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[note de lecture) Claude Ber, "Epître Langue Louve", par Isabelle Lévesque

Par Florence Trocmé


[note de lecture) Claude Ber, Dix chants composent Épître Langue Louve. Chacun est surtitré Épître langue louve fragments suivi d'un numéro. Ce titre repris, comme le singulier du premier nom, manifeste bien qu'il s'agit là d'un seul long poème, d'une seule lettre. Le terme épître utilisé par l'auteur, évoquant le poète latin Horace, Saint Paul, Marot, Boileau ou Voltaire... place ce livre dans une tradition majeure. L'auteur adresse son épître à un destinataire généralement nommé, même si le texte publié doit être lu par beaucoup d'autres.
De même que, dans son De rerum natura, Lucrèce répond à son ami Caius Memmius sur des questions fondamentales, raisons d'être et sens de la vie, Claude Ber s'adresse à une " elle " dont les questions et réflexions sont en italiques. " Forcer le premier les verrous de la nature " 1était le désir d'Épicure selon Lucrèce. L'intention de l'auteur pourrait bien être la même.
Tout commence dans un effort pour dire :
" De lumière un besoin de lumière
dans une obscurité un sentiment d'obscurité "
Répéter, obligé de répéter pour peut-être dire. Fracture de la langue, avant tout : l'attendu ne se lit pas. Bégayer mâche ses mots : besoin de lumière ne se satisfait pas. Ni de la nuit, ni de la langue. Alors préciser, " un besoin d'ouvert de la lumière ", cela qui n'a pas clos. N'est pas mort.
" Elle demande : Que signifie l'absence qui s'étreint ? Un trou noir de la conscience, tout son poids d'histoire sur elle-même ? Cette conscience de chaussette retournée qu'est en ce moment la nôtre, vilaine affaire !
Et je n'ai ni mot ni main de miracle pour faire
éclore à l'usé du talon
le trèfle de rédemption "
Lucrèce déplorait la pauvreté de la langue latine et affirmait la nécessité de la création de néologismes pour traiter de questions si difficiles. La langue de la réponse à son ami sera donc nouvelle :
" Mais ta valeur, ton amitié, doux espoir de plaisir,
m'incitent aux plus grands efforts :
dans le calme des nuits, je cherche les mots, le poème,
qui répandront dans ton esprit une vive lumière,
pour te révéler enfin le secret des choses.
Ces terreurs, ces ténèbres de l'âme, il faut les dissiper. " 1
Les questions tâtonnent comme les réponses informulées, cela que porte sang et eau, la langue : " pisser un jet d'urine ", au bord du dit d'essayer. C'est fuir peut-être, la réponse. S'escrimer ? Les phrases sont dépouillées, privées de chair ou de lumière ? Elles boitent : les fondements de la langue glissent en structures incomplètes, groupes nominaux qui traînent, " un besoin de lumière " d'ailleurs sature le texte sans être développé comme un refrain immobile, inutile. Autres expressions usuelles, çà et là, partielles et concaves, absurdes : " quand le regard ne tient plus qu'à un fil ". Aboutissement impossible, quelque chose ne fonctionne pas, ni le sens propre, ni le figuré, " ironiquement " (" aller comme un gant "). Ni théâtre, ni roman, ni poème, " elle demande " : " La lumière n'est-elle que l'envers de la nuit ? " " Qu'est-ce qui va et où se déduit-on de soi-même ? "
Répondre au quoi ? au pourquoi ? au pour quoi ? Possible ?
" Il n'y a pas de quoi désespérer, je dis, posant la bêche contre mon genou, ce n'est qu'une vie avec ses colères, ses craintes, son tâtonnement [...]. "
Où trouver ce qui répondra ? Yoga, Tao, Bible ou Torah, Nicolas Flamel ou Duns Scot, Lucrèce et Kurt Schwitters, philosophes, savants et poètes ont proposé des mots ou indiqué des actions pour avancer dans la connaissance, mais aussi pour ouvrir d'autres questions nées de réponses suspendues.
" dans l'incompréhension l'incompréhensible que nous sommes
modelant des maquettes de mots méconnaissables que c'est à rire de leur décrochage de cric comme à la fonte des comprimés leurs hosties salées communiant bruyamment entre la bouche et la parole notre obscurité dérisoire face à l'obscurité pourquoi l'augmenter ? "

