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[note de lecture] Bernard Noël, "Monologue du nous", par Anne Malaprade

Par Florence Trocmé


Livre-monologue-du-nousDésormais, dans l’œuvre de Bernard Noël, chaque pronom a son monologue : ce constituant vide fonctionne comme le point de départ d’un soliloque qui donne à voir un certain réel en ouvrant le monde et la phrase à partir d’un mot aussi transparent qu’opaque. On ne sait en effet jamais vraiment qui se dérobe et s’affirme derrière la liste je tu il elle on nous vous ils elles… La Maladie de la chair (1995) tournait autour du vous (et de Georges Bataille), La Langue d’Anna (1998) s’approchait d’Anna Magnani à partir du je. En fait, dès Les Premiers mots (1973), les proses de Bernard Noël, récit ou roman, se demandent, nous demandent qui parle, quelle personne, quelle volonté, quelle bouche cherche sa voix lorsque quelque chose se dit plutôt que rien. Le nous est sans doute l’un de ces Premiers mots à partir desquels se construit la vie dans ses relations avec les autres : vie amoureuse, vie sociale, vie politique, la vie qui lie et délie les mots et les choses, la vie qui embrase les mots jusqu’à l’action, celle qui dégage du sens contre les mots insensés du pouvoir. 
Mais la vie politique ne constitue-t-elle pas un théâtre d’illusions ? La scène politique peut-elle encore engager une parole performative ? Ce Monologue du nous n’entend répondre à aucune question. Intérieure autant qu’intériorisée, la fable rapportée adopte une dimension introspective et délibérative qui trouble l’extériorité de ce nous, pronom masqué fait de multiple et d’unité derrière lequel et à partir duquel nous devons vivre, penser et agir dans l’espace social. Le lieu du texte déploie un argumentaire politique qui conduit à une solution littéralement suicidaire. Une action directe pourrait-elle changer le cours de l’Histoire ? Le sacrifice de vies permet-il la supposition et l’explosion d’un futur plus vivant ?  
Ce Monologue est construit en deux temps : un constat, celui de l’impossibilité et de l’interdiction d’espérer, puis une résolution, la décision de passer à l’acte. Passage à l’acte en effet que ce choix d’assassiner des figures du pouvoir qui entraîne le suicide des tueurs. Lorsque le nous monologue, il projette un « acte absolu » qui le coupe des autres dans une dépense de vie dont on ne sait si elle nourrit, conteste ou épuise le désespoir. S’il existe des « victimes exemplaires », peut-on concevoir des assassins qui le soient ? Et de plus qui est ce nous tenté par l’occasion, cette aventure conçue comme nécessaire ? Moi et les autres ? Les autres vus, regardés, attendus par moi ? Une collection de désespérés ? L’addition d’une succession de je en quête de démesure ? Le désir, ici, est que « Nous soit une personne » autant qu’un « corps collectif » : un masque doué de vie, anonyme et pluriel, qui signe une collectivité plurielle, une incarnation, quelque chose comme un verbe humain fait chair et mortalité.  
Un monologue, donc, pour dire, le temps d’une pause narrative, la nécessité des actions ici relatées, à savoir « le choix du désespoir » : assassiner, terroriser, se suicider, mais aussi, préalablement, expliquer, rédiger, prendre la parole, informer, argumenter. Ces actions hors-norme exigent une parole hors-norme qui prend la forme d’un bloc de prose compact au cours duquel cherchent à se dire le désespoir et la lucidité, motifs fondamentaux des actes prémédités ici perpétrés. Solitude, désœuvrement, désenchantement, absurdité, démembrement, absence de sens généralisé : une sensure autrement inquiétante que la censure traditionnelle sévit désormais dans l’espace démocratique, sensure qui attaque l’invisible, ce lieu des signes que Bernard Noël appelle parfois mentalité. Elle ne consiste plus à interdire de parler ou de s’exprimer. Il s’agit plutôt de vider de sens toutes pensées, toutes paroles prononcées. La circulation des sens est coupée. Aucune signification ne subsiste, aucune hypothèse n’est reçue : la charge sémantique du verbe est confisquée par les médias et le pouvoir économique, de même que toute direction (tout chemin, tout avenir, toute évolution, tout futur) est barrée à celui qui veut avancer, bouleverser, renverser un ordre des choses qui se confond avec l’ordre économique. Ne reste que le désespoir, dont ce nous se charge jusqu’à en être détruit. Un désespoir effectivement chargé — explosif — que l’attentat, peut-être, pourra disséminer. En tout cas ce désespoir doit nourrir, porter, relayer, relancer l’engagement protestataire. Peut-être ne mène-t-il qu’à une « folle impuissance », comme si l’instant de la mort d’autrui signait le moment de ma mort, le projet de notre mort. On entend et retrouve dans ces pages le Blanchot de L’Instant de ma mort et de La Communauté inavouable. Mais désormais la communauté est réduite (le nous recouvre quatre sujets) et avouable, ce terme même indiquant que la reconnaissance d’une faute est en cours. La communauté avouée œuvre à la mort, et choisit de faire la guerre à la guerre plutôt que de se résoudre à la soumission. Le Monologue peut ainsi se lire comme le récit d’un sacrifice qui, s’il annule le débat, ouvre l’espace d’une parole nécessairement folle et abrupte. Sacrifier le nous pour que peut-être renaissent le je et le tu, le « double jeu du tu », l’expérimentation d’autres possibles ? La dernière phrase du texte évoque une « fin du Nous » qui ne révèle pas où se situe, aujourd’hui, la frontière entre sacré et profane, la limite entre nous et vous, cette ligne et cette brèche qui permettraient au monologue de retrouver la voie — la voix du dialogue. 
 
[Anne Malaprade] 
 
Bernard Noël, Monologue du nous, POL, 2015, 106  p., 8,90 euros. 
La page du livre sur le site de l’éditeur 


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