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Breaking the waves - 10/10

Par Aelezig

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Un film de Lars Von Trier (1996 - Espagne, Norvège, Suède, Islande, Pays-Bas, Danemark, France) avec Emily Watson, Stellan Skarsgaard, Katrin Cartlidge, Jean-Marc Barr, Adrian Rawlins

M.A.G.N.I.F.I.Q.U.E.

L'histoire : Bess est une jeune femme naïve, psychologiquement vulnérable, et très pieuse. Et on ne lui en demande pas plus dans ce petit coin d'Ecosse, sauvage, isolé, puritain. Aussi, lorsque Bess tombe follement amoureuse d'un Danois, qui travaille sur une plateforme pétrolière au large, tout le monde s'inquiète pour elle. Cet "étranger" l'aime-t-il vraiment ? Qu'a-t-elle besoin de se marier aussi vite avec un homme qu'elle connaît à peine. Mais Bess, elle, est heureuse. Elle aime son Jan à la folie et découvre avec lui, émerveillée, la sexualité.

Mon avis : J'avais vu ce film il y a bien longtemps. C'était mon premier Lars Von Trier, ma première incursion dans du cinéma étranger (hors USA et quelques comédies italiennes) et j'avais beaucoup aimé. J'avais à l'époque un âge culturel pas encore très avancé, surtout en cinéma, et alors que le style LVT et son Dogme choquaient ou désorientaient, moi cela m'avait vraiment plu : original, différent, simple mais puissant. Artistique.

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J'ai retrouvé absolument tout ça hier soir, et même beaucoup plus. Parce qu'entretemps j'ai mûri, l'histoire m'a encore plus touchée, ainsi que tout l'environnement et toute cette symbolique qui relie l'histoire à de grands mythes : Roméo et Juliette, Marie-Madeleine... Le film est scotchant de bout en bout, et pourtant il dure 2h40 !

Le personnage de Bess est complètement bouleversant et interprété avec génie par Emily Watson qu'on n'a hélas plus jamais revue dans un rôle aussi fort. Sauf erreur. Je ne suis pas une encyclopédie (pas encore). Bess est la plupart du temps comme une enfant, elle aime faire des blagues, jouer, elle rit, elle ne voit le mal nulle part. Ce sont les autres qui en parlent. Alors, dans sa conversation permanente avec Dieu, elle demande pardon, elle n'a pas fait exprès, elle promet de faire attention la prochaine fois. Un dialogue quelque peu schizophrénique, puisqu'elle fait les questions et les réponses, en changeant de voix. Bess devient une femme amoureuse, follement amoureuse, et l'on pèse ses mots, bien entendu, en parlant de folie. C'est un amour fusionnel, que son Jan partage avec elle. Mais il connaît la fragilité de son épouse, il la prépare à son prochain départ : il doit retourner travailler. Et Bess crie comme une bête blessée lorsqu'il s'en va. Scènes déchirantes. Bess ne vit plus alors que pour ses appels téléphoniques et son retour.

Vient alors le drame.

Spoilers

Telle une tragédie antique, le film me fait terriblement penser à Roméo et Juliette, qui ne l'était pas, mais dont Shakespeare s'est peut-être inspiré, qui sait, tant l'ironie du destin est présente, ainsi que l'amour fou, dans tous les sens du terme.

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Nous avons bien deux "familles" qui s'opposent, considérant que le mariage entre deux personnes venus de mondes différents est une sorte d'hérésie. Bess est une issue d'une petite communauté écossaise, repliée sur elle-même parce que la ville est loin, parce que le climat est rude. La lande battue par le vent, par la pluie, la mer sauvage. Mais Bess est différente, elle voit du soleil partout, elle est un petit elfe qui a envie de lumière. Jan est un étranger, un Danois, un homme instruit qui travaille dans le pétrole, un homme qui vit sans Dieu et fait la fête avec ses amis, un type moderne et ouvert. Mais il aime son petit elfe fantasque.

Les longs conciliabules amoureux de Roméo et Juliette sont ici illustrés par un aspect plus actuel : la sexualité. Bess se donne à corps perdu, Jan lui apprend, tout en douceur. Mais le bonheur sera éphémère, car le drame couve. On le pressent car c'est trop beau pour être vrai. Le drame ne viendra pas de la famille, mais en quelque sorte, si, quand même. On ne voit pas celle de Jan, elle est loin, au Danemark. Sa famille, c'est la plateforme ; c'est là qu'il vit, c'est là que sont ses amis ; cette famille, si différente de celle de  Bess, cette famille qui l'éloigne d'elle. Et c'est bien de là que viendra la tragédie : l'accident de travail qui le laisse paralysé. Leurs corps sont désormais physiquement séparés et se noue le plus étrange requiem d'un amour fou... Dans Roméo et Juliette, Roméo avale un produit qui lui donne l'apparence de la mort (Jan est paralysé du coup jusqu'aux pieds) ; quand Juliette le voit ainsi, elle le croit perdu à jamais, elle est désespérée (Bess est prête à tous les sacrifices pour retrouver son homme) et finalement elle se suicide auprès de lui (Bess va à la mort sur le bateau des tarés, et elle le sait). Mais la prière qu'elle a faite est exaucée : elle meurt, mais Jan-Roméo se réveille de son long sommeil et retrouve l'usage de tous ses membres. Si Jan ne meurt pas à son tour, comme Roméo, il est effondré de douleur par la mort de son épouse adorée, dont il sait que c'est lui qui l'a menée à cette issue. Comment s'en remettra-t-il ? On ne le sait pas. LVT ne nous dit rien.

