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Quand l'Europe était barbare

Par Danielriot - Www.relatio-Europe.com

Par Laurent PFAAD

 

Quand l'Europe était barbare....

Il fut un temps où la civilisation barbare dominait le continent européen grâce à l'héritage de l'Empire romain. C'est ce que montre la formidable exposition Rome et les Barbares au Palazzo Grassi à Venise. Visite guidée suivie d'un entretien avec Alain Chauvot, professeur émérite d'histoire romaine, spécialiste des relations romano-barbares à l'Université Marc Bloch de Strasbourg. Quel héritage "barbare" assumons-nous? 

Y a-t-il un peu de Barbare en chaque européen ? Depuis les tractations sur le traité constitutionnel en 2002 jusqu'aux dernières péripéties du traité simplifié, la question des origines et des racines de l'Europe n'a cessé d'agiter intellectuels et responsables politiques de tout bord.

 A Venise, au Palazzo Grassi, racheté par François Pinault, l'exposition présentée montre combien les civilisations barbares ont influencé l'édification et la construction d'une Europe qui se confondait avec un Empire, celui de Rome et qui s'étendait déjà au Caucase et aux Balkans.

Pendant longtemps, Rome domina sans partage un continent grâce à sa force militaire et à ses capacités d'assimilation aussi bien économiques, sociales, culturelles et cultuelles. L'Empire compta dans ses rangs des empereurs africains, arabes, gaulois ou balkaniques dont certains bustes ravissent aujourd'hui les visiteurs du palais vénitien.

A partir du IIIe siècle, les rapports se dégradèrent et Rome affronta de nombreuses crises politiques, économiques et culturelles dont elles ne devait plus se remettre. En 410, lorsque les troupes d'Alaric mirent la ville éternelle à sac, le choc psychologique fut profond. « Elle est conquise, cette ville qui a conquis l'Univers » lança alors dans un cri, Jérôme.

Grâce à une subtile pédagogie, l'exposition détaille avec précision ce que la postérité appela les grandes invasions barbares et qui regroupent aussi bien des conquêtes militaires que de vastes phénomènes migratoires de ces différents peuples qui dessinent lentement et progressivement notre carte européenne avec des Sarmates venant d'Ukraine et des Avars et des Huns arrivant d'Asie centrale.

Avec la désagrégation de l'Empire romain et l'édification souvent fragile des royaumes romano-barbares, l'unité de cet immense ensemble n'était plus que spirituelle. Bruno Dumézil, maître de conférences en histoire médiévale à Paris X, rappelle dans la contribution qu'il apporte à l'extraordinaire catalogue de l'exposition, véritable encyclopédie sur le sujet, que le christianisme fut certainement la plus grande victoire de Rome sur les barbares, d'autant plus que cette « conversion n'avait rien d'évidente » et que, fait unique dans l'histoire, c'est une civilisation vaincue (Rome) qui imposa son modèle religieux à des barbares qui l'adoptèrent sous une forme originale, l'arianisme.

La vision occidentale et ethnocentrée des choses laisse à penser que tout s'arrête en 476 lorsque le dernier empereur, Romulus Augustule, est déposé par le chef barbare Odoacre. Ce n'est pas le parti pris de cette exposition qui rappelle que Rome survit à l'Est, dans ce qu'il convient ensuite d'appeler l'Empire byzantin mais également à l'Ouest jusqu'à l'an 1000 et le couronnement d'Etienne Ier de Hongrie.

De Théodoric à Charlemagne que les contemporains appelaient « Père de l'Europe » et dont l'Empire était proche de l'Europe de 1957, les objets présentés montrent que le souvenir de Rome persista, servit de modèle et influença ces civilisations qui naquirent et disparurent à travers toute la grande Europe. Jules Michelet, dont l'Histoire de France est rééditée actuellement, restait convaincu que cette période historique n'était que la succession de vaines tentatives pour ressusciter un empire qui avait définitivement disparu. La tombe à Tournai du roi des Francs Saliens, Chilpéric, contenant des armes franques mais également les signes du pouvoir impérial romain apporte une preuve supplémentaire à la thèse du grand historien français.

