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"Pour les hommes, le risque infectieux venait de la luxure. Pour les femmes, de ce christianisme qui ordonnait d'aimer les pauvres".

Publié le 13 avril 2015 par Christophe
Disons-le tout de suite, j'ai choisi pour titre de ce billet une citation pleine de provocation, extraite de notre roman du soir. Mais, pour moi, elle symbolise parfaitement le contexte dans lequel cette histoire, très riche, se déroule, mais aussi celui dont vont s'extirper ses deux héroïnes. Voici un roman historique au vrai souffle épique, porté par des personnages forts, pas épargnés, loin de là, par les événements, dans une société en plein chamboulement, un changement d'ère, et qui, en plus, se révèle sur la fin être quasiment un roman d'aventures. "La part des flammes", de Gaëlle Nohant (publié aux éditions Héloïse d'Ormesson), est un des vrais bons moments de lecture de ce début d'année, en ce qui me concerne, parce qu'il y a tout ce qu'on peut aimer dans un roman historique. Et l'occasion de vivre, presque comme si on était, une des pires catastrophes de la fin du XIXe siècle...
Violaine de Raezal est une jeune veuve dont la réputation, parmi l'aristocratie parisienne, est loin d'être bonne. Son passé, qu'on va découvrir petit à petit, lui colle aux basques, et son mariage, en seconde noce, avec feu Monsieur de Raezal a fait grincer de nombreuses dents, à commencer par celles du fils et de la fille de ce dernier, pas ravis de se retrouver avec une belle-mère à peine plus âgée qu'eux.
Alors, elle essaye coûte que coûte de se faire accepter par cette belle société qui la méprise, en vain. Mais, en ce printemps 1897, elle a une nouvelle idée qui, elle l'espère, lui permettra enfin de gagner sa place parmi cette caste qui la rejette : tenir un comptoir au Bazar de la Charité, qui doit se tenir au mois de mai suivant.
Depuis une douzaine d'années, cette vente de bienfaisance est l'événement philanthropique en vogue à Paris. Nombreuses sont les femmes issues de l'aristocratie à y participer pour se donner bonne conscience, plus que par véritable esprit de charité, il faut bien le dire. Isolée, au propre comme au figuré, depuis que la République a été instaurée, semble revenue au temps des indulgences et cherche à gagner comme elle peut son paradis.
Violaine de Raezal ne se pose même pas ces questions, ce qu'elle recherche, c'est la reconnaissance de sa classe, enfin, et une absolution pour ce passé qu'elle traîne comme un boulet. Mais, la Marquise de Fontenilles l'éconduit, il va lui falloir trouver une autre solution pour parvenir à ses fins. Proche du désespoir, si seule depuis son veuvage, elle ne va pas renoncer aussi facilement.
Constance d'Estingel est une jeune femme qui sort à peine de l'institution religieuse où elle a été éduquée. L'objectif était d'en faire une future parfaite épouse afin de conclure un beau mariage, avec un jeune aristocrate, évidemment. Mais, auprès des Dominicaines, Constance a commencé à voir la vie autrement.
A-t-elle eu une vocation ? C'est bien possible. Disons que le doute concernant le destin que ses parents ont écrit pour elle s'est emparé d'elle. Le mariage ? Ce n'est peut-être plus vraiment une priorité. Et tant pis si elle a un fiancé qui n'attend que le feu vert pour l'épouser. Il s'appelle Lazlo de Nérac, un jeune homme de bonne famille même si, personnellement, ses prises de position ont souvent heurté, comme lorsqu'il a pris la défense de la Commune.
Malgré tout, les parents de Constance se sont résolus à accepter ce mariage. Mais Constance n'en veut plus, comme elle ne veut plus de cette tutelle familiale, maternelle, en particulier, qui lui pèse atrocement sur les épaules. Alors, entrer dans les ordres, oui, pourquoi pas, mais elle a encore du chemin à faire avant d'arriver à cette décision.
Et ce chemin va passer par le Bazar de la Charité, auquel elle va participer. Sans doute, cette oiselle est-elle une des participantes les plus sincères, car elle est bien décidée à consacrer sa vie aux autres, et plus particulièrement aux pauvres. Introvertie, la jeune femme a pourtant la force d'imposer ce choix, portée par la certitude d'avoir été choisie par Dieu.
Ces deux jeunes femmes ne se connaissent pas, jamais avant ce fameux Bazar de la Charité, elles n'avaient eu l'occasion de se rencontrer, Mais, une personne va les réunir et lier leurs destins : la Duchesse d'Alençon. Personnage de roman, à la vie incroyable, dont on va découvrir d'ailleurs quelques bribes dans "la Part des Flammes", elle est l'une des soeurs de l'Impératrice Elizabeth d'Autriche, autrement dit, Sissi.
