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Interview - Art Bleek

Publié le 01 juin 2008 par Oreilles


Voilà quelques semaines, je m'étais extasié à l'écoute du maxi "Euphorized" du frenchy Arthur Pochon, alias Art Bleek. Un maxi deep house d’une grande qualité qui m'avait littéralement scotché. L'envie d’en savoir plus sur son mystérieux géniteur était bien trop pressant... Résultat, cette petite interview réalisée à distance, depuis la Chine, par le truchement magique d'Internet.
Vous avez débuté la musique étant enfant, dès l'âge de 6 ans, comment s'est déroulé cet apprentissage ? A-t-il conditionné votre parcours musical et votre façon de composer ?
Mon apprentissage de la musique a commencé avec le piano en cours particulier. Un peu plus tard, alors que j'étais au conservatoire en classe de solfège, j'ai commencé le saxophone alto, probablement influencé par le jazz que j'appréciais déjà. Puis j'ai intégré le CNR de Paris (Conservatoire national de région) en classe de saxophone, solfège et théorie musicale. Parallèlement, je suivais des cours par

ticulier de théorie musicale et solfège avec Ruth Friedenson (qui avait été l'élève de Nadia Boulanger). Mes professeurs de musique étaient intransigeants et la rigueur avec laquelle ils abordaient la musique a sûrement façonné mon côté perfectionniste. Ils m'ont appris à ne pas se satisfaire trop facilement et m'ont contraint à une discipline dans le travail. J'écoutais beaucoup de musique, en particulier du jazz ( John Coltrane, Miles Davis, McCoy Tyner, Bill Evans et Abdullah Ibrahim m'ont marqué à jamais) et de la musique dite « classique ». Bach et Beethoven sont pour moi incontestablement parmi les plus grands. J'ai également été « happé » par la musique contemporaine, dodécaphonique et autres musiques expérimentales (électro-acoustique, acousmatique...) assez vite.
Vous avez fréquenté successivement le Conservatoire de Paris puis le Boston Berklee College. Après la prestigieuse institution française qu'êtes-vous allé chercher aux Etats-Unis ? Qu'y avez-vous appris ?
Toutes ces années au conservatoire m'ont appris beaucoup de chose mais il fallait commencer à « digérer » cette somme d'informations. Je ne savais évidemment pas ce que j'allais trouver à Berklee mais ce que j'y ai vécu fut une de mes expériences musicales et humaines les plus marquantes. J'y ai rencontré des musiciens de tous pays et de tous horizons dont le chanteur Charles Chemery (aka Charlie Sputnik) avec qui je travaille toujours aujourd'hui. On jouait beaucoup, les jams sessions étaient quasi quotidiennes. J'ai pris conscience de ce que je voulais faire plus que tout: composer. La liberté résonnait dans ce seul mot.
Du saxophone et de vos prestations jazz à la deep house de votre dernier maxi "Euphorized", comment s'est déroulé votre cheminement artistique et ce changement de cap net ?
Il n'y pas eu de changement de cap net. Tout s'est fait de manière progressive. Il y eut d'abord beaucoup d'errance et de questionnement. Un ami m'avait prêté un magnéto 4 pistes à cassettes sur lequel j'ai commencé à faire mes premières expérimentations. Cette petite machine a bien sûr fini par ne plus marcher tellement je l'ai rudoyée et triturée dans tous les sens. On m'en a alors prêté une deuxième jusqu'à ce que je m'équipe d'un ordinateur et d'un logiciel de musique. Mes compositions d'alors mêlaient toutes sortes d'influences. J'utilisais mes saxophones alto et soprano, mon clavier midi, mon piano, ma flûte traversière, quelques percussions et des samples que je piquais sur mes CD, tous styles confondus. Mais le résultat final sonnait assez mal. C'était très mal mixé. Il fallait que je me familiarise avec les techniques d'enregistrement et de mixage. Je me suis donc fait engager comme stagiaire dans deux studios. L'un était un studio d’enregistrement et de mixage exclusivement publicitaire, l'autre l’un des plus importants studios de Paris, tant par sa renommée et les musiciens qui y travaillent que par sa taille et les équipements qui le constituent. J'y ai bien sûr appris à servir le café puis, petit à petit, à installer les micros pour toutes sortes de sessions, les yeux rivés sur la table de mixage et les oreilles collées aux enceintes. Je me sentais comme une éponge et je glanais toutes les informations que je pouvais y trouver. Mes compositions ont pris d'autres directions puisque je me sentais plus à l'aise avec l'aspect purement technique de la production musicale. J'ai commencé à écrire de la musique pour des pièces de théâtre, des documentaires et autres courts métrages. La musique à l'image m'a toujours beaucoup attiré.
Comment qualifieriez-vous votre musique aujourd’hui ? Sur "Euphorized", on peut ressentir une inspiration purement "Detroitish", de la techno de Detroit. Les grands maîtres américains vous ont-ils profondément influencé ?
Je crois que ma musique aujourd'hui, à travers mes différents projets, reflète mon goût pour toutes sortes de musiques, qu'elles soient dansantes ou plus introspectives et intellectuelles. Je ne pourrai jamais me satisfaire de travailler dans une direction unique. Il y a tellement de sons, de rythmes et de structures à explorer et à mélanger...
Bien que j'aime beaucoup de styles musicaux, parfois aux antipodes les uns des autres, je dois avouer que je ne suis pas un grand connaisseur de la house et de la techno, même si j'y trouve de véritables « perles ». Le peu de connaissance que j'ai de ces musiques doit certainement limiter leur influence sur mon travail. Je pense être quasiment incapable de dire si tel ou tel morceau vient de Detroit, de Chicago ou de Philadelphie. Cela peut donner un résultat plutôt positif sur un morceau comme "Euphorized", et parfois sûrement complètement hors sujet ou à côté de la plaque sur d'autres morceaux.
Quelles sont les autres influences majeures qui concourent à vos productions ?
Sans vouloir être sentencieux, il me semble que la vie quotidienne est ma source majeure d'inspiration et d'influence. Je peux aller dans un musée ou une galerie et être marqué par ce que j'y vois. Ces impressions se retrouveront forcément dans mon travail. L'état d'esprit dans lequel je me trouve à tel moment de la journée ou de la nuit influenceront le choix de tel son, tel accord ou telle atmosphère. Par exemple mon prochain vinyl qui sortira chez Resopal intitulé L.A. EP est empreint des sensations et des ambiances que j'ai vécues lors de mon voyage à Los Angeles en novembre 2007, mais dans une direction donnée: une tech-house assez minimale. J'ai également traduit ces impressions dans des morceaux qui n'ont rien à voir avoir ce style de musique. Mais je n'oublierai jamais tous les musiciens, compositeurs et producteurs qui m'ont profondément marqué, ainsi que les peintres, sculpteurs ou les écrivains dont les œuvres m'ont, d'une manière ou d'une autre, donné des perpectives nouvelles et significatives.
Qu'est-ce qui vous séduit dans la musique électronique ? Comment votre rapport à la composition en est-il transformé ? Comment composez-vous ?

