-vous Les fleurs du mal, Les chants de Maldoror, Mémoires d’outre-tombe, Le festin nu, Sentiments élégiaques américain, Orange mécanique, Crash, Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band… Et Xu Xu Fang. La limousine étincelante nous déposa devant l’entrée du club serti dans un écrin noir que l’épaisse pénombre aux miroitements bleutés rendait alors invisible. Nous entrâmes. À l’intérieur, la foule s’était agglomérée autour du bar, les breuvages dorés circulaient, les pilules et autres dragées illicites aussi. Les plaisirs interdits ! Johnny Yen leva le bras avec une affable discrétion et un tourbillon de serveurs se déploya pour nous installer, posant sur la table basse seau à champagne, coupes, vodkas russes à profusion, cendriers, époussetant chaque centimètre de banquette cirée. Je me vautrais sur un pouffe et me servis une double vodka pomme que je vidais illico afin de mettre dans les meilleures dispositions, quant à Johnny Yen, il faisait allusion à cette soirée d’Halloween 1993 où l’acteur River Phœnix avait trouvé la mort d’une fatale overdose de Valium mélangé à des méthamphétamines alors qu’il était à cette même place, la mienne, il s’était levé aussi raide qu’un cadavre pour finir par s’effondrer quelques mètres plus loin sur le trottoir, le cœur en berne, la bave aux lèvres, mort au champ’ d’honneur. Cette sinistre histoire n’avait pas entaché la réputation de l’établissement, au contraire, les stars et les dealers continuaient à taquiner la mort mais nous n’étions pas là ce soir pour éprouver les limites de nos corps ; que je croyais. Les roadies multipliaient les apparitions, spectrales et informes, pour tester les instruments, nombreux dans ce capharnaüm de câbles et de pédales d’effets. La vodka, elle aussi commençait à faire son effet, j’étais cool, je riais sans qu’aucun des convives n’ait prononcé un mot, je n’étais pas ivre mais incroyablement en harmonie avec la nature et l’univers bien qu’enfermé entre les 104 murs du Viper Room, le nuage de drogues était tel que l’on ne pouvait rien distinguer à un mètre à la ronde. Parfait. Quelques spots rouges transperçaient ce rideau opaque, nous étions presque, pour celui dont l’imaginaire est puissamment stimulé par la Culture Classique, au cœur des forges de Vulcain. Les Warlocks déboulèrent avec morgue, le brouhaha baissa nettement d’un volume comme si les dieux commandaient aux hommes, sur la vaste console clignotante de l’Olympe rock, le leader nous présenta l’actuelle formation, réduite à l’essentiel, en gros pour produire de la saturation chantée, le show commença alors dans les lumières opiacées et les regards bancals. Le son était brut, gorgé d’écho et de mal être, la signature sonore des Magiciens, moi, je planais en sirotant mon 32e verre de vodka, tout était sous contrôle, moi un peu moins, mais telle était l’objectif non assumé de la soirée, surtout lorsque vous venez de palabrer trois pages sur un chinois muet et un matou hâbleur. Ballade électrique dans les sables mouvants d’un esprit résolument happée par les folles sirènes du psychédélisme, tel était l’image qui se fixa dans ma rétine lorsque Bobby Hecksher se mit à psalmodier son texte d’une voix névrotique, presque chevrotante, juchée sur le parapet vacillant, au bord du gouffre blême d’une vie de défonce. Les guitares crissent, crépitent comme les réacteurs massifs d’un Boeing flambant neuf décollant vers la stratosphère ; la musique métronomique s’embrase comme un occident au petit matin, soleil lapis à son zénith. Contraste sévère avec l’obscurité dévorante que les traits de lumières venaient percer par intermittence. Malgré la force d’attraction que le groupe dégageait, je