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[Critique] SILS MARIA

Par Onrembobine @OnRembobinefr
[Critique] SILS MARIA

Titre original : Clouds of Sils Maria

Note:

★
★
★
★
½

Origine : France/Allemagne/Suisse
Réalisateur : Olivier Assayas
Distribution : Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloë Grace Moretz, Johnny Flynn, Lars Eidinger, Hanns Zischler, Brady Corbet…
Genre : Drame
Date de sortie : 20 août 2014

Le Pitch :
Au sommet de sa carrière d’actrice au statut et à la renommée internationale, Maria Enders reçoit une proposition pour jouer dans Maloja Snake, la pièce qui l’a rendue célèbre il y a une vingtaine d’années. Wilhelm Melchior, son mentor et le dramaturge qui a écrit la pièce, vient de mourir. Mais à l’époque, elle avait le rôle de Sigrid, une jeune aide de bureau qui entre en relation avec sa patronne Helena et finit par la pousser au suicide. Maintenant, vu son âge et sa maturité, on lui demande d’incarner l’autre personnage. Réticente et névrosée, Maria se retire avec Val, son assistante hyper-efficace, pour réapprendre la pièce dans un petit recoin de Sils Maria, dans les Alpes. Pendant ce temps, une jeune star hollywoodienne avec un penchant pour le scandale endosse le rôle de Sigrid, et Maria se retrouve de l’autre côté du miroir, face à face avec une jeune femme charmante mais ambiguë qui pourrait bien être, en fin de compte, un reflet d’elle-même…

La Critique :
Tardivement, dans le remarquable film d’Olivier Assayas, une assistante personnelle jouée par Kristen Stewart se dispute avec sa patronne – une actrice légendaire aux humeurs très changeantes incarnée par Juliette Binoche – à propos de leurs interprétations respectives d’une pièce de théâtre. « Le texte est comme un objet, » explique Stewart, exaspérée. « Il change de perspective selon la direction de ton regard. »

On pourrait dire la même chose pour Sils Maria, un long-métrage fuyant, énigmatique et carrément hypnotisant sur le passage du temps, et la façon dont nos idées autour de l’art peuvent évoluer en fonction de nos expériences vécues. C’est un film elliptique qui reste dans l’esprit, au point où on peut parfois se surprendre d’y penser pendant un bout de temps après le générique de fin, marinant dans son tourbillon d’idées intoxicantes et de résolutions obstinément laissées en suspens.

Binoche est Maria Enders, une superstar glamour internationale pas si différente de Juliette Binoche elle-même, vivant difficilement avec la pénurie de rôles pour les actrices au-delà de la quarantaine et légèrement en amertume après l’expérience ingrate d’un job fiche-de-paie en tant que méchante dans un blockbuster à la X-Men (on pourrait d’ailleurs noter, par coïncidence, que Binoche est apparue dans le remake de Godzilla l’été dernier). Le milieu de Maria, la culture avec un grand C, est un monde de pièces profondes et de galas artistiques, présenté par Assayas avec une qualité grisonnante, presque comme un mausolée. C’est un way of life en voie de disparition.

Sils-Maria-Chloe-Grace-Moretz

Stewart est Valentine, une aide de bureau et compagne non-stop pour Maria, gérant ses affaires quotidiennes, ses préparatifs de voyages et tous les trucs nécessitant un smartphone. Elle est jeune et brillante derrière ses lunettes, toujours professionnelle et hyper-consciente d’un monde moderne dont son employeuse est étrangère. Entre gouvernante et Jiminy Cricket, Val est devenue experte à encaisser Maria et ses brusques changements de tempérament, et a une manière subtile à lui faire ravaler ses propres conneries de temps en temps.

Cette relation est cruellement mise à l’épreuve quand, après maintes protestations, Maria accepte la proposition d’un jeune metteur en scène admirateur qui veut remonter à Londres une nouvelle version de Maloja Snake, la pièce qui l’a propulsée au sommet du vedettariat à l’âge de dix-huit ans. Elle raconte l’histoire d’une femme d’un âge mûr qui est ruinée par son aventure amoureuse avec une assistante de bureau bien plus jeune qu’elle. Il fut un temps, Maria était l’ingénue ; maintenant les rôles sont inversés et entrer dans la tête de son nouveau personnage est plus facile à dire qu’à faire. Afin que la remise en scène cartonne un maximum niveau marketing, le rôle caractéristique de Maria sera joué par Jo-Ann Ellis (Chloë Grace Moretz), une star des tabloïd du genre de Lindsay Lohan, plus célèbre pour les vidéos TMZ et les conduites en état d’ivresse que pour un quelconque entraînement classique ou son talent de comédienne.