Jeter les baguettes du Yi King, observer les entrailles d'un chien, déchiffrer les oracles, lire... Pour quels résultats ?
Effort sur soi, effort de langue qui se retourne comme si pouvoir se confrontait. La narratrice s'entend parler, questionner " dans l'interstice des syllabes ", ces syllabes qui courent, ding dong, les mêmes dans des périphéries syntaxiques différentes (" nuit " relaie " lumière ").
Tout semble se jouer entre : " Entre la bouche et la parole ".
" L'inapprivoisé oscille
entre
la bouche à mordre et à baiser
les mains meurtries et meurtrières "
Tout au long du poème, entre se lit, répété comme clé de question, d'énigme. Ou bien ouvre-t-on sans clé ni serrure ? Importance des relations établies, mais aussi de l 'entre-deux des faces opposées. Amour décisif, affirmé par une citation de Dante, " l'amor che move il sole e tutte l'altre stelle " 2. Les deux infinis sont toujours présents dans le poème, et l'être se meut dans le cosmos.
" Le monde, je le vois oblique. Désorienté par son axe de globe capricieux incliné sur le rien. Hôtel de bord de route au ras d'une marée d'étoiles. "
L'auteur cite ailleurs " la déclinaison des atomes aux vers de Lucrèce ", l'univers comme chute infinie et oblique d'atomes qu'un clinamen, une infime déviation de trajectoire, fait parfois se rencontrer. Sans ce clinamen, pas de matière, pas de rencontre créatrice non plus.
Lucrèce proposait un locus amoenus, lieu agréable où " pouvoir entre amis, couchés dans l'herbe tendre, / auprès d'une rivière, sous les branches d'un grand arbre, / choyer allègrement son corps à peu de frais, / surtout quand le temps sourit et que la saison / parsème de mille fleurs les prairies verdissantes " 1 pour échapper à la violence du monde extérieur. Dans Epître Langue Louve, on bêche le jardin, on cueille des prunes, on se repose dans un " hamac tendu ", on écoute pépier " les geais et les mésanges "... Et pendant ce temps, " des hommes en décapitent d'autres ou enterrent leurs femmes dans le sable. [...] Sans remords ni inquiétude. Ni sauvagement. Ni innocemment. Parfois dans une sorte d'extase de la mort. Mais le plus souvent communément. Un vieil héritage de raptor et de tyrannosaure. Et ceux que ça révulse se figent dans une stupeur hébétée d'herbivore. "
La louve, nourricière et maternelle, peut aussi se montrer carnassière. " [C]e qui filtre dans l'entre des yeux, c'est la chair animale. Sa vigie alerte tressaillant à l'odeur du gibier. "La violence vit en l'homme et dans son jardin. Dans la parole aussi, venue d'une bouche qui mord et déchire.
Elle, narratrice impossible de fragments, se met en scène, commente ses déplacements, son dire pour les " mots : dépeceurs de dépouille ", une " trahison ". Mot n'est pas chose dite alors tout ça pour rien ? Des propositions conjonctives temporelles énoncent d'apparents aphorismes : " quand se rompt le câble de la conscience... ", métaphores visant à rendre concrètes les idées qui se heurtent aux parois de la langue. Surgir se limite à " toi ", infime, où " j'écoute la procession des fourmis sur le tronc de l'amandier ". Minuscule à entendre, " pas d'Ariane pour dérouler le fil". Long fil, course dans les phrases lancées ou, parfois, séquences courtes avant longue suite de lignes articulées, d'appositions enchaînant en vie le monde. Les questions entrent dans le fragment sans réponse. " Sages les maximes de sagesse ", le raisonnement tenté, échoué pendant que " le cœur bat sous le clapet des côtes ". Alors l'initial groupe nominal à deux noms devenu " un besoin de " est coupé de son complément, on se rue sur sa préposition seule. En éclat de tout à coup parfois, " [u]n chiffon de lumière " :
" pour enterrer l'entier de notre histoire
D'une terre lourde. Charnue. Sexuelle.
D'une belle terre ventrue de femelle, d'une bonne terre de mâle couillu se remettant au monde dans le poil du seigle de mer
et nous avec
cul lavé par le jusant "
Lumière là, à la jonction des séquences répétées, sachant que, d'une langue à l'autre, le signifié diffère, " [m]ême la mer est blanche en d'autres langues c'est dire d'une phrase le peu qu'elle représente " - blanc-bleu, pareil au même au vu du dire. On s'ingénie : pour rien. Le texte fragmenté multiplie les pages et les phrases sont coupées avant terme. De cela que naît, là, imminent, échappé, satisfaisant, ce " besoin de lumière ". Enjambement, autant d' obsolète gisant qu'on ramasse et met, passant à autre chose :
" l'incurvé de l'hésitation, le risque, le salutaire des partis pris sont aussi compris dans cet éparpillé
avec leur soustraction ".
