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François Maspero, inoubliable à plusieurs titres

Par Pmalgachie @pmalgachie
J'étais absent de chez moi et du confort connecté la semaine où sont morts, excusez du peu, Günter Grass, Eduardo Galeano et François Maspero. Il n'est pas trop tard pour rendre un bref hommage au dernier cité que j'ai connu d'abord personnage de légende par sa librairie où je n'ai jamais mis les pieds, éditeur qui a orienté pas mal de mes lectures avec la collection "La Découverte" - je la vendais dans une librairie où je travaillais -, qui a traduit pas mal de livres auxquels je tiens et qui en aussi écrit lui-même. En voici un qui m'avait beaucoup marqué en 1990, année de sa publication: Les passagers du Roissy-Express - et qui gagnerait à être relu pour comprendre ce que sont devenues les banlieues déjà à l'écart il y a quinze ans. Le nom de François Maspero a accompagné toute une génération qui croyait aux vertus révolutionnaires de la gauche. Éditeur de 1959 à 1982, il avait à son catalogue tous les livres de base d'une pensée alors très agissante. Ces livres étaient de ceux qui circulaient beaucoup, mais aussi qui se volaient d'abondance. «La propriété, c'est le vol», pensaient probablement ceux qui les glissaient dans leurs grandes poches, sans payer. Puis Maspero a passé la main. La maison a, un temps, gardé son nom, puis est devenue La Découverte. L'éditeur est devenu écrivain - deux romans, Le sourire du chat et Le figuier -, il a voyagé dans le monde entier pour en ramener des reportages. En 1986, il était en Chine pour trois mois. En 1989, il s'est décidé à un autre voyage, plus proche et aussi dépaysant peut-être: suivre la ligne B du RER, de Roissy à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, en s'arrêtant un jour à proximité de chaque gare en dehors de Paris. Un séjour en banlieue, effectué comme une exploration. «Il s'était dit bougre d'imbécile qui veut raconter aux autres le monde des autres, alors que tu n'es même pas fichu de te raconter à toi-même ton monde à toi, tu peux toujours prendre l'air compétent et professionnel pour annoncer qu'à Shanghai il y a deux mètres carrés de logement par habitant, mais que sais-tu de la manière dont on vit à une demi-heure des tours de Notre-Dame?» Voilà donc François et Anaïk en route. Il prend des notes, elle photographie. Ils traversent des villages qui n'existent plus, des cités qui vivent mal, des espaces verts qui sont plutôt des terrains vagues. Ils relèvent des tags, ces graffitis de notre époque, observent l'état de délabrement avancé de certains lieux, parlent avec les gens qu'ils croisent et auxquels, plus tard, Anaïk ira offrir les tirages de ses photos. Ils marchent beaucoup, prennent parfois le bus, mettent une heure, deux heures, à parcourir quelques kilomètres qui leur auraient pris dix minutes de voiture, trouvent un petit hôtel minable... Ils font collection de souvenirs, accumulent les images jusqu'à la nausée. À la fin, tout se confond désormais dans leurs souvenirs: cités grises et cités réhabilitées, ensembles pavillonnaires sans fin, centres commerciaux, ensembles administratifs au cœur de vieux villages factices, conversations au coin des rues et des comptoirs, rencontres au bout d'un jardin, derrière un grillage, chantiers, rénovations, déprédations... Gagnés par un sentiment d'échec, ils ont cependant réussi, au bout du compte, à dessiner le puzzle de la banlieue - ou des banlieues. À saisir, dans leur regard ouvert avec générosité, ce qu'est la vie de millions de personnes. Leur témoignage, qui est aussi un partage, est un livre comme on aimerait en lire plus souvent.

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