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Après le livre blanc : préparer la reconstruction…

Par Francois155

Tout d’abord, quelques mots pour me faire pardonner mon silence de ces derniers jours : des occupations annexes, mais ô combien importantes, m’ont retenu éloigné des lieux plus que je ne l’aurais souhaité. Grandeur et servitude du blogueur, cette activité particulièrement chronophage, voire un peu tyrannique, s’accommode mal des triviales contraintes de la « vraie vie ». Mais, à côté de ces données objectives, il y en a d’autres, plus immatérielles, qui ont encouragé ce silence. Je veux bien sûr parler de l’expectative un peu stupéfaite, voire du désarroi, qui accompagne les diverses annonces faites ici ou là sur le Livre Blanc.

Bon, ce n’est pas comme si on s’était attendu à des nouvelles sympathiques, mais, dans ce domaine, la « rupture » tonitruée par le politique doit être comprise au sens médical du terme : genre fracture de la clavicule voire de la colonne vertébrale. L’inconvénient, lorsqu’on subit ce genre ce genre de traumatisme, c’est la douleur immédiate et la convalescence plus ou moins longue. L’avantage, c’est qu’on en guérit, à force de soins, de rééducation et d’une bonne dose de volonté. Car c’est bien de la guérison dont j’aimerai qu’on parle un peu.

Alors non, pas de billet « scrogneugneu », pessimiste et résigné, mais une projection vers l’avenir et l’inévitable travail de reconstruction que nous devrons mener sur les bases (certaines prometteuses, d’autres moins) que vont nous laisser les dirigeants actuels qui, et c’est l’un des charmes les plus sympathiques de la démocratie, ne resteront pas éternellement au pouvoir avec leurs certitudes de pacotille (du genre : « les Américains ne nous manqueront jamais »), leur absence désolante de culture stratégique et leurs choix budgétaires douteux (la peau de chamois pour certains contribuables pas trop démunis, la paille de fer pour ces lourdauds de militaires).

Comme le disait Chateaubriand, « peu importe que vous aimiez ou pas le monde qui vient, il vient ». Ce qui veut dire que les cruelles réalités de cet environnement géopolitique qui se réorganise aujourd’hui avec fracas finiront bien par rattraper notre beau pays. Ne doutons pas qu’elles fassent voler en éclat une bonne part des orientations choisies par un exécutif qui raisonne le nez sur les sondages (d’ailleurs exécrables, ceci expliquant peut-être cela).

Non, la France n’est pas perdue ; non, son armée ne va pas disparaître, engloutie par l’indifférence et le mépris ; non, les orientations du Livre Blanc ne seront pas toutes catastrophiques (soyons honnêtes, quand même). Mais, oui, les prochaines années seront difficiles et, oui, il sera difficile à l’avenir de revenir sur certaines mauvaises décisions qui sont prises aujourd’hui avec une légèreté coupable. Raison de plus pour ne pas baisser les bras et entamer dés à présent les réflexions fondamentales qui nous permettront de redresser la situation : la France, contrairement à ce qu’on voudrait croire ou nous faire croire, compte beaucoup d’esprits dévoués, avisés, prêts à s’engager et à servir une cause qui dépasse leurs petites personnes. Toutes ces volontés, sans compter celles qui ne demandent qu’à s’éveiller à une conscience citoyenne supérieure, doivent s’unir et réfléchir, librement, sérieusement, pour que, le jour venu, nous puissions remettre la Nation sur les rails d’une véritable politique stratégique et de défense, à la fois réaliste et ambitieuse.

L’indépendance nationale, une expression ringardisée par nos beaux esprits et sans doute aussi une utilisation abusive, ce n’est pas le repli frileux sur soi : c’est simplement donner au pays sa liberté d’action, concept essentiel à la menée de toute politique comme de toute opération militaire. Et cessons de penser que cela est incompatible avec notre appartenance à l’Union Européenne, voire à l’Alliance Atlantique : une coalition efficace, ce n’est pas la réunion frileuse de faiblesses rassemblées, éventuellement sous l’égide étouffante d’un parrain tutélaire, mais l’addition méthodique de puissances agissant de concert. L’indépendance nationale n’est nullement incompatible avec nos engagements communautaires, bien au contraire. Cette notion doit être remise à l’honneur avec d’autant plus de forces qu’elle est un peu comme la virginité : une fois qu’on la perdu, difficile de revenir en arrière…

Bien sûr, le travail sera long et certainement douloureux, comme toute convalescence suivant un traumatisme. Raison de plus pour l’entreprendre dès à présent, avec détermination et sans sombrer dans le défaitisme. De toute façon, sauf miracle, la rupture aura bien lieu : le réalisme impose d’en prendre acte pour rebâtir sur l’existant. Nous avons sans doute devant nous au minimum quatre années difficiles, tâchons de faire en sorte qu’elles ne soient pas des années perdues en préparant la reconstruction.