Débris vivotent, " traces et mues ", contraires et approchant le peu qui compte. Les circonstanciels se chevauchent " au midi de la pente ", les " dogmes " n'ont plus de lieu, ils passent au " tamis de la langue ". À dire, on échoue. Du trébuché de l'épître, la louve fait une langue dans le livre, elle positionne les dits. Du heurt entre jaillit le peu. Qui existe -tremblé.
Lire le titre comme passages, glissements entre genre établi (connotation même du Dieu qui frôle) et louve de l'instinct qui dit sans peser, juste le ressenti et l'observé juxtaposés - pour naître langue au milieu ?
Slash, on dit poème, on ne l'écrit pas : on le représente coupé de ses poncifs. On le questionne. Il finit par séparer les mots, pas les syllabes, les radicaux radicalisés, suffixes assonant la chute en -é :
" avec les é (tripés / tranglés / cartelés / corchés / ventrés /têtés / viscérés) ".
Écrit c'est coupé du dire. Ça s'échappe du temps : préhistoire, antiquité (" les ombres de la caverne " et Platon), le sensible réversible, claudiquant. Marche forcée des préfixes écorchés qu'on déplace (in- / ex-), pratiques pour détacher le mot de son acception contraire, " broyage " de l'attendu. Entre le haut / le bas, les prières, " le coffrage des fondations " disloqué en constructions, toutes sortes de bâtis demeurent : " gratte-ciels, bâtisses, forteresses, arches, tours ", tout le temps, trop arrive dans la langue, " c'est bouché ". Une lettre change, " dans la faction / la fraction ", quel psaume pour raccommoder le déchanté ? L'épître dit, ouvre le champ de lettres où labour cache des mottes.
Les mots rattrapent la grammaire :
" leurs redites sonores de souvenir pas
encore là
comme à
l'à
peine trait de l'horizon son poumon d'opéra sa respiration mammifère "
À dire, la coupe du réel ne se voit pas ? " Prononce neige pour rameuter l'hiver plus vite que le longtemps avant qu'il vienne ", si l'écrit devance, magique effet de convoquer ? À la bouche viendra le dit flocon, " fondre sur les papilles les lettres tracées du bout des bottes sur le verglas ". Glissement de neige en sapin, planches et " cercueil " avec " écureuils ", là : magie de langue. Ce glissement opéré sur les sons peut gagner les mythes et rejoindre le présent désacralisé : Œdipe, au Pharaon des fossés du temps " où je bricole un abri de virgules ". Ridicule. Ne tue pas. Les riens agglutinés, " maison de paroles, où nous vivons, de la comptine au psaume, berçant, bercés
de babillage ".
Repères d'histoires, personnages singuliers de temps cyclique retrouvé, hier pris dans ici, toutes les langues depuis Babel et " l'esprit du loup ", " à lécher ".Le titre du livre, Louve, planté " dans la viande vivre " pour " ce peu de pépites en filon ".
Ici un souvenir en terre, " le tant étonné de ton corps mort / et plus encore de son oubli ", avance le fragment. " Trop d'automne " ou litanie des " c'était " qui ne modifient pas le donné avec conjonction d'appréciations générales entendues ici ou là, complainte du mendiant, de l'ivrogne assoiffé qui court après le temps du dit imparfait. La longue liste italique de regrets à la pelle, folie, " tout échappe bis ". L'interrompu d'ici dans le portable, le copié-collé, l' exit. Revenir en passant par l'âme écartée à la couenne, " le terminal de phalanges ".D'une langue parlée, différente, glisser : " une vieille femme tresse des sacs de plage. Elle ne parle pas la langue d'ici et glisse la sienne entre pouce et index pour mouiller le fil ". Énumérer ne cerne pas - n'épuise pas : " l'esquif, la pirogue, le ponton, le ventru d'un rafiot ". Ne change pas le donné multiple à dire dérapé, " l'île " disant pas d'abri :
" en ces temps où peu de bêtes trouvent refuge
et, à vrai dire
nous non plus "
Peut-être toucher toi en ce peu que les mots disent, " tâtonnant à tu et à toi " dans " j'etc ". La fin du livre va vers les mots disant les mots : sons-voix-murmure à concasser virant au cri hurle la louve ? Les sans-paroles la prendraient bien pour se crever les yeux tant pis. Au terme, " on n'écrit pas dans le /noir " répond au besoin initial. Comme si se dégourdir la langue avait, dans sa polyphonie syllabique variée, libéré le petit peu du dire rendant " langue louve sauvage " à sa nourricière vocation de vie.
(Isabelle Lévesque)

1 Lucrèce, 2 " L'amour qui meut le soleil et toutes les autres étoiles ", dernier vers du
De la nature / De rerum natura - traduction de José Kany-Turpin - GF Flammarion, 1997
Paradis, et donc de la Divine Comédie.
Claude Ber, Epître Langue Louve, Éditions de l'Amandier, 2015 -112 pages, 15 €


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