Magazine Culture

[Entretien] avec Pierre Drogi, par Emmanuèle Jawad, 1/3

Par Florence Trocmé

Cet entretien sera publié en trois fois, ce lundi 13 avril, mercredi 15 et vendredi 17 avril.  
 
 
Emmanuèle Jawad :
L’entretien occupe un espace particulier au croisement de l’oralité et de l’écriture, dans une perspective pouvant lier l’exploration d’un travail, le regard porté sur celui-ci, la réflexion, l’apport de données informatives et personnelles d’un contexte d’écriture…Tu as réalisé différents entretiens dont le plus récent avec Patrick Beurard-Valdoye à la Maison de la poésie de Paris. Quelle place accorder à l’entretien, quel lien avec ton travail d’écriture ? 
 
 
Pierre Drogi : Pour être franc, je te dirai que je crois qu’il n’y en a aucun. Mais la situation n’est pas dénuée de piquant(s) aujourd’hui : les coïncidences font que plusieurs entretiens m’ont été commandés récemment, alors que je n’avais jamais pratiqué ce genre par écrit jusqu’à présent en tant que questionneur, et que je me retrouve donc dans la position de répondre à tes questions précisément au moment où j’élabore des questions pour d’autres : pris au piège ! Et intéressé, par conséquent, à réfléchir à ce qu’on fait quand on le fait. 
L’entretien est effectivement une drôle de forme. On y parle du dehors ou dans le sens de la question posée, à chaud, en se référant à ce qu’on a en tête présentement, au moment même. On peut donc craindre de s’y installer, avec une certaine facilité, dans une activité de parole parallèle au travail dont il s’agirait de parler, devenue tellement parallèle qu’elle pourrait bien ne pas rejoindre celui-ci, même à l’infini. Ce pourrait être finalement comme une sorte dejeu de cache-cache, où l’on explicite ou pas, du dehors, ce qu’on avait tenté préalablement de réaliser « en soi », sans accompagnement extérieur. Il me semble qu’on parle trop, en général, et l’écriture reste tout de même un espace de silence, ou qui tente d’établir un silence… afin que quelque chose devienne audible « pour de bon ». On peut se demander ce qu’un entretien rend audible. 
Il conviendrait peut-être de considérer l’entretien, comme la lettre d’ailleurs et comme toute anecdote ou opinion d’auteur à propos de son travail, comme quelque chose d’éphémère, instantané que la seconde suivante pourrait contredire. 
Mon premier mouvement est de penser qu’un texte se suffit à lui-même, s’il est abouti. Qu’il contient alors en lui-même tout le nécessaire pour acheminer son lecteur à bon port… ou jusqu’au naufrage. L’auteur ne me paraît pas en devoir, en tous cas, d’ajouter un mode d’emploi. Il est facile d’imposer une lecture à sens unique, même avec de bonnes intentions. Or c’est tout ce que veut et doit éviter un poème.  
Sans doute faudrait-il seulement s’assurer, quand on répond, que la réponse ne sera pas figée et retournée au texte comme une injonction pour lui à cesser de respirer ! 
 
 
 
Emmanuèle Jawad :
Le chansonnier  qui vient de paraître (éditions La lettre volée, 2015) ouvre un cycle constituant un triptyque avec Charbonnier et sa filleule (Éditions l’Atelier de l’Agneau)respectivement parus en 2008 et 2010. L’ordre des publications diffère de celui, chronologique, de l’écriture. D’autre part, tes livres comportent, dans les tables des matières, des mentions de dates d’écriture attribuées aux différentes sections les composant. Comment considérer Le chansonnier au regard du cycle dans lequel il s’insère, en ouverture ou en clôture permettant d’appréhender différemment l’ensemble ? 
 
