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Wit, de Margret Edson

Par Thierry_2
Wit, de Margret Edson
Il est des textes dont on tombe amoureux.
Pour moi, ce fut le 24 mars 2001.
Ce soir-là, la chaîne HBO diffusait pour la première fois Wit. Ce film signé Mike Nicholset avec Emma Thompson est l’adaptation de la pièce du même nom, lauréate du prix Pulitzer en 1999.
Dès les premières images, ce fut un choc.
Le film terminé, je me suis précipité chez Barnes & Nobles, situé à un jet de pierre de chez moi et qui fermait tard. Il FALLAIT que j’achète le texte de cette pièce signée Margaret Edson. Je le relus le soir même.
Depuis, j’ai revu ce film une bonne dizaine de fois et relu cette pièce je ne sais combien de fois. Je l’ai également vu au théatre.
Étrangement, ce texte est introuvable en français. Jeanne Moreau l'adapta pourtant et la mit en scène  au début des années 2000 avec Ludmila Mikaël dans le rôle principal.  Depuis j'ignore si elle a été remontée.
Si vous ne connaissez pas l’anglais, je ne peux que vous diriger vers le DVD du film de Mike Nichols. Sinon, l’écriture est subtile mais ne demande pas un niveau d’anglais démesuré, selon moi
Wit est la seule pièce publiée par Margaret Edson, qui enseigne l'histoire et les lettres mais a égalament travaillé dans un service de cancérologie. Elle raconte l’histoire de Vivian Bearing, professeur de lettres, spécialiste de la poésie métaphysique de John Donne, un contemporain de Shakespeare dont les Holy Sonnets sont encore très étudiés dans le monde anglo-saxon.
Elle est atteinte d’un cancer des ovaires de niveau IV.
Il n’y a pas de niveau V.
Wit, de Margret Edson
Elle est consciente de la gravité de son état.
Cette femme solitaire et sans attaches n'a personne vers qui se tourner. Les seules personnes qu'elle croise la renvoie à elle-même, comme autant de miroirs.
Elle rencontre d'abord le docteur Kelekian, chef de service, est son égal. Un homme brillant, un chercheur conscient de son intelligence et de sa valeur. Il partage avec elle une brusquerie très factuelle. C'est lui qui prononce la première réplique de la pièce:
Vous avez un cancer.
Cette phrase terrible, il la prononce avec une sorte de détachement professionnel. S'il entretient après un simulacre de familiarité d'enseignant avec Vivian, il est trop absorbé par son travail pour voir autre chose en elle qu'un cas intéressant, parce qu'elle accepte de se soumettre à un traitement expérimental. Il ne verra jamais l'humain.
L’interne Jason Posner, élève de Kelekian, présente la particularité d’être un ancien élève de Vivian Bearing. Il avait décidé de décrocher un A dans les trois cours les plus difficiles de sa faculté. Le cours de Vivian Bearing en faisait partie. Il renvoie aussi à l’étudiante qu’était Vivian Bearing: brillante, ambitieuse et acharnée mais tellement obnubilée par sa discipline qu’elle en oubliait de vivre. A tout intellectualiser, il en perd également le sens des réalités. Lorsque Vivian Bearing l'interroge sur son choix de l'oncologie, il lui répondra avec enthousiasme “le cancer, c’est formidable”, oubliant qu'il se trouve face à une malade.
Puis il y a le docteur Evelyn Ashford, la mentor de Vivian Bearing. L’admiration réciproque qu’elles se portent est traduite dans deux très belles scènes, dont une qui reste l'une des plus déchirantes que j’ai vues.
Enfin, il y a Susie Monahan, l’infirmière. De milieu modeste, sans grande instruction... elle est tout ce qui ne fait pas partie de monde de Vivian, qui pensait que “être très intelligent suffirait”.
Mais face au désintérêt de Kelekian et Posner, qui ne voient en Vivian qu’un sujet d’étude, c’est auprès d’elle que Vivian va trouver un peu de chaleur. Comme elle le dit à un moment "qu’il est désormais temps pour la gentillesse".
Et John Donne, dans tout cela?
Son oeuvre est hantée par la la peur de la Mort.Le poème qui suit joue un rôle important dans cette histoire.
Death, be not proud, though some have called thee
Mighty and dreadful, for thou art not so;
For those whom thou think'st thou dost overthrow
Die not, poor Death, nor yet canst thou kill me.
From rest and sleep, which but thy pictures be,
Much pleasure; then from thee much more must flow,
And soonest our best men with thee do go,
Rest of their bones, and soul's delivery.
Thou art slave to fate, chance, kings, and desperate men,
And dost with poison, war, and sickness dwell,
And poppy or charms can make us sleep as well
And better than thy stroke; why swell'st thou then?
One short sleep past, we wake eternally
And death shall be no more; Death, thou shalt die.
dont la traduction française est
Ne t’enorgueillis point, ô Mort, bien que parfois
Dite grande et terrible, car telle tu n’es point ;
Ceux sur lesquels tu t’imagines triompher
Ne meurent, pauvre Mort ; tu ne peux me tuer.
Nous tirons du repos, du sommeil, tes images,
Grand plaisir ; de toi-même en doit sortir bien plus ;
Et nos meilleurs sont les premiers à te rejoindre –
Tu soulages leurs os, tu délivres leurs âmes !
Tes maîtres sont : destin, hasard, rois, furieux ;
Tu demeures avec poison, maladie, guerre ;
Un charme, ou le pavot, peuvent nous endormir
Autant, mieux que ton dard. Pourquoi donc tant d’orgueil ?
Un somme, et nous nous éveillerons éternels ;
Et la Mort ne sera plus ; Mort, tu mourras !

Vivian Bearing a consacré sa vie à son étude. L'oeuvre de Donne est traversée par cette angoisse de la mort, de cette crainte de "l'après". Et voilà que ces question de vie et de mort deviennent subitement on ne peut plus littérale pour Vivian. La remise en question est d'autant plus brutale.
Le texte de Margaret Edson joue sur l’importance de la langue, du mot juste. Vivian Bearing est une linguiste. De son étude de John Donne, elle a conservé une attention extrême au choix des mots, de la ponctuation. Mais face aux agressions de la maladie et de son traitement, elle peine à conserver sa rigueur. Cela représente aussi pour elle une forme ultime de dégradation. L’écriture au cordeau nous vaut quelques répliques superbes qui rendent palpable cet enjeu.
Wit (qui n’a pas d’équivalent direct en français, mais qu’on peut en effet traduire par “bel esprit” au sens de subtil) est aussi question de punctuation. D’ailleurs, le titre s’écrit parfois W;t, remplaçant le "I" par le ";". La symbolique de cette graphie s'explique lors d'une rencontre entre Vivian et son mentor.  La ponctuation de la traduction aurait d'ailleurs fait bondir le docteur Ashford.
Le film de Mike Nichols, qui fut couronné par plusieurs Emmy awards, fut également considéré comme un des meilleurs films de 2001 par les critiques Roger Ebert  et Richard Roeper  (qui sont de véritables institutions outre-atlantique), ce malgré le fait que le film ne fut jamais projeté en salle, mais on peut le trouver en intégralité sur YouTube.
Emma Thompson y est magnifique.Il est à noter que parmi les actrices qui ont joué cette pièce au théatre, il faut citer Judith Light et Cynthia Nixon, qui fut nominée au Tony Awards  pour sa performance.


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