me sentais ailleurs, en attente, en transit, mon âme appelait Xu Xu Fang et l’exhortait à venir se produire sur scène. Après un long moment de jam vrombissant au milieu des lights shows, mon vœu fut exaucé. Les guitares spatiales et le chant monocorde de vestale californienne diffusèrent dans l’espace une forme de litanie ample, accentuée par la frappe lourde de la batterie martelant d’obsessionnelles boucles au ralenti comme le temps se figeait dans un crépuscule saumâtre, empêtré dans je ne sais quel rêve nébuleux, mon corps semblait alors réagir de façon robotique, chaque mouvement exigeant des minutes pour s’exécuter ; lysergique agrégat d’impressions lymphatiques. Les morceaux s’enchaînaient sans hiatus, comme s’ils étaient liés, malaxés, ne faisant qu’un avec mon cerveau bien branché par le déballage intérieur des alcools et autres drogues que j’avais malgré tout abondamment ingurgités sans précautions aucunes, mon médecin personnel, c’est-à-dire ma femme, m’ayant également prescrit de la morphine en dose infinitésimale. Mes bras n’était que caoutchouc, ma tête un morceau de coton imbibé, ma langue s’effondrait, il y avait des flashs cisaillés et de longues minutes dilatées. Ma main, lamentable corps expéditionnaire, venait de se crasher sur la table, essayant vainement de se saisir d’un verre vide, les alcools avaient disparu et se déhanchaient maintenant dans nos veines, tout le monde planait sévère. Le set était fantastique, mirifique, Xu Xu Fang était bel et bien l’une des toutes meilleures formations de la nouvelle scène californienne, certitude qui arrachait à ma gorge de petits ricanements sardoniques. Et puis à un instant précis, je m’en souviens encore, les choses dérapèrent, je crois qu’en fait, cela commença lorsque le serveur nous apporta du vin californien. Le jus épais et boisé rampait le long de mon œsophage, il rongeait tout sur son passage comme dans Street Trash, je crois qu’après, nous quittâmes les lieux, Johnny Yen, le matou, leur petite cour et votre serviteur. La limousine s’enfuit dans un titubement motorisé. Nous étions en cavale mais, étrangement, il n’y avait aucune voiture de flics à notre poursuite. L.A. ne dormait pas, L.A. ne dort jamais, les autoroutes qui la ceinturaient déversaient leur inlassable flot de voitures partant vers je ne sais quelle quête, nous étions de ceux-là. Nous devions être sur Olympic Boulevard quand la limousine bifurqua silencieusement, la nuit était moite, fenêtre ouverte, tête penchée et bras affalé, je sentais l’air délicieux filer entre mes doigts. Puis, je ne sais plus très bien, mais je fus tirer de ma rêverie par un choc à la fois violent et léger, comme si la voiture toute entière l’avait absorbé, nous venions de renverser un homme, tout s’était passé si vite, il portait un complet gris, son visage carrée laissait entrevoir deux yeux vert émeraude, il était coiffée d’une brosse grisonnante qui lui donnait l’aspect d’un agent du KGB. Au moment où mon esprit visionna à nouveau la scène en détail, je constatais qu’il empoignait d’une main un pauvre bougre visiblement mort et dans l’autre un pistolet automatique prolongé froidement par un silencieux. En arrière plan, un chauffeur de taxi cul par terre, un noir dont les lunettes n’arrivaient pas à masquer la peur évidente, celle du pauvre mec pris en otage et qui marmonne mille fois sur ses lèvres « pourquoi ça m’arrive, pourquoi ça m’arrive ». Ma conscience venait de s’éveiller, la voiture avait repris la route, Johnny Yen me tendit une carte de visite tachée de sang, vraisemblablement celle du tueur, sur lequel ces mots étaient inscrits : Church of Scientology. Ma conscience fut alors rassurée.