 
Pierre Drogi : On pourrait procéder, pour répondre à ta question, par Uchronie, ou par juxtaposition entre mes intentions initiales et la façon dont les choses se sont effectivement déroulées, et se demander par exemple ce qui se serait passé si Le chansonnier était paru en 2000, au moment de son écriture. 
Oui, les parutions n’ont suivi ni l’ordre d’écriture des différents cycles ni même leur répartition initialement prévue en volumes. Un temps, cela m’a chagriné ; je m’imaginais que cela pouvait se révéler préjudiciable à la perception du travail en cours et que cela rendrait difficile la prise en compte de sa nature véritable. On peut dire que les circonstances se sont longtemps ingéniées à dépecer et disloquer l’unité initialement conçue des livres. 
Il a donc fallu s’adapter aux occasions et chaque fois repenser ce qu’était un volume (un livre) et comment le composer de façon aussi cohérente que possible, réexaminer sous sa nouvelle forme comment il mettrait en résonnance des textes parfois de tonalités ou d’époques différentes : sous cet angle, l’exercice a été utile. Il a obligé à peser et repeser chaque mot, chaque texte, en tenant compte entre autres du passage et de l’épreuve du temps. 
Il est arrivé toutefois, dans certains cas, que le tableau se retrouve transformé en puzzle. Et que soient disséminés sur trois livres, dans le cas du cycle dont tu parles, les éléments d’une énigme perçue au départ comme unique. 
Deux ensembles étaient prêts dès le début des années 2000 : un bloc comprenant Afra / vrai corps, nom de fée, carnets d’éther suivi de porte-lune et de pointu-émoussé, dans une version plus longue de ces derniers, et un autre regroupant les trois éléments du triptyque dont tu parles, Le chansonnier, Charbonnier, : sa filleule
Charbonnier est paru en 2008, seul ; : sa filleule a rejoint Levées en 2010 ; Le chansonnier n’a vu le jour qu’en novembre 2014, après bien des péripéties. 
Tout de même, les choses ont fini par se mettre en place, élément après élément, livre après livre, dans un ordre qui assure une nouvelle cohérence, si elle n’est pas exactement celle envisagée de prime abord. Il se pourrait qu’une respiration naturelle, le temps dans lequel nous écrivons, parfois, coopère de manière active au lieu de dévorer ou de s’opposer. Je ne suis pas loin de penser que tout est arrivé, finalement, comme il fallait et dans son ordre. 
Dans le cas du chansonnier, un fil reliait étroitement le livre aux deux cycles suivants notamment par le titre. Seule la juxtaposition des trois titres, comme pour le trésor de Rackham le Rouge celle des trois cartes, permettait en effet d’expliciter dans : sa filleule la référence à Rimbaud, puis d’identifier la mystérieuse « filleule » empruntée à « Comédie de la soif » : Chansonnier, ta filleule… Toute la suite de la strophe aurait pu servir d’épigraphe. 
Mais aussi bien les trois ensembles pouvaient-ils être lus séparément. 
De mon point de vue, Afra / vrai corps, le livre précédent, représentait un effort de concentration maximale, voire de calcination du sens (un texte presque aveugle et sans images) ; on y serrait le poing ; c’était aussi un texte de deuil, on y parlait, on tentait d’y parler, en quelque sorte, dans la tête du mort. Le chansonnier qui chronologiquement le suit rouvrait l’espace du chantable et la question du lyrisme, pour employer un cliché. Ou plutôt, il tentait d’exprimer une situation ou une position vis-à-vis de ces termes à la fois décriés et galvaudés. Il tentait aussi de réintroduire dans le jeu la joie. Mais de nombreux fantômes, outre Arthur : Georg [Trakl], Emily [Dickinson], Paul [Celan], Ossip [Mandelstam], dans un ordre qui n’est pas forcément celui d’apparition, hantent et accompagnent presque invisiblement les textes qui y sont rassemblés. La littérature, comme on le sait depuis Homère (« … et tous les morts abandonnés sans sépulture aux oiseaux et aux chiens »), est l’espace des fantômes. 
Les deux éléments suivants du cycle me paraissaient pouvoir jalonner la suite du parcours entamé, d’abord charbonneux (vers le noir, dans le cas où le chansonnier aurait été plutôt caractérisé par le blanc), puis de braise (en rouge, couleur de la vie vivante, et glühend pour employer l’adjectif allemand que le rouge m’évoque). 
Une toute petite somme, par conséquent, déclinant ses questions en trois couleurs et sous le clin d’œil d’un titre pas trop sérieux : se pourrait-il, pour que le puzzle ait tant tardé à pouvoir être reconstitué – question de registre – que le cocasse passe mal ? 
 
à suivre, mercredi 15 avril 
 


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Florence Trocmé 18683 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines