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Quand la création matérialise l’invisible : entretien avec le Studio GGSV

Par Vincent Espritdesign @espritdesign

Quand la création matérialise l'invisible : entretien avec le Studio GGSV

Entretien du studio français Studio GGSV composé de Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard, réalisé par notre reporter Cassandre L, dans le cadre de la 9ème Biennale Internationale Design de Saint-Étienne, mise en lumière de l’exposition Form Follows Information.

« Cette exposition est une histoire créée de toute pièce » nous dit la phrase finale du texte d’intention.

Le ton est donné par studio GGSV, les commissaires de l’exposition « Form follows information ». Le titre fait un pied de nez au célèbre aphorisme fonctionnaliste de Louis Sullivan «  Form follows function « . Ici, les créations proposées résultent non pas de la fonction mais de l’information.
En pénétrant dans l’ancienne manufacture d’armes, nous sommes plongés dans une atmosphère mystique, à la fois chaleureuse et solennelle. Les vitraux protègent ce refuge de silence de l’agitation événementielle. Devant nous, six autels colorés, poétiques et imposants. Chaque loge sacrée présente, telles des reliques, des objets concrétisant des informations relatives à un domaine choisi par les commissaires : les données, la science, l’écologie, l’illusion, la perception et les croyances.

Quand la création matérialise l'invisible : entretien avec le Studio GGSV
Quand la création matérialise l'invisible : entretien avec le Studio GGSV
Quand la création matérialise l'invisible : entretien avec le Studio GGSV

Form Follows information nous donne à voir des objets figuratifs mais également des créations énigmatiques, au mécanisme complexe révélant alors d’autres formes de réalités. Le territoire se modifie en fonction du temps que l’on passe dans un lieu, une boule de Noël dessine les contours du son des pas dans la neige grâce à un sonagramme… Des créations de designers reconnus comme l’Âge du Monde de Mathieu Lehanneur côtoient celles de créateurs émergents à l’instar de Tuttiquanta de Marianne Cardon, étudiante à l’ENSCI.
En somme, l’exposition est surprenante, captivante. On découvre l’architecture des galeries souterraines d’une fourmilière quand un anonyme y verse de l’aluminium en fusion ou bien encore que les phénomènes quantiques peuvent être à l’origine d’objets esthétiques dans les Reflex lumineux de Camille Jégo.

L'Âge du Monde (Russie 430), Mathieu Lehanneur, Argile émaillé noir (2009) © Carpenters Workshop Gallery 7a © GGSV

L’Âge du Monde (Russie 430), Mathieu Lehanneur, Argile émaillé noir (2009) © Carpenters Workshop Gallery 7a © GGSV

Anthill Art, Aluminium Fire Ant Colony Cast, Anonyme, Aluminium (2014) © Anthill Art

Anthill Art, Aluminium Fire Ant Colony Cast, Anonyme, Aluminium (2014) © Anthill Art

Orange labs/OLPS/SENS, Objet data l'empreinte de mouvement, © Frédéric Mit?

Orange labs/OLPS/SENS, Objet data l’empreinte de mouvement, © Frédéric Mit

On ne peut que rester méditatif devant les questions que les commissaires soulèvent :

 » (…) Quel est le sens des objets fabriqués ? Sont-ils des supports de connaissance ? Proposent-ils des réflexions esthétiques ? Bousculent-ils nos croyances ? L’exposition propose un diorama d’objets aux pouvoirs variés : objets de recherche, objets de contemplation, objets de mémoire, objets de camouflage… Sans quitter sa vocation décorative ou utilitaire, le design façonne ici des reliefs esthétiques pour la pensée et l’imaginaire.« 

Mais on peut se sentir désorienté quand le seul indice de l’objet arachnéen de Théophile Blandet est 27. Surtout lorsque la pièce reprend le principe de résistance structurelle des cathédrales inventé par Gaudí : une information compréhensible de tous. Les cartels se soustraient ici à une une typographie soignée et enfantine peinte à la main sur les socles par Bonnefrite. Les textes y sont simplifiés au maximum au profit d’explications plus évasives, comme restées en suspension. Alors on reste fasciné parce que malgré tout c’est pertinent, c’est beau, original, mystérieux mais on peut se sentir profane devant certains objets ésotériques.
A la sortie il n’y a pas de dépliants à prendre mais on repart avec l’étrange sensation d’avoir vu des fragments d’une autre dimension.

Intriguée par les raisons d’une telle scénographie, je suis allée à la rencontre du studio GGSV, Gaëlle Gabillet et Stephane Villard, les commissaires de l’exposition :

- Pourquoi avez-vous simplifiées les explications des objets, laissant parfois le spectateur désorienté ?