La bretelle d’autoroute était maintenant dégagée, on entendait au loin les sirènes de police s’époumoner, dans le ciel les étoiles se tapaient un striptease, c’est comme ça la nuit à Los Angeles, des sirènes qui braillent et des étoiles qui se débraillent. Le grand tapin d’une nuit d’extase totale. Dans la limo, les filles nous servent du champagne. Seul le gros chicano qui nous conduit reste inflexible sur la question de l’alcool, il faut dire que le bonhomme est déjà salement englué dans une addiction fatale aux USA, j’ai nommé le Cheese burger with fries, présenté sur plateau en plastique froid, clinique, le tout photographié sous des fontaines de Coca Cola pour finir dans un fast-food affiché au-dessus de la tête d’un empoyé-zombie qui croit pouvoir financer, grâce à ce job miteux, sa prochaine année en fac à 20 000 dollars l’année. Johnny Yen voulait impérativement s’arrêter dans un club de jazz dont il connaissait bien le patron pour l’avoir longtemps approvisionné en drogue, les jazzmen sont des junkies si intensément authentiques. Lorsque nous arrivâmes aux abords du club, la zone était envahie de flics en imperméables bon marché, le dealer m’envoya en éclaireur. J’allais me rencarder auprès d’un gras sergent puis revins à la limo dont la vitre noire s’abaissa lentement. Je racontais à Johnny Yen ce que le flic m’avait confié, il ne s’agissait pas d’une simple rixe mais d’un vrai règlement de compte, façon les pros parlent aux pros, et c’est le patron qui en avait fait les frais. La serveuse l’avait retrouvé, la tête posée sur l’une des tables du club, avec un petit trou en son milieu duquel s’écoulait un mince filée de sang, du boulot très propre, sans doute l’œuvre d’un tueur à gage.  Le chinois resta impassible, rien ne troubla le calme ordonnancement des rides qui marbraient son visage. Un seul signe, infime pour le commun des mortels, suffit à faire décoller la limousine qui déboîta alors vers l’horizon pâle. Nous roulâmes un long moment, la voiture bringuebalait doucement, je me sentais porté par une douce vibration, je la ressentais pleinement, chaque partie de mon corps en appréciait la lente et puissante volupté, vibrations qui continuaient encore et encore, ma main se déporta alors machinalement sur ma poche ; mon portable sonnait depuis quelques minutes. À l’autre bout, Bobby de Xu Xu Fang nous invitait à le rejoindre du côté de Santa Ana Mountains, l’aurore commençait à poindre sous l’étoffe du ciel.
L’arcade de pierre enflammée par les premiers rayons indiquait que nous touchions au terme de notre voyage, un autre devait commencer à pied cependant, mais la motivation et les dernières onces de drogue infusant dans mon sang étaient le meilleur laissez-passer. Le toit du monde se dévoilait peu à peu dans des nuances d’or et de rouge précieux, nous avançâmes alors vers notre destin. Alors que mon regard scrutait les imposantes déchirures de Santa Ana Mountains, je vis dépasser en leur sommet une tête, puis un corps et deux jambes dressées comme des pitons sur un promontoire sculpté par l’érosion monotone du Temps. Bobby leva la main en signe de paix. Il sauta à terre, saisit la bride et monta à cheval. Les autres membres du groupe attendaient plus loin sur leurs montures et nous fîmes comme Bobby. Nous étions maintenant tous prêts à chevaucher dans ce paysage lunaire que la chaude lumière du jour rendait plus familier. Je les observais, ces sept cavaliers de l’Apocalypse rock, fiers et fougueux et je songeais à la pochette de l’album de CA. Quintet, Trip Thru Hell paru en 1968 et réédité par le label geek Sundazed, le Quintette de Californie posant pour l’occasion à cheval dans un vaste aplat de couleurs rougeoyantes se fondant dans le désert qui renvoyait alors au titre, évocation d’un enfer de Dante en version psychédélique. Il y a dans la vie d’un homme des instants de grâce ineffable et celui-ci pouvait être ainsi classé, les sabots des chevaux venaient s’écraser lentement sur le sol, dispersant par petites molécules de frêles nuages cuivrés, l’harmonie régnait, la nature poursuivait sa course immuable et silencieuse, tout n’était que beauté, innocence et spiritualité ; quelques temps plus tard, nous courrions à poils d’un rocher à l’autre, faisant ricocher