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L'ecorchee vive - Introduction - l'après guerre 39-45

Publié le 27 mai 2014 par Aurore @aurore

INTRODUCTION

Halte là !

La guerre de 1914 -1918 apporta bien des déchirures et des démantèlements dans de nombreuses familles. Une solitude immense s'abattit sur tout le territoire français et dans d’autres pays. Les grands-parents de notre héroïne disparurent dans ce feu diabolique.

Son grand père, Dimitrov Kantorovitch, né le 13 Novembre 1908 en Russie, était un homme respecté de part sa position religieuse : rabbin de la commune. Il fuyait son pays par différence politique contre le « berger de l’Oural » redoutable officié gardien des « goulags », avec d'autres familles d’Ukraine, pour échapper au courroux de la révolution. Il battit la campagne, mètres par mètres, ne voyant plus que ses pieds ensanglantés. Les plus forts d’entre eux poussaient les charrettes surchargées durant des kilomètres. Ils trouvaient leur force dans l’espoir d’un monde meilleur à trouver dans un autre pays  que le leur.

Au court ce voyage périlleux, il rencontra Kristina Leskoff venue de Pologne, avec ses proches. C’était une petite femme blondinette d’un corps solide comme un roc, disait-on. Les convois fatigués, éreintés, bravant le froid, la faim et les maladies, traversèrent les montagnes à pieds, les frontières et arrivèrent en France. Ils déchargèrent leurs modestes biens à Montluçon, dans le département de l’Allier. A cette époque, c’était un village peuplé de cinq mille âmes. Cependant, le besoin de main-d’œuvre était important et les offres s’accumulaient. Peu de français souhaitaient prendre ces postes car le labeur était rude et sous payé. Le bourg voyait sa croissance augmenter grâce aux constructions massives de logements appelés « corons » attirant ainsi les paysans qui rêvaient de fortune et les émigrés désespérés. Pour les compagnies minières, c’était facile de séduire les pauvres gens en leur offrant un loyer égal à une journée de travail. A quel prix d’effort journalier ? Ils travaillaient, sans relâche, du lundi jusqu’au dimanche matin, pendant quatorze heures par jour pour une modique somme de cinq sous. Parfois, ils avaient droit à quelques quintaux de charbon par famille. Les ouvriers oubliaient la couleur du ciel, dans cette chute aux enfers. Descendre, toujours et encore, dans les profondeurs du noir, le plus souvent accroupis dans des ascenseurs minuscules, dont le bruit les faisait à chaque fois tressaillir de peur. Descendre, encore plus bas et toujours plus bas... afin d'extraire le minerai de fer, l'or noir. Ils avaient pour compagnon de fortune une gourde, un morceau de pain, du lard, parfois du fromage ou le reste du dîner de la veille qui comprenait en plus des pommes de terre. Le dimanche après-midi, tant attendu, ils se détendaient quelques heures, oubliant la mine et le grisou. Ce repos était merveilleux, et, à chaque fois, tant espéré car les vacances, au bord de la mer ou à la montagne, ne devenaient qu’une illusion perdue. A cette occasion, les mineurs revêtaient leurs beaux habits. Ils resplendissaient durant quelques heures, un instant de liberté, un souffle de vie. La bière et le marc coulaient dans les grandes chopes au café de la Louvière. La place du marché devenait salle de bal, des lampions étaient accrochés aux arbres comme si ce jour était celui de Noël. Les jeunes hommes très guindés dans leur unique costume et jeunes filles dans leurs robes de taffetas s'entremêlaient et espéraient les plus belles histoires d’amour. Ces quelques heures de répit passaient à une allure folle. La nuit s’annonçait et les gais lurons regagnaient leur demeure. Certains se risquaient à traîner, malgré les réprimandes des anciens. Un seul baiser donné était montré du doigt. La situation difficile des femmes et des enfants augmentait plus vite le taux de mortalité. Elles ne disaient rien et se plaignaient rarement de leur sort. Les enfants, eux aussi se laissait glisser vers le bas, dans les mines. Le mariage était une position honorée quant au divorce, cela était autre chose... Les femmes, qui étaient séparées, devenaient la risée des habitants. Tous les lundis matins, hommes et enfants regagnaient les puits avides de leur présence. Lors des temps de pose, des chuchotements s’entendaient dans tous les corons. Les hommes parlaient de la guerre qui sévissait et surtout qui se rapprochait de leur village, si paisible. Les grondements des bombes au loin faisaient monter leur inquiétude. Les femmes et les enfants commençaient à se blottir.

La Seconde Guerre mondiale rugissait dans son horreur. Les Allemands prirent d’assaut Montluçon, sans doute à cause du canal de Berry, débouchant sur un libre accès plus loin que Tours. Le bourg se trouvait en zone franche, cependant les ennemis, sans scrupules, sans vergogne, expulsèrent certains dignitaires étrangers après avoir fermé en totalité et à jamais les mines de charbon. La gestapo avait effectué de nombreuses arrestations dans la région, et les malheureux avait été incarcérés à la prison de Richemont.

Le 3 septembre 1942, cent quarante trois juifs dont 18 enfants, choisis au hasard parmi eux furent livrés par le gouvernement de Vichy aux nazis, et déportés au camp de concentration d'Auschwitz.