Studio GGSV : La question du cartel est compliquée à régler en scénographie : on photocopie la moitié d’une page A4 en noir et blanc et l’on colle la page du livre sur le socle, c’est une façon de faire qui fonctionne, majoritairement le mode employé. Nous, nous avons tenté de revoir ce mode là, momentanément, en écrivant absolument tout à la main pour ramener la part du texte, et j’ai l’impression que ça fonctionne. Les gens se penchent sur les textes, ils sont très étonnés : il y a une force et une puissance dans l’idée qu’une personne a passé une semaine à genoux à écrire chacun de ces textes : c’est ce qui nous a amenés à réduire au maximum la question des textes. En exposition on ne peut pas donner ce qu’un livre donne, ce n’est pas le même exercice. Effectivement nous nous sommes autorisés les raccourcis étonnants : par exemple au lieu d’écrire ce Rubik’s cube écrit en braille, nous écrivons « nos mains peuvent voir », car c’est cela que dit l’objet. Donc nous avons fait des raccourcis qui sont parfois la façon dont nous commentons l’objet et ça, on l’assume. Cela permet de mettre quelques couches humoristiques ou parfois plus philosophiques. Il y a écrit en préambule de l’exposition, « Cette exposition est une histoire crée de toute pièce », donc on vous ballade dedans.

- Pourquoi avez-vous choisi de plonger le spectateur dans cette atmosphère religieuse ?

Studio GGSV : Nous avons été inspirés par l’identité du lieu. C’est une des premières grandes belles architectures industrielles. Lorsque l’on a visité ces lieux vides, on a été saisi par la beauté des lieux car ils abritaient l’ancienne manufacture des armes et des cycles, temple de la fabrication industrielle. On a donc souhaité imaginer un dispositif scénographique qui mette ces lieux en résonance et qui fasse également en sorte que lorsque l’on rentre on regarde aussi bien la scénographie que l’architecture. On connait bien la biennale, on vient souvent la visiter mais on ne regardait jamais les lieux. On s’est donc dit qu’on allait pousser l’idée jusqu’au bout en dressant des autels, toujours en clin d’œil à cette idée de chapelle industrielle qui voue des cultes tout a fait hypothétiques aux données, à la sciences, à l’écologie, l’illusion, la perception et les croyances. Ce sont des domaines qui nous intéressent, nous, Studio GGSV, Gaëlle et moi en tant que designers. On ne dit pas que le design se range dans des domaines.
Il n’y a pas de rapport véritable à la religion, néanmoins l’autel est constant dans une grande multitudes de religions, c’est quelque chose qui est aussi à prendre en double sens, je pense, c’est à dire que à la fois on dresse les objets sur un piédestal, ce que fait le design, la presse etc, et en même temps c’est tout à fait absurde de se prostrer devant des morceaux de plastique par exemple. Il y a néanmoins les objets qui sont d’une très grande intelligence comme la pyramide des âges, en tout cas l’invention statistique, l’Homunculus ou des objets statistiques.
Ce qui se joue dans la scénographie c’est comment on peut mettre le public, le visiteur dans une position différente, un peu décalée qui l’amène à voir momentanément, autrement, ce qui parfois il connait déjà : d’où l’importance du socle et de la couleur, ici joyeuse.

Le chant des quartz, Laura Couto Rosado (2013)

Le chant des quartz, Laura Couto Rosado (2013)

Le chant des quartz, Laura Couto Rosado (2013) © Dylan Perrenoud

Le chant des quartz, Laura Couto Rosado (2013) © Dylan Perrenoud

Tout cela nous a menés à une réflexion que l’on avait avec Gaëlle : la scénographie, c’est quoi ?

Chez les grecs, c’est l’art du point de vue, c’est une sorte de perspective qui permet de voir les choses à la fois de face et de coté, donc sous plusieurs angles. Voilà la définition étymologique. Effectivement quel est l’intérêt de la scénographie par rapport à un livre ou un catalogue dans lesquels on voit les objets ? C’est finalement d’aller fabriquer une disposition spatiale qui va ranger les choses et qui va les ranger d’un telle sorte que peut-être on en fera mémoire. Ce qui nous rapproche aussi d’un pratique très ancienne qui s’appelle l’ ars memoriae. Lorsque l’on n’avait pas les livres et qu’on ne pouvait pas constituer et ranger son savoir, il y avait une pratique qui consistait à visiter un lieu remarquable comme une église, un château ou autre et mentalement d’y disposer par pièce, par endroit, des morceaux de notre savoir par exemple mathématique, physique, philosophique etc. En parcourant mentalement ce lieu, on arrivait a se remémorer une grande partie des connaissances que l’on avait et c’était des exercices préalables à la dialectique, c’est à dire savoir manipuler rapidement des idées, pouvoir les sortir etc. On fait donc ce parallèle, on ne se prend pas pour des grands latins mais c’est assez intéressant de se dire que finalement la scénographie sert à ça. Elle sert à dresser de choses dans lesquelles vous allez peut être juste avoir un souvenir à cet endroit, cet autel un peu sombre, dans lequel il y avait écrit quelque chose : « l’illusion » et qu’il y avait derrière, un objet qui disait que les motifs permettaient d’échapper aux bombes (ndlr : le motif razzle dazzle) etc. Voilà le travail scenographique que l’on a fait. On a également mis en place une disposition très particulière permettant que l’exposition marche dans un sens comme de l’autre et qu’elle soit visible en hauteur, puisqu’il était question à un moment donné que la plateforme soit ouverte.

