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Le peintre dans sa toile, une nouvelle de Richard Desgagné…

Publié le 29 mars 2015 par Chatquilouche @chatquilouche

 Le peintre dans sa toile

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

            Regardez cette toile, regardez-la bien.

   Une fois, le peintre a mis un pied sur cette pierre, il s’est accroché par les mains à cette branche, il s’est retrouvé à côté des moutons.  C’est une histoire à dormir debout.  D’ailleurs, on dirait qu’il dort debout, le pauvre.  Ses yeux sont fermés.  Parfois, dans l’après-midi, il les ouvre et me fixe comme s’il allait demander de l’aide, mais il hésite.  Peut-être attend-il qu’on lui parle ?  Que je lui parle ?  J’ai l’impression qu’il s’est habitué à ma présence.  Je le crois parce qu’au début je suis sûr qu’il aurait voulu disparaître ou reculer dans le bosquet à l’arrière.  Il n’a jamais pu.  Quelque chose ou quelqu’un le retient.  J’imagine que c’est moi.

   Une fois, il a tourné la tête et m’a montré un objet, un panonceau, juste ici, sur l’arbre.  C’est écrit dessus « Ne m’abandonnez pas. » Je viens tous les jours depuis le début de l’exposition, alors vous pensez bien que je ne disparaîtrai pas d’un seul coup !  Il a des absences, le cher artiste !  Il faut comprendre.  Il est seul avec ses moutons, il ne bouge pas, rien ne bouge, le monde s’est arrêté au moment où il a sauté de l’autre bord.  J’aime sa compagnie.

   Je ne vous apprendrai pas que la vie est compliquée, trop rapide, que tout change sans raison.  Quand je m’installe devant la toile, j’oublie tout.  Je ne veux pas en faire une histoire, mais ça me console.  Je me dis qu’il est heureux de me voir.  Tenez, pendant que je vous parlais, il a bougé un doigt de sa main qui tient le bâton.  Vous n’avez rien vu ?  Il va s’avancer.  Ne bougez pas.  Il pourrait avoir peur.  Il vient vers nous.  Les moutons le suivent.  Vous ne voyez rien ?  Qu’est-ce que je vais faire de tous ces moutons dans le musée ?  Il y aura plein de crottes.  Il faudrait fermer la clôture.  Comment faire ?  Je pourrais entrer dans la toile pour lui expliquer.  Non, j’ai trop peur.  Monsieur, n’avancez plus !  Je n’aurai jamais la permission du patron pour laisser entrer des moutons.  Comprenez-moi.  Je ne suis qu’un gardien sans pouvoir.  Que dites-vous ?  Que vous ne voulez pas passer votre vie à garder des moutons dans un décor à l’huile !  Je comprends.  À votre place, je penserais la même chose.  Je sais bien que les moutons sont gentils, la question n’est pas là.  Vous voulez que je vous remplace ?  Je ne peux pas.  Et puis, c’est vous qui l’avez inventée, cette toile.  Vous en êtes responsable.  Moi aussi, nous aussi, d’accord, puisque c’est pour nous que vous l’avez peinte.  Si nous n’existions pas, vous ne seriez pas peintre ?  Vous avez raison.

   Je ne saurais pas quoi faire de ce côté-là.  Soit dit entre nous, monsieur, je déteste la campagne, je déteste la trop grande surface du ciel bleu, je déteste les moutons, même si ce sont des animaux sans méchanceté.  J’ai une famille, j’ai un travail.  Je vais vous dire autre chose, il ne faut pas vous vexer, je n’aime pas les couleurs de votre tableau.  Trop inquiétant.  Je suis un pacifique.  Je veux éviter les complications.  Un décor comme celui-là, ça me rend tout chose.

   Les visiteurs sont tous partis !  Vous les avez fait fuir, ils ont pris peur.  Vous êtes obligé de revenir de ce côté-ci ?  D’accord, revenez, mais sans les moutons.  Ils vont mourir de faim ?  Ils ont de l’herbe, quelqu’un viendra s’occuper d’eux quand ils auront besoin.  Il faut faire confiance à la nature.  Qu’est-ce que je crois ?  Vous vous ennuyez !  Je vous jure qu’il n’est pas possible pour vous de sortir du cadre.  Il n’y a pas d’espace à côté ou derrière la toile.  C’est fermé comme une bergerie pendant la nuit.  Vous insistez : vous voulez traverser le musée avec vos moutons, je veux bien.  Attention, dehors il y a la ville avec ses voitures, ses bruits, les policiers qui vous feront payer une amende.  La campagne est loin.  À des kilomètres.  Vous connaissez le chemin ?  Moi aussi je connais, c’est loin tout de même, et dangereux.

   Écoutez, je veux vous aider dans la mesure de mes moyens.  Je pourrais approcher une autre toile dans le style de la vôtre, vous vous promèneriez de l’une à l’autre sans problèmes.  Plusieurs toiles si vous voulez.  Ça, je peux le faire.  Dont une avec de grands champs et un abri.  Un chien ?  J’essaierai.  Vous voulez une bergère ?  Où je peux trouver une bergère ?  Vous me demandez beaucoup.  Bon, j’imagine que c’est faisable.  Si ça peut m’éviter de nettoyer le musée, de chambouler les habitudes !  Bien sûr, que des toiles figuratives.  Je ne suis pas idiot !  Je vous vois mal garder vos moutons dans un Picasso cubiste ou un Borduas mystérieux.  Vous voulez aussi des toiles avec du soleil, d’autres avec de la pluie, d’autres encore avec de l’été, du printemps, un peu d’automne et pas d’hiver avec de la neige.  Je vous comprends.  Si je peux me permettre, vous pourriez tondre vos moutons pour vous fabriquer de la laine qui vous garderait au chaud pendant la nuit.

   Vous voulez que je vous apporte un Canaletto parce que vous rêvez de Venise depuis votre enfance !  Je ne suis pas le Messie !  Et puis, où mettrez-vous les moutons ?  Ils ont peur de l’eau.  Vous voulez aussi un Fragonard avec une escarpolette !  Oui, la Fête à Saint-Cloud, je connais.  Le tableau est à la Banque de France à Paris.  Je veux bien vous aider mais n’exagérez pas.  Je n’ai pas les moyens d’aller chercher cette toile-là tout de même !  Contentez-vous des peintures qui sont dans mon musée.  Fragonard, je ne peux pas.  Watteau non plus, ni Delacroix.  Vous voulez que je recrée le monde ou quoi ?  Je suis pas Dieu, tout de même, ni un artiste.  Je suis guide.  Je vous apporte ce que j’ai sous la main.  N’en demandez pas plus.

   Le musée sera fermé quelques jours, profitez-en pour aller d’une toile à l’autre,

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et si vous avez la chance de sortir par une ouverture, allez-y, ça m’arrangerait.  Je vous dénicherai une toile avec une grotte où il y a plein de galeries.  Vous passeriez alors dans un autre monde qui pourrait vous convenir.  Imaginez d’immenses prairies avec un château sur une colline, où il y aurait une fête et une jolie dame qui vous attendrait.  Ça existe sûrement quelque part.  Ici, impossible, je vous l’ai déjà dit.  À l’avenir, ne peignez pas n’importe quoi, à cause des conséquences.  Et si vous disparaissez, n’oubliez pas les moutons !

Notice biographique

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Richard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )

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