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"Les distinctions, médailles, citations, avancements, tout cela était fait pour récompenser des actes de bêtes".

Publié le 14 avril 2015 par Christophe
Être un héros... Beaucoup en rêvent, ou rêvent devant leur exploits, réels ou sortis des diverses fictions qui reposent sur cette marque de caractère. Pourtant, être un héros n'est sûrement pas si simple. Parfois, on le devient malgré soit et on vit mal la reconnaissance des autres. Dans "le collier rouge" (tout juste sorti en poche chez Folio), Jean-Christophe Rufin se penche sur un héros qui n'en demandait pas tant et qui s'est révolté contre cette situation. Mais pourquoi ? Tout est là. Un court roman, construit à partir d'une anecdote racontée à l'auteur et qu'il a intégrée à une fiction historique. Trois personnages et un chien en sont les acteurs principaux. Et, outre l'héroïsme, il est aussi beaucoup question de fidélité, mais aussi d'engagement, d'amour, de colère...
Hugues Lantier du Grez est juge militaire, en poste à Bourges, en cet été 1919, le premier été en paix depuis bien longtemps. Issu d'une petite aristocratie et élevé en conséquence, ce juge, encore jeune, a laissé pas mal d'illusions dans cette épouvantable boucherie et, aujourd'hui, il aimerait bien quitter l'uniforme, retrouver sa famille à Paris et entamer une nouvelle vie.
Malgré le peu d'entrain qu'il ressent pour cette nouvelle mission, il brave la chaleur de ce mois d'août caniculaire pour se rendre dans une petite ville du Bas-Berry, où se trouve emprisonné un soldat pas comme les autres. Un gars parti au front en 1915, revenu avec plusieurs blessures mais surtout la Légion d'Honneur pour acte d'héroïsme sur le front d'Orient.
Pourquoi alors, est-il dans une cellule, en attente d'un jugement qui ne sera certainement pas clément, tant le climat est encore au patriotisme exacerbé et au respect de la Nation et de ses symboles ? Avant de le rencontrer, le juge songe que, le fameux jour, le brave poilu avait dû croiser une bonne bouteille de bibine et l'alcool fait parfois faire des folies...
Mais, pas du tout. Face à lui, dans cette cellule, seul prisonnier d'un établissement qui attend son départ pour ne plus être une prison militaire, il y a Jacques Morlac, parfaitement sain d'esprit, à jeun depuis un bail, maintenant, et animé par une farouche détermination sous laquelle semble poindre une profonde colère.
Et le héros déchu ne parle pas. Il va falloir de la patience à Lantier pour amadouer son interlocuteur et le pousser à parler. Pendant ce temps, il va avoir du temps pour mener sa petite enquête et chercher à comprendre qui est ce farouche enfant du pays qui, depuis son retour du front, n'a vraiment pas eu les comportements qu'on pourrait attendre d'un homme libéré de ses obligations militaires.
Et, en premier lieu, il y a ce chien qui aboie jour et nuit à la porte de la prison. Ce chien qui n'a pas quitté son maître depuis le jour de sa mobilisation jusqu'à son incarcération. Un animal d'une fidélité inouïe qui a déployé des trésors de ruse pour suivre son maître des tranchées françaises aux tranchées grecques, à Salonique.
Le voilà désormais désespéré, hurlant jusqu'à l'épuisement, sous le cagnard, mourant de soif la journée pour ne surtout pas s'éloigner trop de cet homme dont il n'avait plus été séparé depuis 1915... Quelle incroyable fidélité, et pourtant, lorsqu'il évoque l'animal, Lantier ne perçoit pas d'amour de la part de Morlac. Au contraire, une certaine rancoeur...
Ensuite, il y a les gens du bourg, ceux qui ont connu le détenu avant qu'il ne devienne un soldat, un héros. Après un aussi long conflit, la popularité des militaires n'est pas au beau fixe, dans le coin, encore moins quand on essaye de faire condamner l'enfant du pays qui les a tous rendus fiers. Alors, il faut du tact.