contre les parois obliques d’énormes rires stupides, la drogue provoque souvent ce genre d’états comico-cataleptiques. Sans le vouloir, nous étions en train de rejouer Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni à la Xu Xu Fang, purs sangs racés et groupies rincées, nous pataugions dans une gadoue imaginaire, genoux flageolant comme des échassiers ridicules, tout était flou, nébuleux, disséminé dans la chaleur qui nous enveloppait déjà, le désert était un four à plaque tournante de la drogue, merde, nous étions perdus, perdus pour l’humanité impatiente et rigoriste, adieu les costumes trois pièces et les carrières dans la finance, je n’étais qu’un pathétique rejeton de Bukowski titubant des danses indiennes sous les caresses du dieu Soleil. Heureux de l’être. Comme un gamin réalisant son rêve. D’être nu, parties génitales offertes aux quatre vents, à la poursuite d’une hypothétique forme humaine qui n’existait pas et qui disparut aussitôt dans un blop visuel et lysergique, comme sur les pellicules cramées des lights shows qui tapissaient l’arrière-scène du Monterey Pop Festival en 1967 ; tout s’évanouit alors que ma main semblait la saisir. Puis l’azur s’ouvrit comme un cartoon des Monty Pythons, une main tomba tel un couperet divin, oui c’était dieu dont le doigt de la création voulait effleurer le mien et, par sa seule volonté, engendrer un big bang pop plein d’angelots délicieux et de trompettes carillonnantes, d’envol de colombes et de papillons faisant des bruits étranges comme des pales d’hélicoptères.
- Vous êtes tous en état d’arrestation, hurla la voix de flic mégaphonée.
La joyeuse parade dont je faisais partie se dispersa dans les cris et les rires, j’arrivais quant à moi à semer la police héliportée. Haletant, hagard, encore passablement ivre et drogué, je retrouvais la voiture, j’étais seul, les autres s’étaient éparpillés dans les grottes pour se planquer. Je montais à l’intérieur, puis dans un mouvement de doigts contrariés, suant et tremblant, j’arrivais à connecter les fils électriques et fis démarrer la caisse, comme dans les films de la Paramount. La bagnole s’enfuit dans un tourbillon de poussière. Et comme dans les films de la Paramount, le pire arriva. Alors que j’avais rejoint l’hôtel, décidant de faire le mort pendant deux ou trois jours, je reçus un mot laissé à la réception et qui disait en substance :
Rendez-moi la voiture ou je vous coupe les vivres (et la drogue).
Johnny Yen
Je souhaiterais rassurer le lecteur car à ce moment précis du récit, le dealer semblait avoir quitté sa réserve habituelle qui est la marque des dandies asiatiques affables, grands pourvoyeurs de drogues pour le monde affamé de rêves qui le sortent du néant de son cauchemar consumériste. Le lendemain, à la première heure, je rendais la limousine au chicano en négociant ma sinistre dépendance en échange d’un article à la gloire du potentat chinois. Dette dont je ne m’acquitte aujourd’hui que partiellement, priant les augures que le bonhomme ne m’expédie quelque substance mortellement trafiquée. Mais revenons à la Californie, mon hôtel de grand standing et ma luxueuse villégiature. Je reprenais goût à la vie, normale et rationnelle, de celle qui s’écoule paisiblement sans le moindre remous sur les eaux calmes de la Platitude Cellophanée. Mon organisme qui avait cessé de puiser sur ses réserves reprenait des forces, ma silhouette retrouvant élan et vaillance sous les rebonds de chair de l’appétit humain. J’étais sommes toutes en convalescence avec autorisation de céder aux tentations de ces kilomètres de buffets qui attirent les touristes bourdonnants, énorme monticule de merdes patiemment agrémentées de nappages, crémeux scintillements et camaïeux délicieusement écœurants qui flattent aussitôt le regard. Après un copieux déjeuner et trois mojitos rafraîchissants, je fis une escale par la piscine où des naïades entièrement plastiquées explosaient en exposant leurs généreux atouts, moi, je contemplais le désolant spectacle d’une Amérique siliconée aux vallées de chairs exquises. Une soubrette aussi alerte qu’un chewing-gum m’apporta un téléphone sans fil : c’était Bobby ! Bonheur suprême, j’étais convié demain à une partie de pêche en haute mer sur le yacht d’un ami italien.
