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"Bella matribus detestata" (Horace).

Publié le 28 avril 2015 par Christophe
Un petit hommage à notre ministre de l'Education Nationale, avec cette phrase en latin, trouvée dans notre roman du jour (et un roman de science-fiction, en plus !). Mais, au-delà de cette petite pique, bien méritée, c'est aussi une phrase parfaite pour introduire notre billet du jour, consacré à un thriller d'anticipation plein de bruit et de fureur, une guerre futuriste dans une France post-apocalyptique, où une nouvelle génération de merveilleux fous volants dans de drôles de machines vont tenir un rôle capital. "Les étoiles s'en balancent", de Laurent Whale, est sorti récemment en poche chez Folio et c'est à conseiller à tous les amoureux d'aéronautique. Pour les autres, c'est un thriller d'anticipation enlevé et créatif, dont on découvre les tenants et les aboutissants au compte-goutte, jusqu'à embrasser l'ampleur du problème qui se présente. Et se demander sérieusement s'il y a vraiment un camp des bons et un camp des méchants...

2065. Voilà un quart de siècle que la France ne ressemble plus du tout à celle qu'elle fut au début du XXIe siècle. Les grands centres urbains ont tous disparu et sont devenus inhabitables. Restent quelques villes moyennes où la population, assez rare, se bat pour survivre et obtenir le nécessaire pour subvenir à ses besoins, en particulier pour ce qui est de la nourriture.
Entre ces villes, devenues de vraies forteresses, la forêt a repris ses droits, comme il y a bien longtemps. Et les hommes et animaux qui y vivent encore sont retournés à l'état sauvage, ou presque. Il est donc difficile de voyager d'une ville à l'autre. D'abord parce que les véhicules sont peu nombreux et le carburant drastiquement rationné, mais aussi parce qu'il faut traverser ces zones dangereuses.
Alors, c'est la voie des airs qui est la plus pratique, lorsqu'on veut aller d'un point à un autre. Tom Costa, lui, pilote un ULM, qui lui permet d'aller de Pontault à Melun, là où se trouve Sen, la femme qu'il aime. Au passage, lors de ces voyages sentimentaux, il en profite pour faire du tric, clandestinement, pour améliorer l'ordinaire.
Il ne vit en effet pas seul à Pontault. Il partage son appartement avec son père, Armand, un vieil hippie qui affiche son érudition en toute occasion, possède une incroyable bibliothèque et n'hésite jamais à sortir une citation latine, quelles que soient les circonstances. Et puis, il y a Miki, un gamin que les deux hommes ont pris sous leurs ailes et qui est devenu comme un fils pour Tom, qui a perdu son frère, aviateur, comme lui, quelque temps plus tôt.
La vie n'est pas parfaite, loin de là, mais Tom réussit tant bien que mal, grâce à ses escapades, à leur offrir un train de vie assez correct, sans plus. Mais, petit à petit, la situation va se tendre. Et Tom va être contacté par les autorités politiques locales. Ce n'est pas qu'il leur fasse particulièrement confiance, car Pontault est dirigée par un clan qui a tout d'une famille mafieuse, mais comment refuser de les écouter ?
Comment refuser de se mettre à leur service, même s'il redoute ces hommes, le père, le fils, et l'éminence grise, un certain Nemo. Pourtant, Tom va accepter un voyage vers Meaux et va se rendre compte que la situation est aussi inexplicable que sérieuse : depuis le nord, un véritable exode est en cours. Hommes, animaux, même ces tribus qui occupent les forêts, tous fuient.
Mais devant quoi détalent-ils tous ? Bientôt l'évidence se matérialise, au gré des observations aériennes : une invasion a débuté et semble tout écraser sur son passage. Quelle est cette armée, semble-t-il parfaitement équipée, qui menace de submerger désormais la région parisienne ? Peu importe, l'urgence n'est pas là.
Tom va alors devenir le chef d'un escadron aérien qu'il va former lui-même, afin de surveiller mais aussi de contrarier l'avancée de cet ennemi implacable. Pour cela, il ne dispose que d'ULM qui sont bien peu de chose face à l'armada qui approche. Mais Tom et ses amis sont très motivés pour survivre et aider les leurs, au sol, qui ne pourront jamais s'enfuir assez vite pour échapper à cette armée noire.
Outre les dangers évidents des missions aériennes qu'il doit mener, Tom va devoir se méfier de bien d'autres choses. Eh oui, même en situation désespérée, les bas instincts humains, la cupidité, la soif de pouvoir, de domination, tout cela ressort rapidement. Dans les airs, il est libre, Tom, mais au sol, il est à la merci de tous ceux qui sont prêts à tout pour avoir une once de pouvoir. Et pas seulement cela...
Que ce soit la première partie, quand Tom est encore à peu près libre de ses mouvements, malgré le péril de se faire attraper pour contrebande ou de connaître la panne ou le souci technique qui le fera tomber quelque part au milieu d'une nature qui ne sera pas la seule à être hostile, ou que ce soit dans la deuxième partie, lorsque la guerre éclate et qu'il se retrouve au coeur du conflit, la passion de Tom pour les airs ne se démentira jamais.
"Les étoiles s'en balancent" est vraiment un roman où l'aéronautique, sous la plupart de ses formes, tient une grande place. Les technologies, qu'elles soient rudimentaires ou, au contraire, à la pointe d'un progrès perdu de vue par l'humanité depuis les événements qui ont plongé la France, et sans doute le monde, dans le chaos.