Je crois que la musique électronique, ou plutôt LES musiques électroniques n'en sont encore qu'à la préhistoire si l'on considère que les expérimentations ont débuté dans la première partie du XXe siècle. Je me demande souvent quelles formes prendront tous ces courants musicaux dans quarante ou cinquante ans.
Les musiques électroniques sont pour moi comme d'immenses champs d'explorations et d'expérimentations sur la matière sonore, dont les variations possibles sont quasiment infinies. Tout dépend de ce que l'on veut « dire » avec sa musique. Qu'est-ce qui se cache derrière ou entre les lignes ? D'ailleurs, toutes les musiques n'ont pas forcément cette ambition-là et c'est précisément ça qui est intéressant. Chacun peut trouver dans les diverses formes musicales ce qu'il cherche, mû par son envie et sa curiosité. Selon les contingences, mon activité de compositeur variera en fonction de ce que je cherche à dire et du public à qui je souhaite m'adresser. Si je compose un morceau de House, j'essaie de me plonger dans cet état d'esprit particulier de la House qui est faite pour faire danser. Il est très difficile, malgré tout, d'échapper aux codes imposés par tel ou tel style de musique. Il faut essayer de les détourner, de jouer avec; d'être dans la continuité plutôt que dans la redondance ou la répétition.



