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[note de lecture] Alain Roussel, "Le Labyrinthe du Singe", par Jean-Pascal Dubost

Par Florence Trocmé

 
Labyrinthe-singe_couvwebAuteur de livres de poèmes, édités essentiellement aux Lettres Vives, et gourmand collectionneur de mots, dont il développe le principe dans La Vie privée des mots1, Alain Roussel publie des romans ou récits régulièrement depuis quelques années, dont celui-ci, Le Labyrinthe du Singe, de très généreuse facture. Dont les seuls personnages, aux noms porteurs eux-mêmes de sens, du moins de directions de lectures multiples et étourdissantes, sont des histoires exubérantes à eux-seuls (mettant en branle le double des mots « c’est le signifiant, dans son rapport arbitraire au signifié, qui apporte l’indispensable mobilité du sens et ouvre indéfiniment l’espace de la connaissance »2), tels Archibald, portant un perroquet sur épaule, bavard et intrigant, se prétendant magicien, Jim Maléfice, à l’éternelle histoire, Mélusine, sensuelle, à « la délicatesse qui n’appartient qu’aux fées », un Thomas pas tout à fait certain d’être (« C’est qu’en effet le doute me harcèle à chaque instant, ne me laissant aucun répit depuis ma naissance »), Mercurio, l’homme aux « sandales ailées » et Mimésis, « simple mortel et imitateur en tous genres, spécialisé dans les sosies pour dictateurs prévoyants et dans les remplacements de mariés en fuite ». Dans un café bizarrement famé, ces personnages sont rassemblés par un narrateur bien impliqué dans cette narration, fomentant quelque plan de recherche d’un trésor mystérieux. Usant d’un nombre invraisemblable de références littéraires, mythologiques, légendaires, de codes narratologiques (« les mythologies et les légendes abondent en possibilités inouïes et en solutions inédites ! »), l’auteur nous embarque dans une aventure non-sensée, où la prise de parole de chacun des personnages est une digression vers une nouvelle aventure, où se lit jusques y compris la création du monde, rien que cela. Récit d’aventure, roman métaphysique, métaphore de l’écriture, journal intime, ce livre mélange les genres et entraîne dans une odyssée au cœur du verbe. Sans doute et peut-être parce qu’au commencement était le Verbe, est-il prétendu, le trésor recherché se trouverait au cœur des mots, au cœur de la langue, que l’auteur veut foisonnante comme une île mystérieuse et luxuriante. Bagarres, danses, dialogues alternent avec des interrogations existentielles, « Le perroquet, dans sa grande clémence, qui est surtout la mienne, vous avait prévenus : il vous faut trouver l’or de votre nature véritable qui se cache au fond des ténèbres. » Ingénieusement, et très nombre de fois, le narrateur use de plusieurs références dans la même phrase, nous égarant mieux, et fait irruption dans l’univers diégétique dont il est le narrateur, produisant un effet de bizarrerie fantastique voire bouffonne au récit, une transgression ludique ; l’ombre de La vie et opinion de Tristram Shandy de Laurence Sterne plane sur ce Labyrinthe, voire celle des Six personnages en quête d’auteur de Pirandello : les personnages du présent récit ne sont-ils pas en quête d’auteur, de l’auteur de leur nature de personnages ? En un « coup de dés », le narrateur nous envoie dans une « divine comédie ». Cendrars, Ovide, Rabelais, Artaud… l’auteur propose un voyage dans ses références de lecteur, labyrinthique au point d’effleurer l’absurde à l’anglaise, à la Lewis Carroll. C’est un livre de grand lecteur, assurément, aux portes grand ouvertes, teinté d’une imagination aussi flamboyante que le plumage d’un perroquet doué de la parole, du don de conter et de raconter des salamalecs, et génialement fou, le tout s’amusant à souhait du monde et de son histoire. Roman d’aventure dans tout un monde autant que dans un monde si riche que nous abandonnons l’idée d’être quelque part, de vouloir tirer les ficelles du récit, d’être lecteur démiurge, où « le Divin est une marionnette parfaite », et acceptons celle de nous perdre dans ce livre où nous apprenons «  il n’y avait rien d’écrit, mais j’avais tous les dons ! Je compris qu’il me fallait l’écrire, que je devais consigner dans ces pages blanches toute l’expérience humaine, dans ses réticences et ses excès, dans sa petitesse et sa grandeur, dans sa sagesse et sa folie » (qui parle ?... narrateur, ou lecteur ?), livre qui, par rebondissements insensés, nous ramène à la case départ. Et c’est idéalement qu’on se perd dans cette odyssée labyrinthique. 
  
[Jean-Pascal Dubost]
 
 
Alain Roussel, Le Labyrinthe du Singe, éditions Apogée, 170 p., 17 € 
  
1 La Vie privée des mots, La Différence, 2008 
2 in La Vie privée des mots 


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