Et le portrait qu'obtient Lantier ne fait que compliquer un peu plus la donne. Jacques Morlac est un bien étrange personnage... Le juge découvre tout de même l'existence du quatrième protagoniste de notre histoire : Valentine. Cherchez la femme, pourrait-on dire ! Mais, là encore, tout est bien moins évident qu'on pourrait le croire.
Malgré le peu de coopération que lui accorde Morlac, le juge ne veut pas expédier son dossier. Au contraire, il voudrait bien connaître le fin mot de l'histoire. Sans doute aussi parce qu'il sait qu'on ne revient pas indemne d'un conflit comme celui qui s'est achevé quelques mois plus tôt. Alors, peut-être se trompe-t-il, mais il se dit que cet homme a peut-être des raisons concrètes d'avoir agi comme il l'a fait.
Au fait, que s'est-il donc passé pour que Morlac se retrouve derrière les barreaux ? Parce que c'est bien toute la question : les faits et ce qui a mené cet homme à les commettre. Vous vous doutez bien qu'on ne le sait pas d'emblée et qu'on ne va assembler les pièces du puzzle que petit à petit. On n'est pas dans un roman à suspense, mais la construction y ressemble pourtant.
Car les rôles de chacun vont s'éclaircir grâce à la ténacité de ce juge qui n'a pas voulu entrer dans l'arbitraire militaire et a choisi la voie de l'humanité après presque 5 années d'inhumanité absolue. L'occasion d'évoquer la guerre, le départ non souhaité, la mort, omniprésente, les tranchées, les combats au corps à corps, le désespoir, les fraternisations, les tentatives de désertion ou de mutineries...
Mais aussi de parler de cet héroïsme dont on se gargarise. Et pourtant ? Que vient sacraliser ce mot, si ce n'est des actes le plus souvent honnis et condamnés en temps de paix. Qu'est-ce qu'un héros, finalement ? Est-ce si noble que cela ? Jacques Morlac, manifestement, s'est fait un avis sur la question et il est loin d'afficher la fierté ou la modestie du commun des héros.
Il refuse ce titre, il le vomit littéralement. et sa colère semble éclabousser tout le monde. Morlac est toujours en guerre, contre la terre entière, cette fois. Une guerre métaphorique, certainement, mais sans pitié. Attention, ne voyez pas en lui un chien de guerre qui ne vit plus que du goût et de l'odeur du sang, non, ce n'est pas du tout cela.
En fait, en y réfléchissant, ce n'est pas contre le monde, qu'il est en guère, mais contre ce coquin de sort qui vient toujours s'en mêler et complique des existences qui pourraient être tellement simples... Reste alors une immense frustration. Et sous le coup de la frustration, il arrive qu'on se lâche et que la raison s'éclipse, même quelques instants. Un coup de folie...
Et puis, il y a la fidélité. Autre valeur positive, en tout cas dans une situation classique. Et qui, ici, est une pierre d'achoppement. Pour Morlac, rien ne cadre. Rien ne se déroule comme il le souhaiterait. Pas plus qu'il n'a maîtrisé le processus qui a fait de lui un héros, il ne contrôle cet aspect-là de son existence et cela aussi le rend malade.
A y regarder de plus près, la vision des choses de Morlac n'est peut-être pas si incompréhensible : la guerre a tout mis sens dessus dessous, dans les corps, les têtes, les familles, les nations, les économies, les hautes sphères... Et dans les systèmes de valeur, aussi. Voilà qu'on agite des valeurs positives sous son nez comme la muleta sous le mufle du taureau, et lui ne voit que sa vie dévastée.
Il n'y a pas de logique, on le célèbre pour ce qu'il a fait, alors que cela l'écoeure, on le salue pour ce chien qui ne le lâche pas d'un pas, alors qu'il ne veut pas de cette fidélité-là. On en fait un exemple alors qu'il rentre sans plus rien, qu'il doit repartir de zéro, ce que sa médaille, son héroïsme et tout le reste ne suffiront pas à corriger.