Pieuse et sincèrement dévouée aux plus pauvres, la Duchesse d'Alençon multiplie les actions caritatives, se déplacent dans les quartiers les plus défavorisés de la capitale pour y mener des campagnes de santé publique, et en particulier, convaincre les malades de la tuberculose, mal qu'elle ne semble pas craindre une seconde, de rejoindre les établissements de soin, pour essayer d'empêcher la contamination de s'étendre.
Le Bazar de la Charité sera un des moments forts de l'action de la Duchesse, comme chaque année. Et, cette fois, elle sera accompagnée par Violaine et Constance, impressionnées par la personnalité de leur mentor et prête à faire de cet événement un moment fort de leurs jeunes existences. Mais rien ne va se passer comme prévu.
Le 4 mai 1897, peu après l'inauguration par le nonce du chapiteau situé rue Jean-Goujon, dans le 8e arrondissement, près de l'avenue Montaigne, un incendie se déclare. Sans doute a-t-il pris dans le coin où l'on avait installé cette nouvelle invention dont on parle tant, le cinématographe. Le feu gagne rapidement du terrain et va tuer plus de 120 personnes, essentiellement des femmes.
La catastrophe est terrible. Le bilan est monstrueux, mais les blessés sont également très nombreux, aussi bien chez les participants que chez ceux qui ont cherché à aider les victimes à sortir du brasier. Le feu a laissé sa marque indélébile sur nombre d'entre eux, défigurant certains, ruinant d'autres existences, terrible, implacable.
Séparées dans la cohue, Violaine et Constance vont pourtant survivre à cette catastrophe. Mais leurs vies en seront à jamais bouleversées, chacune de façon très différentes. "La part des flammes" retrace les mois qui vont suivre, dans la vie de ces deux jeunes femmes pour qui ce drame sera, paradoxalement, un nouveau point de départ.
Et, en particulier, le carcan social qui les entravait, chacune à leur façon, va rompre. Mais rien ne sera simple, il faudra encore du temps, des efforts, des sacrifices et bien des souffrances pour gagner le droit de profiter d'un bien si précieux, plus encore pour une femme : l'indépendance. Et c'est évidemment tout l'objet de ce roman.
Il me faut tout de même évoquer quelques autres personnages du livre de Gaëlle Nohant. Des personnages qu'on qualifiera de secondaires, mais qui pourtant sont des protagonistes-clés de l'histoire. Et ce sont deux hommes, dans un roman où la question de la femme est centrale. Il y a Lazlo, que j'ai déjà cité, le fiancé éconduit de Constance, et Joseph, le cocher de la Duchesse d'Alençon.
Lazlo, c'est un peu le mouton noir de sa famille. La forte tête, celui qui s'affirme en choquant. Il se rêve écrivain, mais ne perce pas, alors, il va devenir journaliste. Sa plume trempée dans l'acide fait mouche et lui vaut autant d'inimitiés que de reconnaissance. Profondément blessé par sa rupture avec Constance, le jeune homme met dans ses articles tout son ressentiment.
Il sera l'un des premiers sur place, le jour de l'incendie, participant comme il le peut aux secours. Mais, s'il va rapporter un article qui marquera les esprits, il sera aussi sans nouvelle de Constance, dont il est tombé amoureux au premier regard. Lui aussi va voir sa vie entièrement remise en cause par la catastrophe. Et va devoir se défendre.
Quant à Joseph, il est l'un des rares personnages importants de ce roman à ne pas être issu de l'aristocratie. Tout au contraire, il travaille pour elle. Cocher du Duc d'Alençon, mais surtout, particulièrement attaché à la Duchesse, pour qui il a une admiration sans borne. Lors de l'incendie, présent sur les lieux, il aura un comportement héroïque, risquant sa vie au milieu des flammes.
Puis, le vide, terrible. Alors, on se rattache aux souvenirs, et surtout au sentiment horriblement enivrant ressentis alors qu'il bravait les flammes, ramenant à l'air libre et loin des flammes plusieurs personnes... Il va falloir combler cela, trouver de quoi être digne à la fois de sa réputation et de l'aura de la Duchesse.
Je dois dire que j'ai une affection particulière pour ce personnage. Il m'a touché, il est le prototype de l'homme qui, toute sa vie, s'efface, se met au service de quelqu'un et qui, peu à peu, par la suite de ce drame, va voir sa condition changer. Ce qu'il va accepter de faire par la suite, dangereux, fou, mais si humain, est un formidable exemple d'altruisme, même s'il n'est pas exempt d'orgueil.