J'ai aussi adoré toute la thématique sur la folie. Il y a la folie légère de Bess, une enfant, fragile, vulnérable, parlant avec son "ami imaginaire", Dieu. Elle devient femme et sa folie se concentre sur son homme, qui devient toute sa vie, comme s'ils ne faisaient plus désormais qu'une seule âme. Elle se sent forte, elle se sent normale, mais sans Jan, elle redevient une enfant apeurée, abandonnée. Son absence lui est insupportable, malgré les appels à la raison que lui font son amie et le médecin. Lorsque Jan insiste pour qu'elle voie d'autres hommes, car il ne pourra plus jamais lui faire l'amour, après un moment d'hésitation elle accepte. Elle accepterait n'importe quoi pour que Jan sourie. Après tout, n'est-elle pas responsable de son état, elle qui a tant prié pour qu'il revienne ! Alors elle y va, n'y trouvant aucun plaisir, mais heureuse de voir le visage interloqué et amusé de Jan quand elle lui raconte... Jan un fou pervers ? C'est ce que pense le médecin. Pas moi. Il a d'abord cette idée d'encourager sa femme à voir ailleurs, parce qu'il l'aime, qu'il sait qu'elle a acquis avec lui une sexualité décomplexée et qu'elle aime ça. Aucune perversion là-dedans. Lorsqu'elle refuse, il lui fait croire qu'il a besoin de la savoir heureuse dans d'autres bras, qu'il n'a aucune raison de vivre s'il ne peut plus bouger et que sa femme passe à côté de la vie, constamment à son chevet. Ils se mentent l'un à l'autre. Ils sont aussi fous d'amour l'un que l'autre.

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A propos de la sexualité de Bess, cela m'a fait penser à l'hystérie (d'ailleurs le mot est prononcé par sa mère, de façon péjorative, en parlant de sa fille). Cette "maladie" féminine qui a tant passionné les médecins du XIXe : sautes d'humeur, nymphomanie... jusqu'à ce que l'un d'entre eux comprenne qu'en leur procurant des "massages intimes", cela les calmait. La folie de Bess y ressemble, et la sexualité la calme. Une manière pour Lars de nous dire que non-ce-n'est-pas-sale, la sexualité est un bienfait pour tout le monde.

Sauf quand elle est dévoyée par des gros pervers, les marins du bateau. Ce sont qui d'ailleurs, ces salauds ? C'est bizarre, deux types à bord seulement. Et puis leur comportement avec les prostituées, sans que personne ne vienne se plaindre. Puis le sort qu'ils réservent à Bess. Pas réaliste. J'ai cru à une petite erreur scénaristique. Mais en y réfléchissant, non, ce n'est pas possible. LVT ne fait pas d'erreur scénaristique. Probablement faut-il voir ici le symbole de la violence faites aux femmes. Et la lâcheté : deux contre un. Il fallait que Bess se sacrifie. Avec ces deux gros bâtards, le compte était bon.

Fin des spoilers

C'est un film qui entre dans la section du Dogme95, dont Lars Von Trier est l'un des membres fondateurs. Le principe était de réagir à la surabondance d'effets spéciaux de Hollywood : donc simplicité, caméra à l'épaule, couleurs et sons naturels, pas ou peu de musique. Et ma foi, ça fait du bien !

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Une des plus belles et déchirantes histoires d'amour du cinéma. Un film riche, merveilleux, inoubliable, à voir et à revoir. Et encore un portrait de femme hors des chemins battus... Lars Von Trier est un féministe et j'aime ça.

Curieusement je n'ai pas trouvé de commentaires professionnels sur le film. Des analyses, oui, qui rejoignent la mienne, mais insistent davantage sur le côté étriqué de la religion qui plombe la vie des habitants. Mais pas d'avis proprement dit. Cependant je suppose que tout le monde a aimé ; le prix a reçu le Grand Prix à Cannes et le César du Meilleur Film Etranger. Bon, je sais, ce ne sont pas des références, mais dans ce cas...

... fiez-vous à moi !


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