Il y a peut-être des échos du pitch de Ève, le drame de Joseph L. Mankiewicz sur les rivalités entre actrices de Broadway des 50’s, mais la majeure partie de Sils Maria se résume à un pas-de-deux « Bergmanesque » magnifiquement joué – où l’on voit Maria et Val se réfugier dans le village suisse montagnard du titre, se donnant la réplique et récitant des textes pour préparer la production et se mettant chacune, peu à peu, les nerfs à vifs. Assayas construit le film comme un labyrinthe de miroirs, passant des dialogues de la pièce aux conversations de plus en plus acerbes et personnelles entre les personnages d’une manière qui est parfois imperceptible. C’est un va-et-vient entre fiction et réalité, et certains échanges pourraient tout aussi bien être des prestations que d’authentiques sentiments cachés, peinant à être articulés.

Parce que bien sûr, on est dans un film d’Olivier Assayas. Une des rares lumières du cinéma français moderne. Un cinéaste passionnément impartial, qui ne juge pas ou alors très rarement (ici, on pourrait pinailler sur son exagération parodique des blockbusters super-héroïques, parfois à la limite entre le bien-trouvé et la cible facile) ; il aime simplement observer, chroniquer le changement des mondes, des cultures et des époques. Assez barré au début de sa carrière, ses premiers films délirants sont difficiles à aimer, mais plus récemment, après le merveilleux L’Heure d’été et surtout l’épopée terroriste monumentale Carlos (un thriller qui dure pas moins de six heures !), ses œuvres sont devenues plus calmes, plus lucides ; sophistiquées et accessibles à tous. Sils Maria se déroule de nos jours, et capture étonnamment bien la surcharge d’écrans et de câbles de la modernité, avec des gens qui parlent sur Skype, suivent les actualités en temps réel et (comme nous tous) s’efforcent de maintenir une connexion wifi. Là encore, il n’est pas question de technophobie ; les choses sont comme ça, maintenant, et il faut vivre avec.

Idem pour le vieillissement. Val insiste quant au fait qu’on ne peut avoir autant de succès, ni être aussi épanouie en tant qu’actrice et espérer pouvoir garder les privilèges de la jeunesse. Mais Maria, qui a été gâtée comme un bébé pendant des dizaines d’années (et récemment, par Val elle-même), est têtue comme une mule et refuse obstinément de considérer Maloja Snake d’un point de vue autre que le sien : l’original, avec son interprétation adolescente. Elle rage contre ce qu’elle perçoit comme étant la mort de la lumière, poussée progressivement par Val à accepter que les bénéfices de la vieillesse sont assez différents, mais ni plus ni moins désirables, que les privilèges de la jeunesse auxquels elle se cramponne aussi désespérément. Binoche subit une transformation physique extraordinaire au fil du métrage, débutant avec les traits d’une voluptueuse boule de nerfs, dégringolant en spirale vers une névrosée mal habillée et émergeant enfin sous une forme élégante et réservée. La sagesse lui fait bel effet.

Stewart est encore meilleure. Excellente, cette jeune actrice est encore aujourd’hui la cible des moqueries pour ses prestations maussades dans cette poignée de teen movies merdiques sur les vampires qui brillent au soleil, avec trop peu de mérite et d’attention accordés à son travail fantastique dans des films plus discrets, tels qu’Adventureland ou Les Runaways (Pendant ce temps, son ex-partenaire Robert Pattinson a eu le droit d’être cool parce que maintenant il traîne avec ses nouveaux potes David Cronenberg et Werner Herzog. Qui sait, au fond, quand notre monde se décidera enfin à oublier Twilight et passer à autre chose, mais le plus tôt sera le mieux).

Kristen Stewart possède une certaine franchise en tant qu’actrice, un caractère direct, minimaliste et spontané qui est trop souvent mal interprété comme étant un manque d’émotion. On ne surprendra jamais Kristen Stewart en train de « jouer », ce qui fait d’elle un faire-valoir génialissime pour des performances plus flamboyantes, comme avec Julianne Moore dans Still Alice, et surtout ici, dans Sils Maria avec Binoche, suggérant à la fois une grande camaraderie et un antagonisme frustré juste en-dessous – un jeu d’opposition, d’ailleurs, pour lequel Stewart est devenue la première actrice américaine à gagner un César.

Alors que le Serpent de Maloja – un phénomène météorologique spectaculaire qui servit d’inspiration pour le titre de cette pièce fictionnelle – descend enfin sur le col de la montagne, Assayas fait un grand saut dans la métaphore abstraite avec un choix narratif qui laisse initialement perplexe, mais qui, rétrospectivement, semble 100% justifié. Sils Maria hante avec sa dernière image, qui peut être interprétée comme un triomphe ou un abandon : une actrice prend sa place sur scène. Cette place va changer de perspective. Mais ça, ça dépend de la direction de notre regard…

@ Daniel Rawnsley

Sils-Maria-Juliette-Binoche-Kristen-Stewart
Crédits photos : Les Films du Losange


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