Jon Rimmorsi me tendit une main nonchalante alors que l’autre massait voluptueusement un visage épaissi par l’alcool et entièrement dévoré par une barbe de patriarche. Le mec vivait confortablement, à en juger par sa bedaine, mais son sourire de charmeur de serpent trahissait une forme de désinvolture propre aux êtres exceptionnels. La mer était invariablement bleue et, chose étrange, semblait ne faire qu’un avec le ciel. Quelques mouettes fendaient l’air laissant derrière elles des sillons de la même couleur. Bleu. Tout était si intense que mes yeux me donnaient l’impression de baigner dans un aquarium. Le bateau quitta le port en égrenant derrière lui quelques « teuf-teuf » faussement spontanés. Une fois au large, Jon Rimmorsi passa à la vitesse supérieure. Il y avait avec nous Johnny Yen, encore et toujours là, aussi raide et inflexible que l'armée de Terre Cuite de Lintong, tous les membres de Xu Xu Fang et quelques jeunes femmes inutiles, donc totalement indispensables à l’équilibre de cette merveilleuse équipée.
- Avez-vous déjà pêché l’espadon ?, me lança fièrement Joris, clope au bec.
Non, indécrottable connard ne lui répondis-je pas avec la lâcheté qui caractérise tout pique-assiette qui jamais ne se respecte et me contenta d’une vague moue négative.
- Bon, nous allons remédier à cela. En Amérique, on aime l’espadon cuit au barbecue.
J’écoutais avec un respect de façade et un mépris intérieur l’explication quasi anthropologique de Joris sur l’évolution des mœurs culinaires des Américains depuis la déclaration d’indépendance jusqu’à la morne investiture du président Bush junior, ces enfoirés bouffeurs de steaks géants me laissaient de marbre, moi je rêvais aux collines légèrement pentues de la Bourgogne, à la terre, au verre qui recueille la sève de vigne, à toutes ces choses dont l’élégant ordonnancement constituait le quotidien du Français. Cependant, je dois l’avouer, la voix de Joris m’enchantait, je ne parle pas d’une franche et virile satisfaction, mais d’un enchantement, d’une fascination, non je ne virais pas ma cuti mais tombais progressivement sous le charme du sémillant millionnaire. Car malgré l’empâtement, il dégageait une certaine classe que barbe et cheveux longs rendaient incertaines, temporaires, mais malgré tout vivaces. La façon qu’il avait de parler, de fumer, de toiser les femmes ou de lâcher une blague sans que l’effet ne soit calculé mais qui aussitôt remporte le succès espéré, oui, Jon Rimmorsi avait ce qu’on appelle une présence. Une vraie. En comparaison, Johnny Yen, par sa raideur désaffectée, était aussi essentiel qu’un portemanteaux, Jon lui était tout, un oméga d’harmonie et de raffinement. À soixante ans passés, il avait en outre conservé une forme presque olympique et pour cause : le nabab s’était retiré des affaires à l’aube des années 70. Dans le flot impétueux de sa bonne parole que j’écoutais religieusement, je perçus des bribes de phrases comme impresario, industrie, pouvoir, entertainment, délices. Joris avait fait de ces mots son métier et je crus me pâmer à écouter ses théories lyriques sur les affres de la Société Occidentale. L’air était merveilleusement doux, nous consommions tous des drogues à profusion, au loin la terre rampait, sinueuse, sur les flots rectilignes. Jon Rimmorsi ferra une première prise, la pêche en mer est un sport de combat. Il fallait lutter ardemment, telle était l’unique leçon à retenir. Comme si son bel esprit ne lui suffisait pas, Jon était aussi homme à triompher de tous les défis, le poisson énorme qu’il venait de pêcher, un superbe