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Un Yankee à Gamboma, de Marius Nguié

Par Liss
" Dans l'uniforme qu'il habitait, ce mercredi du mois de juin, Benjamin avait les allures d'un yankee. En français de Gamboma, un yankee est une racaille, un homme sans scrupule, qui peut commettre un meurtre sans se soucier. Il avait étendu Karine sur l'herbe, l'avait mise à quatre pattes, puis lui avait mis son gros zizi dans le cul. Cachés derrières une touffe d'herbes, nous regardions cet éboulement, nous frissonnions de peur. "

L'incipit du roman Un Yankee à Gamboma, de Marius Nguié, introduit brutalement le lecteur dans la période trouble qui suit la première guerre civile de 1993, au Congo Brazzaville. Depuis, les principaux dirigeants politiques se surveillent, entretiennent des milices et entraînent les populations à se considérer à l'aune du critère sacralisé de l'appartenance ethnique. Tous les prétextes sont bons pour faire une démonstration de force, les uns n'étant pas de reste par rapport aux autres.

Un Yankee à Gamboma, de Marius Nguié

Tout au long du roman les différents belligérants ne cessent de dénigrer les autres groupes ethniques, s'appuyant parfois sur des préjugés, et tant pis si on fait parfois des amalgames entre les ethnies. Benjamin par exemple, dit Sous-off, le yankee éponyme, déclare : " Je suis un des miliciens du président Lissouba, qu'on appelle Cocoyes. (...) Les Mbochis nous ont volé un quart de siècle. (...) Maintenant je fais ce que je veux. " (p. 15-16). Plus loin, un autre déclare : " Vous les Mbochis, qu'est-ce que vous savez faire, si ce n'est manger, danser et boire. Vous avez foutu le pays dans un état de délabrement inquiétant ! " (p. 28)

En un mot, depuis la conférence nationale de 1991, le multipartisme, et les premières élections ''démocratiques'', la scène politique est une soupape, on comprend pourquoi et comment elle explose quelques années plus tard, en 1997. Et c'est le peuple qui en paie le prix, le peuple qui ne comprend pas pourquoi on oppose les citoyens les uns aux autres, mais qui est bien obligé de suivre, surtout quand sa complaisance lui permet de survivre. C'est aussi le cas des acteurs principaux de la violence qui transforme le pays en un champ de mines : les miliciens. Devenir milicien devient une forme d'existence :

" Quand nous arrivâmes chez nous, nous trouvâmes maman en train de discuter avec un de mes cousins, qui vivait à Oyo, où il était Cobra, donc un des miliciens du président Sassou. En 1997, il a d'ailleurs combattu aux côtés de ce dernier. Il disait à maman que rester à Oyo, comme Cobra, ça ne lui plaisait pas au fond, mais que c'était la seule façon d'y gagner sa vie. " (p. 60)

Faire partie d'une des milices des principales figures politiques du pays donne surtout une certaine immunité, qui a grisé plus d'un au point d'en arriver à commettre des crimes pour le plaisir, sachant qu'ils ne seront poursuivis ni inquiétés par personne. " Dans ce pays, le militaire piétine le juge ". (p. 27)

En ce qui concerne Benjamin, qui se fait appeler " Sous-off ", cela ne fait aucun doute. Il prend plaisir à lire la peur dans les yeux des autres. Il commet toutes sortes d'exactions, sans que personne n'élève la voix. On ne se permet des remarques que dans son dos. Sous-off est un " dur ", un " yankee ", fier de ses forfaits, de ce qu'il considère comme des prouesses, des actes de bravoure, des preuves de virilité. Pour avoir un aperçu de sa personnalité, cette déclaration suffit : " Dans mes rêves, je tue des Kongos et des Mbochis, ça me procure du plaisir. " (p. 63)

Sauf que ce n'est pas seulement dans ses rêves qu'il tue. Il tue, il viole, il terrorise quand et où il veut. Et pourtant il est aussi capable de s'attendrir. Autant il peut jouir du récit de ses propres actes ignobles, monstrueux, autant il peut s'émouvoir de la monstruosité que représente la mort d'un innocent, comme les malchanceux accusés d'avoir fait mourir, par le pouvoir de la sorcellerie, des membres de leur famille, alors que médicalement la cause du décès est manifeste. Tel est Sous-off, un être paradoxal. Le comble du paradoxe ou plutôt de l'ironie est atteint page 69, lorsque Sous-off dénigre certains jeunes gens qu'il ne trouve pas dignes d'être appelés du nom glorieux de ''yankee'' : " Le vrai yankee, c'est moi ", déclare-t-il, " J'ai un travail, une fille, une belle maison à Dolisie. Aujourd'hui, je peux dire que j'ai réussi ma vie. Je ne suis vraiment pas comme ces gens débiles, qui mettent des grains de cannabis dans leur café et qui, après, se mettent à crier partout. " (p. 69-70)

Malgré la désapprobation de son entourage, qui trouve très incorrect que Nicolas, le narrateur, s'affiche et même se lie d'amitié avec un milicien dont les actions sanguinaires ou violentes ne se comptent plus, celui-ci continue pourtant à le fréquenter, parce qu'il le considère comme son ami. Et ce n'est pas simplement parce que Sous-off a des arguments qui, en tant de guerre et de crise, ne peuvent être négligés : il distribue boîtes de sardines, poissons, cigarettes ou même bonbons, par générosité ou pour signer ses actes, dans tous les cas, il impose par ses boîtes de sardines le silence, le respect ou la considération. Il y a cependant une réelle amitié, une certaine fidélité entre lui et Nicolas : il l'a épargné, lui et sa mère, chaque fois que ces derniers se sont trouvés en sa présence ; ils auraient pu subir des violences sans son intervention. L'homme est ainsi fait que, même dans le pire des monstres, il y a aussi une part humaine qui donne envie à un autre humain de s'attacher à lui.

Ainsi, Sous-off, alias Benjamin Ngoubili, a beau être un " yankee ", ce n'est pas moins un homme dont le narrateur trouve essentiel de retracer la vie. Ce ''yankee'' ressemble à tant d'autres qui, paisibles citoyens pendant des années, se sont transformés en bourreaux le temps d'une saison de machettes...

Lé récit est fait avec la même candeur que celle d'une Kambili, narratrice du roman L'Hibiscus pourpre, de Chimamanda Ngozi Adichie. Les deux personnages, Kambili et Nicolas, ont d'ailleurs à peu près le même âge : ce sont des adolescents confrontés à des choses terribles pour leur âge, mais qui doivent composer avec. La vie doit continuer. Dans Un Yankee à Gamboma, malgré la tension qui règne, l'on continue à aller à l'école, à sortir en boîte, à draguer, à organiser des élections de miss... car il vaut mieux s'accrocher à tout ce qui donne l'illusion d'une vie normale plutôt que de se laisser aller à la désespérance.

Marius Nguié, Un Yankee à Gamboma, Alma Editeur, Paris, 2014, 90 pages, 12 €.


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