Ah, je n'en dis pas plus, la mécanique de ce court roman de 150 pages que j'ai lu d'une traite, quasiment, est très efficace, jouant sur les hasards, les coïncidences, les non-dits, aussi. Et sur l'humeur forcément peu diplomatique et amène d'un garçon qui a côtoyé l'abomination pendant quatre années interminables, cela va va entraîner la déflagration.
Jean-Christophe Rufin a pris pour matériau de départ de son livre une histoire, une anecdote, un souvenir de famille, qui lui a été raconté. La situation, qui, en plus, avec la distance d'un siècle, prend un relief plus absurde encore, a de quoi faire s'agiter les neurones du romancier. Le voilà donc qui, s'éloignant des faits originels, se lance dans une trame où le point de départ ne se révèle que dans les dernières pages.
La relation entre le juge et le prisonnier, entre conflit, méfiance, sévérité et complicité, est une sorte de classique du genre, mais il est certain que Lantier, marqué lui aussi par cet atroce conflit, a un regard plutôt bienveillant sur cet homme. Il cherche à le comprendre, quand tant d'autres de ses confrères, auraient sans doute sanctionné sans pitié, ni recherche.
Il instruit à charge, parce que les faits sont là, mais aussi à décharge, parce que ce jeune homme l'intrigue et n'a rien, au premier abord, ni d'un voyou, ni d'un subversif. Oui, je crois qu'on peut le dire, le juge a à la bonne son prisonnier. Et c'est sans doute ce respect qui va lui permettre de gagner un minimum de confiance pour que Morlac se livre à lui.
On me reprochera sans doute de ne pas parler plus du chien, ici. Mais que dire de plus ? Il est là, increvable, malgré tout, pris en affection par la population locale, qui le nourrit et le choie. Il est là et attends sans relâche celui qu'il a choisi pour maître, au point d'avoir bravé tant de dangers à ses côtés et d'avoir même été blessé sérieusement lui-même.
Je ne peux pas aller plus loin, tout en reconnaissant que cet animal tient un rôle tout à fait particulier dans cette histoire, dont il est l'un des fils rouges. Et qu'on a sérieusement envie de le grattouiller derrière les oreilles, parce que des chiens comme celui-là, on n'en croise pas tous les jours ! Et, jusqu'au bout, il n'a pas fini de surprendre le lecteur.
Avec cette histoire très simple, ne vous attendez pas à quelque chose de gigantesque, d'extraordinaire, d'effroyablement dérangeant ou amoral, non, ce n'est pas là que se trouve la symbolique, Jean-Christophe Rufin en profite pour dénoncer la guerre, celle de 14-18, en l'occurrence, mais toutes les autres à travers elle.
Et surtout, il insiste sur le fait que l'héroïsme qui en rejaillit n'est certainement pas aussi noble qu'on le dit, qu'il repose sur l'horreur, la mort... Comme l'écrivait Olivier Péru, dans un contexte si différent, puisqu'il s'agit d'une phrase tirée de "Druide", un roman de fantasy, "la guerre n'engendre que des martyrs, pas des héros".
Il y a un peu de cela, dans "le collier rouge". Avec, aussi, en filigrane, la difficulté pour les survivants de retrouver leur place dans une société qui, certes, les célèbre, mais a évolué sans eux, a su se passer d'eux... Eux ont changé, mais le monde aussi, et le décalage est important. Il va falloir du temps pour que tout rentre dans l'ordre.
On serait curieux de retrouver quelques années après ces personnages qu'animent Jean-Christophe Rufin, pour voir comment ils ont digéré les choses. Plus que tout autre, Morlac, évidemment, bien amoché par cette expérience et qui aura sans doute besoin de bien des soins et des attentions pour atténuer sa rage, sa souffrance.

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