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OSTERFESTSPIELE SALZBURG 2015: MESSA DI REQUIEM de Giuseppe VERDI, SÄCHSISCHE STAATSKAPELLE DRESDEN dirigée par Christian THIELEMANN (KAUFMANN, ABDRAZAKOV, MONASTYRSKA, RACHVELISHVILI)

Publié le 06 avril 2015 par Wanderer
Requiem de verdi (31 mars 2015) ©Matthias Creutzinger

Requiem de verdi (31 mars 2015) ©Matthias Creutzinger

Le Requiem de Verdi est l’une des pièces référentielles du Festival de Pâques de Salzbourg qui propose toujours un « Chorkonzert », un concert choral, l’un des quatre soirs. Et le répertoire susceptible d’attirer un vaste public reste relativement limité. L’avantage du Requiem de Verdi, c’est qu’il est populaire et permet l’invitation de grandes vedettes. Pour la deuxième fois, le ténor de ce Requiem est Jonas Kaufmann (il l’avait déjà été avec Mariss Jansons il y a quelques années) et ce nom suffit à faire éclore sur le parvis du Palais de Festivals des Suche Karte à n’en plus finir.
Ils sont donc venus, ils sont tous là…

Mais Kaufmann est a priori bien entouré, Liudmyla Monastyrska comme soprano, Anita Rachvelishvili le mezzosoprano et Ildar Abdrazakov la basse, il est difficile de trouver quatuor de meilleure facture, tout comme il est difficile de surpasser le chœur de la Radio bavaroise dans un répertoire qui lui est particulièrement familier. Seul plus rare dans Verdi, Christian Thielemann lui même qui pourtant depuis qu’il est à Dresde s’évertue à diriger du répertoire italien.
Car ce Festival 2015 est italo-russe : Requiem de Verdi et Cavalleria Rusticana/I Pagliacci d’un côté, Tchaïkovski et Chostakovitch pour les concerts de l’autre dans une construction croisée : concerto (violon) de Chostakovitch et symphonie de Tchaïkovski pour le concert de Christian Thielemann et concerto (piano) de Tchaïkovski et symphonie de Chostakovitch pour celui de Daniele Gatti. Manière de montrer la ductilité de l’orchestre dans des répertoires radicalement différents.

Requiem de Verdi (31 Mars 2015) ©Matthias Creutzinger

Requiem de Verdi (31 Mars 2015) ©Matthias Creutzinger

Cette saison aura été un excellent cru pour les Requiem, dont deux dédiés à Claudio Abbado, celui d’octobre dernier à la Scala dirigé par Riccardo Chailly, magnifiquement distribué, et celui de Florence dirigé par Daniele Gatti, magnifiquement dirigé. Celui du vendredi 3 avril, à Salzbourg, Vendredi Saint est particulièrement attendu.
Je n’ai personnellement pas de tropisme italien pour le Requiem, ayant entendu tant de très grands chefs le diriger : Abbado, Karajan, Giulini, Muti, Jansons, Barenboim, en autant de versions très différentes : l’œuvre se prête à toutes les approches et reste un morceau de choix, qu’on l’aborde par les effets ou par l’intériorité. J’ai pour ma part souvenir, en 1980 de deux Requiem très proches dans le temps et dirigés l’un par Abbado et l’autre par Karajan qui furent chacun des événements considérables.
Christian Thielemann est un chef qui propose en général des lectures très précises, ne laissant pas à l’orchestre trop de latitude, et avec un orchestre au son si spécifique que la Staatskapelle de Dresde, sa lecture est fortement analytique, très cristalline, chaque son est décomposé, exposé, avec une pureté et une netteté étonnantes. L’orchestre est à son meilleur. Mais tout en reconnaissant l’intérêt de cette approche et aussi sa particularité (il est rare de tirer du Requiem ce son là), cela reste pour moi un peu extérieur : tout ce qui est chaleur, drame, émotion passe au second plan. Certains diront « on ne décolle » pas au sens où Verdi a écrit un Requiem non laïc, mais fortement marqué par l’opéra, et moins religieux que dramatique, mais il appelle une émotion à fleur de peau assimilable à celle qu’on ressent lors de l’audition d’un opéra. Ce n’est pas une œuvre qui appelle la méditation au sens d’un Stabat Mater de Dvořák entendu la semaine précédente, mais qui appelle plutôt le sentiment d’écrasement, comme dans le tableau « Le Colosse » attribué longtemps à Goya, ou de terreur, ou de révolte, avec des moments d’indicible lyrisme, le lacrimosa bien sûr, venu de Don Carlos, mais aussi le sanctus (incroyable chez Abbado) ou l’Agnus Dei.

El coloso (anonyme)

El coloso (anonyme)

Ici le côté impeccable de l’exécution ne fait pas naître d’émotion : l’orchestre laisse un peu froid. La charge émotive, c’est le chœur totalement extraordinaire de la Radio bavaroise dirigé par le grand Peter Dijkstra, qui l’assume, avec un son prodigieux, une diction modèle et une interprétation presque épique qui impressionne et marque profondément.
Car du côté des solistes, c’est une assez grosse déception. Liudmyla Monastyrska est une voix immense, qui laisse des aigus triomphants, larges, sonores. Cela ne suffit pas pour vivre le moment. Cela reste sans âme ni sans engagement et la diction est en plus aux abonnés absents. Anita Rachvelishvili est plus engagée, avec une voix bien plus « parlante » et plus chaude, tout aussi puissante et une diction très correcte : c’est la plus convaincante du quatuor vocal. Il reste que le souvenir du couple Harteros/Garanca à la Scala n’est pas effacé : il y avait là émotion, intelligence du texte et accents lacérants qu’on ne retrouve pas ici (le Libera me laisse ici totalement froid, à la Scala il donnait le frisson).
Ildar Abdrazakov est un remarquable chanteur, la voix est somptueuse, le timbre magnifique, et dans certains rôles (Le Prince Igor) il est vraiment exceptionnel.
Dès mors stupebit on comprend qu’il n’entre pas vraiment dans la logique de l’émotion, mais dans une simple logique du chant et des notes (bien) émises. Il n’y a rien là de vécu, de senti, une sorte de prestation très professionnelle et sans reproche mais qui ne touche à aucun moment.
Jonas Kaufmann, dès le kyrie eleison initial, montre qu’il n’est pas vraiment en voix ce soir. La voix sort, mais un peu serrée, un peu engorgée, et pendant tout le Requiem, il va avoir des difficultés à rentrer dans l’œuvre, un peu en retrait dans les ensembles et pas très convaincant dans les soli (ingemisco). Certes, il nous gratifie de ses habituelles mezze voci splendides, mais c’est un chant moins concerné, moins habité qu’à d’autres occasions. Quant on repense à sa prestation avec Jansons il y a quelques années, on reste perplexe : Francesco Meli à Florence en février dernier était tellement plus éthéré, tellement plus engagé. Un mauvais soir.

Au total, un Requiem sans accrocs, avec des protagonistes de qualité, un orchestre de très grand niveau, un chœur sublime : il y avait donc de quoi être satisfait du moment, sans être vraiment convaincu ni frappé: pas le Requiem de l’année, celui du mois sans doute. Un Requiem parmi d’autres en tous cas. Ce n’est pas ce à quoi Salzbourg nous a habitués.

Requiem de Verdi (31 Mars 2015) ©Matthias Creutzinger

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