Rechercher de nouveaux terrains musicaux à explorer, est-ce pour vous une devise ou simplement une nouvelle source de motivation ?
Encore une fois, tout glissement vers de nouveaux terrains se fait progressivement. À force de travailler dans une direction, en y associant des éléments nouveaux, des sons que je n'ai pas encore utilisés, je vais obtenir un résultat que je n'avais jamais obtenu auparavant. Le changement peut aussi se faire par pur « accident ». Une manipulation involontaire va générer un son ou un rythme intéressant.
Comment s'est passée votre rencontre avec les Allemands de Connaisseurs Recordings ? Et votre collaboration avec le label de Francfort?

À vrai dire, je ne connaissais pas vraiment les artistes de Connaisseur Recordings, mais je trouvais que certains de mes morceaux s’accordaient bien avec les précédentes sorties du label. C'est surtout le nom qui m'intriguait. J'ai envoyé une démo à Alex Flitsch qui s'est montré intéressé, mais il m'a répondu que le planning des sorties du label était complet pour un certain temps. Nous nous sommes quand même rencontrés lors de sa venue à Paris pour une soirée consacrée à Connaisseur Recordings au Tryptique (avant que l'endroit ne change de nom). Plusieurs mois se sont écoulés avant que je ne lui envoie une autre démo, dont le morceau "Euphorized". Je crois qu'il a tout de suite apprécié le morceau et a ainsi décidé d'en faire un maxi.
La scène électronique française est plutôt florissante et s'exporte bien, quel regard portez-vous cet "état de grâce" ? De qui vous sentez-vous proche dans l'hexagone ?
Je porte malheureusement un regard plutôt défavorable et négatif sur la production française, du moins sur les labels qui, à mon sens, ne prennent pas ou plus de risque. Si la scène française s'exporte bien, c'est parce qu'elle ne trouve que peu de soutien sur son propre territoire et est obligée de chercher ailleurs un moyen de se faire entendre. Constatation que je d’autres font avec moi...
Mais les labels sont-ils les seuls à blâmer ? Le public français est-il aussi curieux que le public anglais ou allemand? La question reste ouverte...
Pouvez-nous me donner une playlist d'une dizaine de titres que vous écoutez actuellement ?
Je vais vous donner des noms de compositeurs plutôt que des titres en particulier:
- Tornike, producteur dont je ne sais rien, mais dont j'aime la simplicité, la rondeur et la chaleur des sons. (À écouter le titre “Hidden Sound”)
- Certains compositeurs du label américain 12k (musiques expérimentales), dont Taylor Deupree.
- Marshall Watson (musique minimaliste, intelligente et fine)
- Arvö Part.
- Frederic Galliano (l'album Espaces Baroques)
- Jesse Rose (dont les morceaux sont souvent empreints d'humour et de petites « trouvailles » sonores, mais à la production tranchante)
- Reel People (j'avais adoré le morceau “The Rain”. Leur dernier album est très bon également, tant du point de vue musical que de la production)
- John Coltrane (encore et toujours)
- Donald Byrd
- Roy Ayers
- Langenberg (le titre “Good Morning Mrs Future”)
- Plein d'autres encore...
Art Bleek ? Quel est l'origine de ce pseudonyme ?
Je tairai l'origine exacte du pseudonyme. Tout ce que je peux dire c'est que le nom, excepté « Art » qui est la contraction d'Arthur, est inspiré d'un film sur la musique, en particulier sur des jazzmen...
Quels sont vos projets actuellement en gestation ?
J'ai des 12" qui doivent sortir chez Resopal (L.A. EP), Loungin' Recordings (Urban Watcher EP), Night Drive Music (Touchée EP, plus un autre dont le titre reste à déterminer), et deux albums: un chez Loungin' Recordings et un autre chez Mille Plateaux, prévus pour cette année.

Des dates de concert prévues ?

Pas de concert prévu pour l'instant...


Le myspace d'Art Bleek

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