Et cela offre au lecteur quelques moments de gloire, avec de belles batailles aériennes, mais aussi d'autres vols où en prend plein les mirettes. Je dois avouer que ces voyages par procuration en ULM ont quelque chose de rassurant, je ne suis pas certain (et vu mon gabarit, je ne pourrais peut-être même pas monter dedans) que je ferais le fier si je devais prendre place dans ces engins...
Dans la sécurité de mon canapé, j'ai pu profiter à plein de ces scènes d'action, souvent mouvementées, et le fait d'être tranquille au chaud chez soi ne veut pas dire qu'on n'est pas embarqué avec Tom et les membres de son escadron, qu'on ne ressent pas la tension, l'adrénaline ou même la peur avec eux.
A ce propos, un mot sur un personnage dont je n'ai pas encore parlé, car il entre tardivement dans l'histoire. Il s'appelle Cheyenne et va devenir, avec Tom, l'autre fer de lance de cette drôle d'escadrille. Plus encore que Tom, ce garçon, issu de ces populations vivant dans les forêts environnant les villes, n'a rien à perdre, si ce n'est sa liberté, qu'il a chevillée au corps.
Une vraie tête brûlée, même si Tom et les siens n'ont pas grand-chose à voir avec "Pappy" Boyington et les hommes placés sous ses ordres. Mais, ils entrent dans cette guerre qui n'est pas la leur, parce qu'ils n'ont pas le choix. Soit ils luttent, soit ils sont voués à disparaître, écrasés, effacés, par cet ennemi inconnu qui déferle sur eux.
C'est d'ailleurs tout le dilemme qui habite Tom Costa au long du livre : il n'est pas belliqueux pour un sou, l'aviation, pour lui, c'est son rêve, un besoin, une source de plaisir autant qu'un gagne-pain (mot inadéquat, car du pain, pas sûr qu'on en trouve tellement...), elle ne devrait pas être synonyme de bataille, de combat, de mort...
Pourtant, il s'adapte et, peu à peu, devient un redoutable concurrent, une sorte de Baron Noir du XXIe siècle, rivalisant avec mieux équipé que lui, malin, rusé, habile, efficace, pragmatique... Tout en attendant le moment où il sera libéré de ce fardeau pour que voler redevienne simplement une source de plaisir, une forme de liberté, inaliénable.
Il ne faudrait pas toutefois réduire le roman de Laurent Whale à sa dimension aéronautique, même si elle en est le sel, la force. Il y a aussi, à travers ce conflit imminent, qui arrive tel l'hiver à Winterfell, une vraie tension qui se dégage et enfle rapidement. Le fait de ne pas pouvoir mettre de nom sur cet ennemi, invisible pour ceux qui restent au sol, ajoute à la dimension dramatique.
Par ailleurs, comme dit en préambule, difficile pour Tom de faire confiance, y compris dans son propre camp. L'organisation y est aussi rudimentaires que les infrastructures et, on l'a compris, certains intérêts personnels vont vite affleurer... Au lieu de faire front, les villes se livrent, parfois malgré elles, à une rivalité aux airs de suicide.
A qui faire confiance ? Cette question aussi traverse le roman. Tom Costa va vite l'apprendre à ses dépens, à la fois sur un plan très personnel mais aussi, plus généralement, pour ses proches, ses amis, ceux qu'il défend, en risquant sa vie... Il n'empêche, l'odeur de trahison qui flotte autour de lui est tenace et augmente un peu plus le sentiment latent de danger.
Suivant les pas de Tom (oui, il marche, aussi, il ne fait pas que voler), le lecteur va découvrir peu à peu les éléments qui lui manque pour comprendre la situation. Pas seulement le pourquoi de cette guerre en train d'éclater et les différentes forces en présence, mais aussi sur les raisons qui ont conduit le pays à cet état de décrépitude avancé.
On tient là un bon thriller d'anticipation, spectaculaire et prenant, avec un personnage central, Tom, qui saura plaire, je pense, à ceux pour qui il est indispensable pour apprécier un livre d'apprécier son héros. A la fois bravache et plein de doutes, romantique et rebelle, courageux mais rongé de doutes, épris de liberté et pourtant tellement attaché aux siens...
Alors qu'il pourrait fuir, plus au sud, dans des régions où, sans être parfaite, la vie est, dit-on, plus douce, il reste, par fidélité, par amitié. Un coeur pur, ce Tom, peut-être un peu naïf, aussi, mais qui va vite se faire à l'idée qu'il n'y a pas vraiment d'alternative : tuer ou être tué... On ne l'envie pas, dans ces situations, au contraire, on le plaint sincèrement.
Précisons que "les étoiles s'en balancent" est le premier volet d'un diptyque. On termine donc sur un traditionnel clifhanger, mais je crois que, même sans cela, retrouver Tom, Cheyenne et les autres serait très tentant. Eux, mais aussi l'univers dans lequel ils vivent, afin de voir comment celui-ci va également évoluer.
Et retrouver de nouvelles sensations aériennes, sentir le vent, le froid, la pluie, même, mais aussi le frisson à l'idée d'accomplir ce rêve inouï que l'homme a si longtemps nourri : voler... Et pas dans d'énormes boîtes de conserve aux moteurs gigantesques, mais bien aux commandes d'un deltaplane monté sur un moteur de tondeuse à gazon... Moi, exagérer ? A peine !
Oh, j'ai failli oublier ! On me dit dans l'oreillette que, dans le contexte actuel, il serait bon que le sinistre élitiste que je suis expliquât le titre de ce billet... "Bella matribus detestata", traduisons-le par "la guerre détestée des mères". Une façon de rappeler les douleurs qu'entraînent les conflits, depuis la nuit des temps.
Et, si je n'ai pu résister à ces vacheries visant à défendre les humanités, j'aurais parfaitement pu mettre en en-tête de ce billet la phrase qui suit la citation latine : "les guerres sont détestables, mais nous n'avons pas commencé celle-ci". Un parfait complément à Horace et une réalité frappante et terrible qui convient absolument au livre de Laurent Whale.

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