Le 4 Août 1944, à cinq heures du matin, ils forcèrent  quarante trois otages à se regrouper et à monter dans un camion encadré de deux berlines de soldats allemands et d'une voiture légère avec quatre officiers. A trois kilomètres du village de Quinssaines, le convoi tourna à gauche en direction du lieu dit « Les Grises » qui, à cette époque, était un terrain d’exercice militaire et où, l’avant-veille, avait été creusé une fosse.Les hommes furent mis à nu, collés contre un mur. L’exécution commença à six heures vingt, dans des cris épouvantables. Les prisonniers, par groupes de cinq, furent abattus par-derrière pour tomber la face contre terre. Dimitrov mourut fusillé devant les yeux de Kristina, son épouse, qui était sous l’emprise de ses bourreaux, jambes écartées, jupe soulevée et qui, jusqu’à sa mort, restera dans cette torpeur. Leur fille Manouska, née bien assise le 21 Mars 1932 dans cette commune, déclarée par la voisine Josépha Boczar, juive, épouse Laprzal, regardait la scène avec effroi, cachée derrière le dos des grands dont les larmes recouvraient leur visage. Elle avait à peine dix ans. Son grand-père avait rejoint le clan des condamnés. Des cris montaient vers le ciel. Les corps étaient étendus, nus, tassés les uns contre les autres, baignant dans leur sang chaud. Rien ne pouvait décrire cette horreur. Les femmes à genoux imploraient la miséricorde. Les enfants s’agrippaient tant bien que mal aux jupes de leur mère sauvagement violées. Les allemands armés et austères, d’un ton autoritaire, séparèrent ces hommes et ces femmes dans la souffrance de cette déchirure. D’un coup de sifflet, les familles juives furent comptées, emportées, bousculées vers des camions qui les attendaient. Le siège des enfers dura quelques mois. Ces moments douloureux furent enfermés dans leurs cœurs. A sept heures, leur besogne terminée, les quatre vingt assassins reprenaient la route comme si rien ne s’était passé. Monsieur Picandet, un témoin qui avait entendu des hurlements et des coups de feu prévint les autorités: le maire, Monsieur Méchain et le Sous-préfet, Monsieur Féa. Ce dernier alla demander à l’État-major allemand, résidant à l’hôtel Terminus, s’il avait connaissance des faits. On lui répondit que les fusillades dépendaient de la gestapo. Monsieur Féa sollicita l’autorisation, d’abord refusée, au chef de cette organisation criminelle, de pouvoir exhumer les corps et de leur donner une sépulture convenable ce qui fut fait peu après dans l’heure de midi. Sous la surveillance des gardes mobiles et des maquisards, en présence des autorités judiciaires et policières.  Le lendemain  les victimes furent enterrées au cimetière de Prémilhat où l’on déposa sur la fosse commune une couronne de fleurs.

Après la libération de Montluçon, une cérémonie à la mémoire des quarante deux otages fusillés fut organisée le 17 septembre 1944 à l'hôtel de ville. Cependant, quatre personnes ne purent jamais être identifiées. Ce fut le massacre de la carrière des Grises.

A la fin de la guerre, les hôpitaux virent affluer des personnes en grandes difficultés mentales, en prise avec leurs terribles souvenirs : cris et douleurs d’une vie brisée ! Kristina, veuve, ayant apparemment perdu la raison, fut internée dans un institut psychiatrique d'Yzeure près de Moulins, préfecture de l’Allier se situant à une soixantaine de kilomètres de Montluçon. A cette époque, il n'y avait pas de traducteur français russe, ce qui eut pour conséquence un mutisme total de cette femme blessée, anéantie. Les médecins la jugèrent « folle » et « hystérique ». Sans chercher à comprendre l’origine de son silence, son dossier médical fut clos. Sur la pancarte accrochée à son lit, une inscription : « malade mentale ». N’avaient-ils pas vu que sa seule hérésie était marquée par le manque de son seul amour Dimitrov ? Mais, comment le dire puisque personne ne parlait sa langue. Ses gestes traduisaient la violence de ce jour des « carrières des grises ». Nul mot ne sortait de sa gorge, ses cordes vocales complètement tendues, desséchées et durcies ne pouvaient plus émettre de son. Seuls, ses yeux reflétaient son traumatisme. L'incompréhension des infirmiers demeurait totale face à ces bras qui se débattaient dans le vide et dans le néant. Les soignants enfermaient souvent les malades, qui montraient une agitation extrême, dans un cachot capitonné. Un séjour pouvait durer plusieurs heures, plusieurs semaines, leur infligeant le supplice le plus ignoble : la camisole de force, torse bandé et les poings attachés! Souvent on leur apposait un ruban sur les lèvres de façon à ne pas entendre leurs désespoirs! C’était des traitements comme des électrochocs ! Les malheureux devenaient des proies propices à l’essai de nouveaux remèdes. Il y avait dans le regard des patients quelque chose qui criait, qui suppliait de leur rendre grâce.

La belle n’était devenue qu’une chose...la belle effarouchée devait accepter... seuls ses yeux pleuraient.


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