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Les déterminants de la production de connaissances dans les universités : réformer pour adopter un modèle américain ?

Par Levidepoches

Lu dans Libération

"Ce qui incite un chercheur à chercher"
"J’essaie de comprendre les systèmes d’incitation à la production de connaissance. C’est une question clé dans le débat actuel sur l’organisation de la recherche. Je l’explore au niveau, complexe, de l’institution - l’organisme de recherche - qui met en œuvre des mécanismes d’incitation, mais aussi plus simplement au niveau de l’individu. Qu’est-ce qui pousse un chercheur à chercher ? Pourquoi va-t-il choisir un sujet plutôt qu’un autre ? Avec qui va-t-il choisir de travailler?

Des enquêtes de terrain, des plongées dans le microcosme de laboratoires, mais aussi des données statistiques et des analyses économétriques nous permettent de préciser les moteurs de ces comportements. Il y a d’abord le plaisir de découvrir et de comprendre pour la première fois ; il y a le désir de reconnaissance par ses pairs et le corps social, et finalement vient l’argent: faire carrière, avoir un bon niveau de salaire et pourquoi pas devenir riche.

Effets pervers. J’explore également l’effet sur la dynamique de recherche des publications scientifiques, des brevets, et bien sûr, des modes de financements. Qu’est-ce qui pousse un chercheur à publier avant de breveter ? A s’associer avec un industriel plutôt qu’avec un académique ? Est-ce que certaines innovations impliquent de nouvelles recherches ? Et comment obtient-t-il les moyens de sa recherche ? On compare les systèmes, d’une université à l’autre, d’un pays à l’autre, pour essayer d’estimer leur efficacité. Là, les choses deviennent très intéressantes dans la perspective d’une réflexion sur une réforme. Il apparaît que les systèmes d’incitation doivent leur propriété à la combinaison de plusieurs éléments. Alors que les politiques en quête de réforme ont tendance à piocher un des éléments, en pensant qu’il est indépendant des autres… au risque d’induire des effets pervers.

Ainsi, les Etats-Unis sont cités en modèle pour l’instauration du financement de recherches sur des projets de deux ou trois ans, proposés par un scientifique et acceptés pour financement par l’Agence nationale de la recherche (ANR). Mais le financement sur projet, outre-Atlantique, fonctionne dans un environnement totalement différent. Nos études, parmi d’autres, l’ont montré. Là-bas, les financeurs potentiels sont multiples, les fondations sont nombreuses et en concurrence. Ici, un chercheur recalé par l’ANR a peu d’alternatives.

Universités rentières. Par ailleurs, les universités américaines sont des "rentières" qui ont les moyens d’assurer la continuité des programmes d’actions (recherche comme formation) jugés essentiels. Elles ont un patrimoine foncier, immobilier et financier qui se compte parfois en milliards de dollars.

Historiquement, les «Land Universities» ont été dotées d’un vaste patrimoine foncier dès leur création. L’université de Chicago est très active dans la gestion immobilière d’une partie de la ville. Ensuite, elles ont de l’argent de donations, souvent de leurs anciens étudiants, qu’elles placent. Et finalement, elles prennent la part importante sur chaque contrat passé avec un chercheur, parfois de 50 % ou plus, alors que les organismes français prélèvent au plus 15 %…

En France, on introduit donc la recherche sur projet sans donner aux établissements les moyens de pérenniser l’effort de recherche incité par ces mêmes projets. C’est risqué. On peut regretter que cette réflexion, fruits de nos recherches, ne soit guère prise en compte par les politiques en amont des réformes.

Patrick Llerena est professeur des universités en sciences économiques, directeur du Béta (Bureau d’économie théorique et appliquée, UMR ULP-CNRS), à Strasbourg.

Recueilli par CORINNE BENSIMON


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