Deux puissance sept, Théophile Blandet, Bougie en cire (2014) © Théophile Blandet 8a © GGSV

Deux puissance sept, Théophile Blandet, Bougie en cire (2014) © Théophile Blandet 8a © GGSV

Power Stone, Studio GGSV © Samy Ri

Power Stone, Studio GGSV © Samy Ri

Lucky Toad, Laureline Galliot (2013) © Laureline Galliot

Lucky Toad, Laureline Galliot (2013) © Laureline Galliot

Trash Stone Anthracite, Adrien Lardet © Adrien Lardet, ESAD Reims

Trash Stone Anthracite, Adrien Lardet © Adrien Lardet, ESAD Reims

Linear Cycle wall-clock, BCXSY © BCXSY?

Linear Cycle wall-clock, BCXSY © BCXSY?

Madeleine Montaigne, totem MAKE IT , BREAK IT © Colombe Clier

Madeleine Montaigne, totem MAKE IT , BREAK IT © Colombe Clier

Madeleine Montaigne, totem MAKE IT , BREAK IT © Colombe Clier

Madeleine Montaigne, totem MAKE IT , BREAK IT © Colombe Clier

- Pourquoi avoir transformé les vitres du bâtiment en vitraux ? Quelle est la technique employée ?

Studio GGSV : Pour faire résonner l’architecture qui ressemble à des baies de cathédrales. On souhaitait les mettre en lumière, on a donc demandé à une illustratrice, Elodie Bouedec, des figures représentants chaque autel. On lui a demandé un nombre bien précis de formes : un vase, un cristal, une bouteille en plastique, un sac poubelle, un tronc, une empreinte digitale, des pierres etc. Elle a une pratique exceptionnelle du dessin au sable, du sable noire très fin mis sur une plaque de verre. Elle dessine avec des petits stylets et ses mains et ça fait l’effet des vieilles gravures.

C’est assez beau comme mode, ça collait à la définition qu’on voulait avoir sur les vitraux. Dans un second temps on a assemblé toutes ces formes en créant des résonances thématiques aux autels et on a constitué ces masques qui disent des choses sur les formes, les visages que le cerveau reconnait
systématiquement. Le cerveau est ainsi programmé que ce qui est le plus important pour lui c’est sa survie. Cela peut être du danger ou de la réjouissance mais il doit très vite distinguer si il y a des humains ou des animaux autour de lui.

exposition Form Follows Informations - Autel ecologie et perception

exposition Form Follows Informations – Autel ecologie et perception

exposition Form Follows Informations - Autel science

exposition Form Follows Informations – Autel science

exposition Form Follows Informations - Autel croyance

exposition Form Follows Informations – Autel croyance

Form follows informations du 12 Mars au 12 Avril dans le cadre de la biennale du design de Saint-Etienne avec Studio Millimètre, Théophile Blandet, Hélène Labadie, Mathieu Lehanneur, Orange Labs, Anthill Art, Andy Lomas, Marianne Cardon, Camille Jego, Collectif Métaphorm & David Henon, Steve McPherson, Roman Moriceau, Pool Design, Studio Swine, Chris Kabel, Adrien Lardet, Mathieu Mercier, Jussi Angesleva et Ross Cooper, Konstantin Datz, Laura Couto-Rosado, Scenocosme, Chris Martinez, BCXSY, Bonnefrite & Marion Pinaffo, Valentin Dommanget, Felipe Ribon, Madeleine Montaigne, Laureline Galliot, Nick Cobby.

Studio GGSV a été fondé en 2011 par Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard. Ils sont lauréats de la Carte Blanche VIA en 2011 avec leur projet de recherche {objet} trou noir. Ils sont édités par la Galerie Cat Berro, Petite Friture et Made in design. Leur association produit une expertise atypique qui va du commissariat à la scénographie, du design produit à l’aménagement intérieur en passant par des études prospectives pour des groupes industriels. Ils travaillent pour ACCOR, le CEA, EDF R&D, La Cité du Design, Le Lieu du Design. Ils sont appelés pour l’architecture intérieure d’un centre d’Art à Aix-en-provence et celle du Centre Dramatique National d’Aubervilliers, La Commune. Parallèlement, Gaëlle Gabillet enseigne le design à l’École Supérieure d’Art et de Design de Reims et Stéphane Villard dirige l’Atelier de Projet INFORME à l’École Nationale Supérieure de Création Industrielle.

Merci beaucoup à Gaëlle et Stéphane d’avoir pris le temps de répondre à mes questionnements

Plus d’informations sur les designers : Studio GGSV

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