espadon argenté aussi étincelant qu’une flèche, dansait jusque dans la cale une folle sarabande macabre, on devinait dans ses yeux ce moment de lucidité où vous voyez la mort vous saisir. D’un coup de canne à pêche. Ce fut bientôt mon tour, je pris place dans le siège rivé au cockpit, Jon m’attacha ensuite avec un harnais de haute compétition. Il me montra quelques gestes de base et me tendit la canne. Devant moi, l’horizon en 16/9 se déployait sans qu’on puisse en définir les limites, les frontières, et je me sentais l’âme d’un conquérant, la drogue contribuant pour beaucoup à la confiance qui avait succédé à la peur. J’étais confortablement installé, mes cheveux pliés par la vitesse épousaient chaque partie de mon visage ; mon regard était complètement dégagé. Je gloussais en songeant à Jaws de Spielberg, notamment le passage où Roy Scheider, Robert Shaw et Richard Dreyfuss partent à la recherche du squale. Nous tracions une route invisible, sans encombre, lorsque ma canne à pêche se tendit dans un bruit sec, comme si nous avions heurté quelque chose, puis elle se ploya comme un roseau, je sentais entre mes mains tout le poids de ma prise, diable, la bête devait être conséquente. Démesurée, me dis-je quand le siège commença à se tordre. D’un simple clignement de paupières, Jon me fit signe de ne pas m’inquiéter, tout était sous contrôle, mais à en juger par son visage blême, je compris que la situation le dépassait. Les boulons sautèrent un à un et je n’eus pas le temps de détacher mon harnais lorsque je fus projeté dans les airs pour plonger dans un immense geyser d’écume tourbillonnante. Le calme revint à la surface et Jon Rimmorsi vit sa vie future défiler devant ses yeux. Quant à moi, je filais dans les profondeurs lourdes et douces qui vous broient paisiblement les os mais je n’étais pas encore mort. Malgré l’opacité des fonds marins, je distinguais très clairement cette puissante et large gueule qui allait me happer, ce n’était ni un requin ni une baleine, mais une sorte de monstre imaginaire. Tel l’infortuné Jonas, je finis dans le ventre humide de la créature des abysses. Je m’éveillais péniblement d’un long coma, retour à la raison où les mauvais rêves se dissipent peu à peu. J’étais bel et bien vivant ! Je décidai d’effectuer une petite reconnaissance dans la gorge béante, Portail Antique qui menait aux confins du monde, pavé de viscères fétides aux vapeurs croupissantes. L’air était irrespirable, j’arrivais malgré tout à progresser dans ce dédale impossible de chair aqueuse. Je devais marcher depuis quelques minutes quand je tombais nez à nez avec un petit avion de tourisme dont la carlingue rouillée tanguait lamentablement. À travers les hublots, je distinguais des lueurs éparses, signes manifeste d’une présence, d’une vie ! Trois voix d’outre-tombe brisèrent net le silence, j’étais tenaillé par la peur ! Mon corps tremblait non pas de froid mais d’effroi, mais bien que tétanisé mes pieds semblaient, chose étrange, comme attirés par un aimant et je finis bien malgré moi par pénétrer dans l’avion. Tout au fond, trois vieillards se disputaient le gain fictif d’une trop longue partie de poker comme si l’isolement et l’oubli leur avaient concédé le droit à l’immortalité. Ils étaient étrangement vêtus pour l’époque, leurs costumes de gala aux revers repiqués d’or, dont les nuances ressemblaient malgré les années à du bleu et du rouge, tranchaient radicalement avec la rigueur dévastée de l’appareil. Je m’assis à leur table.
- J’ai une paire, Buddy, souffla l’un deux comme si sa vie ne tenait qu’à un fil.