Un mot sur l’alibi budgétaire dont on nous rebat les oreilles avec une déplaisante arrogance : la France n’est pas le Népal ni le Baloutchistan. Quand on est la quatrième puissance mondiale (ou la cinquième, voire même la dixième), on se donne les moyens de son rang sans jouer les pleureuses. Et le rang, cela passe aussi (et même surtout, cela se fera vérifiera certainement dans l’avenir) par la possession d’un outil militaire et d’une politique stratégique digne de ce nom. Tout ceci a un cout, certes, mais c’est aussi l’assurance de bénéfices futurs. C’est comme dans la vie : il faut commencer par investir avant d’espérer toucher des dividendes. Alors, sans gaspiller, avec mesure et intelligence, il faut faire comprendre que certaines dépenses qui peuvent sembler conséquentes sont indispensables à la réalisation d’une bonne politique « globale ». L’argument, pour ne prendre qu’un exemple, selon lequel on ne construit pas de PA2 parce qu’on n’en a pas les moyens est fallacieux : c’est simplement une question de choix. Un RMIste qui refuse de s’endetter pour se payer une télé à écran plat fait preuve de sagesse parce qu’il est soumis à une forte tension budgétaire. L’État français, lui, refuse de se doter de cet outil non parce qu’il est pauvre, mais parce qu’il souhaite affecter cet argent ailleurs. C’est une liberté qu’il s’octroie, non une contrainte qu’il subit.

Sans avoir la prétention de signaler toutes les pistes ou de résoudre chaque problème, voici quelques-unes des orientations que nous pourrions suivre dans le futur pour (re)construire une politique nationale digne de ce nom, pour notre plus grand profit autant que pour celui de nos alliés. Il n’y a rien de révolutionnaire dans ce qui va suivre : la plupart de ces orientations sont théorisées et font l’objet de recherches doctrinales poussées. Le tout est désormais de les mettre en œuvre en vraie grandeur.

- Se doter d’une « Grande Stratégie » : la France doit devenir un « État stratège » qui se fixe des objectifs de long terme, se donne les moyens de ses ambitions et poursuit avec détermination dans la voie qu’elle s’est fixée malgré les aléas des changements de gouvernement qui rythment la démocratie. Le personnel politique, au-delà des différences programmatiques conjoncturelles, doit avoir une communauté de culture pour que cette grande stratégie, qui dépasse les intérêts partisans, soit menée à son terme.

- Se préparer et mener la guerre « hors limite » : l’affrontement des volontés entre grandes puissances prendra de plus en plus des formes n’employant pas les effets cinétiques de nos armements. Guerres économiques, d’influence, informationnelles, cybernétiques, seront souvent préférées à l’incertitude des affrontements armés. La pleine conscience de cette donnée, et la prise de mesures défensives et offensives adéquates (intelligence économique, renseignement omnidirectionnel, protection des réseaux, gestion fine de l’information, etc.) sont aujourd’hui indispensables et urgentes.

- Renforcer la doctrine contre-insurrectionnelle : l’adversaire qui choisira de nous affronter sur le champ de bataille le fera généralement en tâchant de contourner notre puissance militaire, utilisant l’asymétrie des moyens. Mais il cherchera aussi à nous attaquer dans le domaine immatériel, en employant la subversion et le fanatisme pour miner, à l’extérieur comme à l’intérieur, notre résolution voire distendre notre tissu social. Le savoir-faire français dans le domaine de la guerre contre-insurrectionnelle, historique et considérable, ne doit pas être perdu ou oublié, mais bien s’intégrer dans la doctrine au même titre que le combat conventionnel.

- Conserver une force de dissuasion nucléaire « juste nécessaire » : la France doit maintenir à un haut niveau son appareil dissuasif et son approche doctrinale sans tomber dans les pièges de la redondance ou de l’affaiblissement face aux puissances émergentes. Le nucléaire est l’assurance vie ultime de la Nation.

- Revaloriser les forces de dissuasion et de coercition conventionnelles : ce n’est pas parce que seule une poignée de chars lourds et d’avions de combat sont actuellement déployés sur les théâtres extérieurs qu’il en sera forcément toujours ainsi… N’en déplaise à certains, l’épaisseur du blindage et la puissance des canons auront toujours leur importance. On ne voit pas très bien pourquoi la quasi-totalité des nations du monde se dote actuellement de flottes imposantes et modernisées si ces matériels étaient devenus brusquement inutiles et obsolètes. La France possède un important savoir-faire et, fait rare dans le monde, son indépendance industrielle dans ces domaines. Perdre ces acquis serait une dangereuse façon d’insulter l’avenir.

- Accentuer la dimension maritime de la France : « l’histoire d’un pays est toute entière inscrite dans sa géographie ». Cette maxime vaut aussi pour la France qui, et c’est sa chance, est un pays largement ouvert sur l’océan, sans compter la possession de nombreux territoires d’outre-mer. L’armement d’une Marine en rapport est indispensable au maintien de notre influence sur la marche du monde.

- Renforcer l’esprit de défense dans la population : soyons francs, ceci ne se fera pas sans un minimum de contraintes. La professionnalisation des armées a été une bonne chose, mais la demande en personnels de qualité, car il faudra nécessairement une armée aux effectifs conséquents dans l’avenir, ne sera possible que par une politique tendant vers un retour raisonné à une forme intelligente de conscription. Il ne s’agit pas de faire à toute force de chaque jeune français un guerrier intrépide, mais de détecter ceux qui ont les aptitudes et l’envie de servir leur pays puis de leur donner les moyens de le faire sans pour autant les couper de la vie civile. D’autre part, face aux catastrophes et aux menaces potentielles, le concept de résilience devra être adopté et diffusé dans toutes les couches de la société.

Voici donc quelques réflexions et orientations possibles pour le futur. Certaines seront sans doute retenues, même en partie, dans le Livre Blanc. Toutes ne sont d’ailleurs pas forcément applicables ni même souhaitables, mais, de toute manière, le débat est toujours préférable à l’acceptation ignorante de décisions venues d’en haut.

Mais, quoi que nous décidions, faisons-le en toute connaissance de cause et rappelons-nous que nous sommes, d’abord et avant tout, redevables du monde que nous allons laisser à nos enfants.


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