L'exposition présentée invite donc le visiteur à venir s'interroger sur ses propres racines faîtes de tant de cultures, de religions et de cultures. Elles montrent combien les simplications sont toujours dangereuses et que, sur un continent qui a connu pendant longtemps des périodes de barbarie, il fut un temps où celle-ci apporta une valeur ajoutée à l'humanité.

Laurent Pfaadt

Quand l'Europe était barbare....

Rome et les Barbares, Palazzo Grassi, Venise, jusqu'au 20 juillet 2008

Catalogue de l'exposition : Rome et les Barbares, la naissance d'un nouveau monde, Skira Editore, 2008, 80 euros.

Sur Internet

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QUE DEVONS-NOUS AUX « BARBARES » ?

Entretien avec Alain Chauvot, professeur émérite d'histoire romaine, spécialiste des relations romano-barbares à l'Université Marc Bloch de Strasbourg.

1)   Qui étaient les barbares pour Rome ?

En premier lieu, il convient de préciser que le terme de « barbare », qui est le plus souvent péjoratif à l'époque classique car différent du Romain, voire en pleine opposition avec lui, a évolué dans son emploi et n'est jamais resté figé. Ainsi, des peuples que les Romains ont fait passer sous leur domination directe (provinces) et qui peuvent entrer dans un processus de romanisation progressive (Gaulois, Bretons, peuples de la péninsule ibérique) perdent alors cette dénomination mais peuvent la récupérer s'ils se révoltent. Pour simplifier, à partir de l'édit de Caracalla (212 ap. J.-C.), qui accorde sauf exceptions (?) la citoyenneté romaine à tous les habitants libres de l'Empire, il ne devrait plus y avoir de barbares dans l'Empire (toujours sauf exception ?) et les peuples extérieurs à l'Empire sont le plus souvent définis comme « barbares » (opposition Empire/barbaricum), avec là aussi des exceptions. Or, l'entrée importante de barbares dans l'Empire à partir de la fin du IIIe siècle vient perturber ce schéma.

2)   Mais, à partir du IIIe siècle ap. J-C, ils viennent essentiellement de l'Est ?

On tend à regrouper, sous le terme de « barbares », l'ensemble des peuples germaniques, y compris les Goths ainsi que d'autres peuples installés au nord du Danube. Il est intéressant de constater dans les sources qu'il y a des « barbares » également au-delà de la frontière orientale de l'Empire, comme les Parthes par exemple. Néanmoins, les Perses sassanides (à partir du IIIe siècle ap. J.-C.), notamment chez Ammien Marcellin (historien de la fin du IVe siècle ap. J.-C.), ne sont pas toujours décrits comme des « barbares » même s'ils restent des ennemis redoutables de Rome. Cela tient à une perception de leur structure étatique, considérée comme comparable à celle de Rome.

3)   L'Empire romain a-t-il été un modèle pour les peuples barbares ?

La question n'est pas tranchée. Le problème qui se pose tient aux sources dont nous disposons et qui sont essentiellement romaines. Certaines sources montrent qu'il a existé, au sein de certains peuples, des forces qui se sont opposées pour savoir s'il fallait s'inspirer ou non de Rome. Chez les Goths par exemple, selon Orose, Athaulf, successeur d'Alaric, aurait fini par admettre la supériorité d'une Romania fondée sur des lois par rapport à une Gothia par trop « barbare » (mais c'est Orose qui parle ainsi !), mais fut assassiné par des Goths hostiles à cette tendance (415 ap. J.-C.). Mais, dans la pratique, les barbares, tout en s'installant dans l'espace « romain », ont largement repris des outils institutionnels voire militaires romains.