Enfin, il y a la Duchesse. Ce personnage réel est une sorte de figure tutélaire de ce livre. Elle le traverse, de sa stature si particulière, grande dame, grande force, et pourtant, pleine de failles et de faiblesses. Son portrait s'affine au fil des pages et change le regard que l'on porte sur elle entre son entrée en scène et la fin du livre. Elle aussi, quoi qu'on puisse penser d'elle, est un personnage bouleversant, issue d'une famille que le sort n'aura jamais épargnée.
Je constate que ce billet est déjà bien long, alors qu'on n'a pas encore abordé quelques-uns des thèmes dont je voulais parler. Argh... Il va falloir faire cours et précis. Comme je l'ai dit plus haut, ce qui frappe, c'est la sensation de caste de cette aristocratie qui essaye encore de vivre en République comme sous le Second Empire.
Coupée du reste de la société, elle vit en vase clos, l'endogamie est la norme alors même que la bourgeoisie s'impose dans les sphères dominantes, tandis qu'il ne reste à cette noblesse que des rentes, des particules, des statuts... La religion, attaquée par cette République qui rêve de laïcité, est un refuge pour ces dames, en particulier.
Et, effectivement, comme les hommes vont au bordel, les femmes de la haute société participent à des oeuvres de charité. Pardon pour la crudité du propos, il ne faut sans doute pas le généraliser aussi abruptement, mais plusieurs personnages ne viennent pas franchement donner l'image la plus flatteuse de cette aristocratie.
Par ailleurs, toute haute naissance qu'elle soit, cette noblesse est une prison, parfois. Violaine et Constance doivent faire avec toutes les conventions qui pèsent sur elles parce qu'elles sont femmes. Violaine est mise à l'écart alors qu'elle est surtout victime, alors que Constance, douce, naïve, souffre du manque d'amour de sa mère et lui a trouvé un substitut.
Ces deux-là vont, après l'incendie, suivre des chemins aussi tortueux, mais très différents. Chacune à sa façon vers la libération de ces contraintes sociales dont elles ne veulent plus. Liées par les événements alors qu'elles n'ont rien en commun et qu'elles se connaissent à peine, elles vont se retrouver après bien des péripéties.
La Belle Epoque s'ouvre pratiquement avec ce drame, elle s'achèvera sur la boucherie de 1914, accentuant encore la fin de cette aristocratie déclinante et vivant dans sa tour d'ivoire, au profit de la bourgeoisie issue de la révolution industrielle. Une ère s'achève et l'émancipation de Violaine et Constance fait aussi partie de ce mouvement.
Ce qui est formidable, dans ce roman, c'est la sensation d'être dans une époque très lointaine, alors que, finalement, cela ne fait qu'à peine plus d'un siècle. Il y a, dans cette aristocratie mise en scène par Gaëlle Nohant, quelque chose de fondamentalement anachronique. Et cet incendie, sans rentrer dans des interprétations tordues, a quelque chose d'un gigantesque bûcher des vanités.
Mais, ce ne sont pas des objets que les flammes ont réduit en cendres, pour effacer la vanité et obtenir rédemption des péchés, mais bien des personnes vivantes, dévorées par le feu lors de cet événement où l'hypocrisie et la bonne conscience n'étaient certainement pas absentes. Le feu purificateur d'une classe qui a oublié l'essentiel...
Il me faudrait entrer plus dans le coeur du récit pour vous parler de son côté épique, de scènes passionnantes, du rôle de la psychiatrie, car, si les corps sont abîmés, les séquelles sur les esprits sont grandes également, et cette science, en plein essor, va pouvoir trouver un champ d'essai particulièrement propice à des recherches troublantes, choquantes, des enfants de Raezal, mesquins et lâches, de ce final qui met à mal toutes les conventions, et même, l'ordre et la morale...
Mais je vais simplement vous dire que "la Part des Flammes" est un roman captivant d'un bout à l'autre. Le récit de l'incendie pour fera frissonner, vous fera ressentir la fournaise, la fumée, la panique, l'horreur... L'écriture de Gaëlle Nohant permet de visualiser les événements à la manière d'un film. D'autres scènes, un esclandre à l'opéra, un duel, tout cela bénéficie de ce même effet qui donne l'impression d'assister aux situations relatées...
Et puis, il y a les dernières pages. Non, je ne vous dirai pas de quoi il s'agit, bien sûr, mais ces lignes qui clôturent le roman m'ont touché. Elles sont la parfaite conclusion de ce récit, ode à la foi et à la liberté, notions paradoxales pour certains, mais pas ici, bien au contraire. Et l'on tourne la dernière page la gorge serrée...

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