- Et moi, un brelan, je te dis, tu triches Ritchie, tu triches, renchérit le deuxième.
Le troisième vieillard semblait perdu à contempler longuement les fantômes d’une gloire passée. À leurs pieds, de vieilles guitares électriques Gretsch ne firent qu’amplifier le flou dans lequel étaient plongées mes nébuleuses pensées. L’un deux fit pivoter sa tête dans un crissement d’os métallique et me dévisagea.
- Et toi d’où viens-tu ?, questionna-t-il.
Je lui racontais mon histoire, le bateau, Jon le fier, la partie de pêche qui tournait au cauchemar, le monstre marin, la fin de ma pitoyable existence de journaliste rock. Rock reprit l’autre, le mot avait fait resurgir tout un album de souvenirs animés et d’une voix chevrotante, le petit vieillard voûté et vêtu de bleu passé me narra leur incroyable histoire. Nous étions le 2 février 1959, Ritchie Valens, Buddy Holly et Big Hopper composaient l’une de ces affiches qui, dans les premiers ages du rock’n’roll, affolaient l’Amérique adolescente. Le concert avait lieu non pas en Iowa comme le prétendirent certains mais en Arizona et les trois rockers devaient terminer leur tournée par un set en Californie. Dans la nuit du 3 février, leur avion décolla vers un tout autre destin. Alors qu’ils franchissaient les frontières célestes de la Californie, un violent orage éclata qui les déporta inexorablement vers l’océan. Les conditions météorologiques se dégradèrent au point qu’un éclair transperça l’une des ailes. L’avion piqua alors vers les flots contrariés et s’écrasa, aussitôt aspiré dans un chlop qui arracha à l’antique narrateur quelques larmes, trois, symbole du tribut qu’ils venaient de payer aux éléments déchaînés. Croyez-moi ou non et malgré notre position, quelque 20 000 lieux sous les mers, je buvais ses mots, transporté par ce récit inédit qui ferait, si j’arrivais à m’extirper de cette fâcheuse situation, le papier de ma vie, le prix Pulitzer ! L’avion qui coulait avec à son bord trois des plus grandes figures du rock des fifties finit dans la gueule d’un monstre marin.
- Voilà, conclut-il avec une forme de sagesse, dans une longue respiration qui trahissait l’espérance du repos éternel. Il fallait nous sortir de là, mon cerveau se mit à échafauder en quelques nano secondes un millier de plans incroyables, comment échapper à cet estomac en décomposition ; je bouillais littéralement. Une seule solution, refaire décoller l’avion. Je me précipitai dans la cabine de pilotage, tripotai fébrilement tous les boutons, merde, j’avais bien réussi à faire démarrer une limo alors un avion ! je ne sais par quel miracle mais l’un des deux moteurs se mit à toussoter puis tourner, suivi de près par le deuxième, la carcasse trembla puis, s’arrachant à la lourde impassibilité du destin, se mit en branle en claudiquant. Je décidais de mettre les gaz et demandait à Buddy d’exécuter avec sa guitare la note la plus violente et la plus sonore possible, priant pour que le stratagème fasse son effet. Un son strident déchira la gorge et la gueule du monstre s’effondra comme un pont-levis nous laissant rejoindre les nues. WHOUUUUUAAAOOOUUUHHHEEEEE fut le cri que Ritchie poussa, malgré son age très avancé. Après avoir voleté un moment, l’avion se posa délicatement sur une petite plage. Maintes congratulations marquèrent nos retrouvailles avec la terre des hommes et quand je les priais de me suivre pour témoigner de notre fabuleuse aventure, les trois ancêtres refusèrent. Je garderai toujours en mémoire le souvenir précis de leurs silhouettes fatiguées disparaissant dans la nature. Jamais je ne les revis ou n’entendis parler d’eux.
Épilogue :
Reprise du Thème et Grand Final.