4)   Donc, pas de phénomène généralisé 

Non. Depuis longtemps, et particulièrement à partir de la fin du IIIe siècle, de plus en plus de barbares d'origine externe passent dans l'Empire, de gré ou de force, de façon individuelle ou collective, tantôt pour une durée limitée (pour un engagement dans une seule campagne militaire, par exemple à l'occasion d'une guerre civile, ou pour une carrière dans l'armée), tantôt de façon définitive. D'ailleurs, le terme de modèle ne devrait s'appliquer, éventuellement, qu'à des volontaires même si un départ volontaire ne signifie pas nécessairement que la société d'accueil est perçue comme un modèle. Enfin, il est intéressant de constater (même s'il peut y avoir une surreprésentation due aux sources) que ceux qui partent volontairement sont souvent de jeunes aristocrates ou des responsables de second rang dont l'ascension est bloquée dans leur société d'origine. Car, les véritables chefs, eux, sauf exception, ne partent pas, du moins pas avant la fin du IVe siècle.

5)   La situation ne change-t-elle pas à la fin du IVe siècle ?

Si, car à cette époque, les liens clientélaires qui existaient entre Rome et les barbares proches de ses frontières européennes se relâchent voire s'effondrent, puis au cours du Ve siècle la structure étatique romaine finit par s'affaiblir.

6)   La bataille d'Andrinople en 378 représente-t-elle à cet égard un tournant dans les relations romano-barbares ?

La bataille d'Andrinople (en Thrace, le 9 août 378), c'est l'écrasement de l'armée impériale sous les ordres de l'empereur Valens par les Goths, qui avaient admis dans l'Empire en 376 (du fait de la pression des Huns, du moins c'est la thèse traditionnelle) et qui s'étaient révoltés, Oui, cette bataille marque un renversement de tendance et une rupture fondamentale dans les relations. D'ailleurs, il faut noter que l'entrée des Goths dans l'Empire avait été acceptée et mise en œuvre deux ans plus tôt par Valens dans une perspective orientale et offensive : avoir des recrues peu coûteuses pour préparer sa guerre contre les Perses. La décision de Valens (mauvaise appréciation des effectifs goths ?) et la gestion catastrophique de cette entrée (immigrés goths réduits à la misère) furent lourdes de conséquences pour lui - il périt à Andrinople - et pour l'Empire tout entier. Valens fut un empereur ordinaire dans une situation extraordinaire.

7)   Dès lors quelle réaction va adopter Rome face à ce nouveau problème ?

L'Empire romain tenter de contrôler cette nouvelle forme de présence barbare en renouvelant sa stratégie envers ces Goths : à la fois en tentant de s'appuyer sur de jeunes aristocrates qui, de leur côté, voient là l'opportunité de renforcer leur propre pouvoir, et en suscitant de nouveaux chefs devant tout au « modèle romain », des soldats barbares de modeste origine (plus facilement intégrables ?) qui connaîtront une ascension fulgurante dans l'armée romaine (Gainas).

8)   Une sorte de discrimination positive combinée au mérite militaire ?

Oui, si on veut d'une certaine manière, mais nombre d'officiers restent des Romains d'origine et rien ne prouve qu'on aurait limité sciemment la place de tels officiers. Prenez par exemple Gainas, qui s'engagea dans l'armée romaine comme simple soldat avant de devenir général au service de l'empereur. Mais cette stratégie, dans laquelle il serait hasardeux de voir une perspective « intégrationniste » d'ensemble (question débattue !), fut vite compromise par les problèmes à l'intérieur de l'Empire (guerres civiles, nouvelles révoltes barbares, pertes de territoires et de rentrées d'impôt, et donc difficultés pour financer une armée « régulière » etc.) qui conduisirent à l'effondrement définitif de l'Empire romain d'occident.

9)   Sous les attaques des différents peuples barbares ?