Je me réveillais dans un lit d’hôpital. Le soleil pleuvait abondamment dans la pièce, des fleurs par centaines s’empilaient, escaliers végétant dans un ineffable agencement de couleurs vives. Pas un bruit, une blanche quiétude régnait en ces lieux de repos pour le corps brisé par les turpitudes de l’existence. Bobby était penché sur moi, le sourire défait et bienveillant, main posée sur mon épaule comme un baume apaisant, l’autre me tendant un énorme bouquet de sucettes au haschisch. Coool. Ils avaient eu très peur lorsque je m’étais jeté sur l’une des groopies, fou, l’écume de la folie s’épanchant le long de ma bouche en vomissures de mousse. J’étais alors tombé par-dessus bord, disparaissant dans l’immensité bleue.  Puis, porté par la houle, j’avais dérivé pendant des heures jusqu’à ce qu’une vedette des gardes-côtes ne me repêche comme par miracle, inconscient, sans doute à quelques brasses des rives de la Mort. Je flottais sur mon lit, écoutant Bobby dont la voix rassurante venait caresser, pareille au ressac, ma tête tout entière. J’étais maintenant tiré d’affaire, mais une question me hantait : que s’était-il réellement passé alors que la mer m’avait laissé pour mort, bien avant d’être arraché aux flots ? Le monstre marin, l’avion, les musiciens prisonniers, était-ce un rêve, une vague chimère de reporter drogué, une douce mystification de l’esprit usé par le délire et l’ivresse ? Jamais je ne réussis à trouver en moi une explication rationnelle. « Ces jours » avaient été riches, les événements s’étaient bousculés et ma mémoire altérée en conservait à jamais le mirifique souvenir. Et puis, j’avais trouvé en Bobby un nouveau héros, pas seulement pour sa présence généreuse au moment décisif où vous vous trouvez confronter au repos forcé, dans le cadre déliquescent d’un centre hospitalier américain, obligeant chaque patient à hypothéquer sa vie entière pour financer un simple examen médical, non ; Bobby au sein de Xu Xu Fang représentait mon avenir, le cheval, l’outsider sur lequel il fallait absolument miser. Je lui demandais des nouvelles de leur prestation au Viper Room, la presse était emballée, y aurait-il des deals avec des labels, je l’espérais ardemment. Ma foi inébranlable et mon instinct affûté de journaliste m’inspiraient les meilleurs présages. Je quittais enfin le Los Angeles County Hospital, le soleil était radieux et l’océan lointain. Après avoir fait un saut à mon hôtel, histoire de siroter quelques russes blancs à l’œil, je prenais un taxi direction l’aéroport. Dans le vaste hall aseptisé, les mêmes hippies girls délurées, joggeurs sculpturaux et autres veuves en chasse, les mêmes gigolos serial killers, flics flingueurs et autres retraités aux visages marbrés. L’avion fonçait vers les cieux, traversant le seul nuage qui, telle une ridule, parasitait leur beauté d’un bleu botoxé. Je sombrais dans un profond sommeil plein de promesses oniriques, l’assiette de navigation de mon cerveau était stable, tout me semblait parfait à ce moment quand une présence vint rompre le charme de l’instant. Un vieil homme blanc dont les énormes lunettes en écaille me parurent aussitôt familières.
- Comment allez-vous me lança fièrement Buddy Holly.
Dernière fin alternative
L’avion fonçait vers les cieux, traversant le seul nuage qui, telle une ridule, parasitait leur beauté d’un bleu botoxé. Je sombrais dans un profond sommeil plein de promesses oniriques, l’assiette de navigation de mon cerveau était stable, tout me semblait parfait à ce moment quand une présence vint rompre le charme de l’instant. Je regardais, hagard, la carte que l’homme aux cheveux gris, coupés en brosse, me tendait et sur laquelle étaient écrits ces mots, Church Of Scientology, pendant que ce dernier vissait très consciencieusement un silencieux au bout de son canon. Chut fut le dernier son que je perçus avant de m’endormir en vol.
Fin

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