Il faut ici éviter de tomber dans le piège du manichéisme présenté par les sources. Il n'y a pas de volonté des barbares de détruire l'Empire. Ils voient bien l'utilité qu'il y a dans nombre d'outils de gestion laissés en place et dans la possibilité de s'appuyer sur les élites civiles et religieuses présentes. Les barbares sont plus souvent des révoltés que des envahisseurs et surtout ils sont pragmatiques dans un monde où ils sont confrontés chaque jour à des situations inédites.

10) Les nouvelles structures barbares s'inspirent-elles encore de Rome ?

Oui, même si les nouveaux pouvoirs barbares y construisent leur nouvelle identité avec, par exemple, une définition renouvelée du pouvoir royal et même si le cadre impérial, lointain (Constantinople !), peut faire fonction de modèle politique et culturel. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que des historiens, aujourd'hui, dénomment ces premiers royaumes, comme celui des Ostrogoths, « romano-barbares » traduisant ainsi une certaine continuité avec l'héritage romain.

11) Aujourd'hui, que doit la civilisation européenne aux Barbares ?

Difficile de répondre, pour un « historien artisan », surtout s'il s'interroge aussi sur le contenu de la « civilisation européenne » tout en se demandant si les Romains eux-mêmes sont de proches parents, comme le croyait une vieille tradition historiographique, ou des êtres exotiques, comme c'est à la mode. Que dire alors des « Barbares » ? C'est une question que je laisse aux « intellectuels », c'est-à-dire à ceux qui sont capables de parler en dehors de leur domaine de compétence.

Tout de même un mot ou deux. Pour certains, les barbares auraient préservé au moins une partie de l'héritage gréco-romain (encore faudrait-il savoir ce qu'on entend par là, l'homogénéité de celui-ci étant problématique), pour d'autres, au contraire, ils auraient, par leur force destructrice, créé les conditions d'émergence à très long terme d'un autre monde, tout différent. Fustel de Coulanges estimait que ce qu'il appelait, dans le langage de son époque, « l'invasion germanique » n'avait, en tant que telle, pratiquement rien apporté en Gaule, si ce n'est le « trouble dans la société », mais que c'était précisément par là qu'elle avait exercé une action considérable. Une autre piste de réponse serait de considérer, comme certains, que les « Barbares » ne sont qu'une invention des Anciens : dans ces conditions, la question du legs tomberait d'elle-même. Mais ne sont-ce pas là jeux de l'esprit ?

   Je dirais seulement que les Barbares, et les Romains avec lesquels ils cohabitaient désormais, ont dû répondre, souvent ensemble, à des questions nouvelles et faire preuve à la fois de pragmatisme et d'imagination, avec des succès et des échecs. Il est ainsi possible de voir l'affirmation, chez des peuples contraints de s'installer dans un espace déterminé, de la notion de frontière, à la différence de « l'universalisme » impérial (même si celui-ci a eu des limites).

De même, les nouveaux pouvoirs ont été confrontés au problème de la ségrégation ou de la fusion des populations. Les Wisigoths, conseillés par des notables gallo-romains, ont d'abord répondu avec une interdiction des unions mixtes dans le Bréviaire d'Alaric (506), disposition d'ailleurs reprise d'une loi romaine tardive, peut-être de circonstance, de 370 ou 373, mais bien présente dans le Code Théodosien (438) ; ils supprimèrent toutefois cette mesure à la fin du VIe siècle. Il est d'ailleurs intéressant de constater que le peuple barbare le plus fusionnel fut aussi celui qui connut la plus longue postérité, à savoir les Francs : en l'absence chez eux de législation royale sur cette question, les unions mixtes se généralisèrent lentement à partir de la seconde moitié du VIe siècle.

(Propos recueillis par Laurent Pfaadt)

A lire : Alain Chauvot, « Visions romaines des barbares », dans le catalogue de l'exposition, Rome et les Barbares, Palazzo Grassi, Venise, Skira, 2008.



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