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Vouvray : quatre domaines dans la journée

Par Eric Bernardin

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Lorsque l'ami Olivier C. m'a proposé de l'accompagner à Vouvray pour les portes ouvertes de Huet, j'ai répondu "je suis partant, mais on en profite pour aller chez Foreau et Julien Vedel". De son côté, Olivier tenait à passer chez Perrault-Jadaud. Et voilà comment nous en sommes arrivés à quatre visites dans la journée. 

Pour arriver à tout faire, il fallait donc partir tôt de Limoges. Je me suis réveillé à 5h30 du matin pour partir à 6h30 de la maison, histoire de décoller de chez Olivier à 7h00.

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Trois heures plus tard, sans excès de vitesse, nous sommes arrivés à Chançay chez les Perrault-Jadaud. En plein travaux dans la cave troglodyte dont ils rabaissent le sol bétonné de 20 cm. C'est vite dit comme ça, mais bonjour le bruit et la poussière ;-) Notre visite procure un break certainement bienvenu à Tanguy Perrault. Ouvrir quelques bouteilles, discuter  en dégustant les derniers millésimes, c'est ce qu'il y a de plus sympa dans le quotidien d'un vigneron.

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Pour démarrer, un pétillant naturel, Haut les choeurs (18 mois sur lattes, sans SO2 ni dosage) : le nez évoque la poire fraîche. La bouche est tonique et rafraîchissante, bien équilibrée, avec une bulle fine très agréable. Le genre de vin qui se boit presque trop facilement. Tu dépasserais vite la dose raisonnable sans t'en rendre compte...

Grives saoules 2013  : le nez est bien mûr, entre miel et poire confite. La bouche est ronde, douce, équilibrée par une fine acidité  qui étire le vin. La finale citronnée est fraîche et nette.

Grives saoules 2014 : nez plus vif sur la pomme fraîche et une touche de cire. La bouche est ample, charnue, gourmande, avec une acidité plus diffuse que le vin précédent. L'équilbre est vraiment top.  Un régal  !

Festin des grives 2011 : nez riche, confit. Bouche alliant vivacité tranchante et suavité, sans une once de lourdeur. C'est vraiment génial, les chenins liquoreux ! Ca aussi, tu en boirais des litres si tu  n'étais pas raisonnable. Mais bien sûr, nous le sommes, n'est-il pas ?

Nous ne nous éternisons pas, car nous sommes attendus à notre second rendez-vous de la journée : Foreau !

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Nous arrivons un peu retard, mais en fait, nous sommes en avance ;-) Le fils de Philippe Foreau, Vincent, nous invite à faire un petit tour dans les vignes situées juste au dessus du chai, histoire de nous mettre dans le bain...

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Il a eu bien raison : elles sont belles, ces vignes : on dirait des bonsaïs taillés avec soin. Ca donne envie de découvrir les vins qui en sont issus ! A noter le sol qui est travaillé et qui n'a pas été passé au napalm comme certains voisins (non, pas Huet). Elles sont entretenues au quotidien par Julien Vedel que nous visiterons en fin de journée.

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L'alignement des barriques est impressionnant. Une centaine en tout, toutes de 300 litres, et pour la plupart d'un âge avancé.  Elles ne sont renouvelées qu'à raison de quatre par an. Elles servent aussi bien à la fermentation qu'à l'élévage des vins. A l'instar des poêles  bien culottées, les vieilles barriques transmettent au moût nouveau tout ce qu'elles ont vécu depuis des années (on en a senti une vide : c'est impressionnant !).

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Au départ, Vincent ne semble pas très causant. Finalement, dès que l'on rentre dans le vif du sujet, on ne l'arrête plus. Comme son père, il est très branché "accords gastronomiques". Et il a bien raison : ça sert à ça, le vin !

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Nous démarrons par deux bulles :

Réserve 2010 (3 ans sur lattes) : nez frais sur les agrumes et les fruits blancs. Bouche tendue, toute en longueur, avec une bulle fine et tonique. La finale est intense, crémeuse. Très prometteur (à oublier 7-8 ans)

Réserve 2007 :  le nez est plus complexe et plus évolué sur des notes de cire, de miel, de truffe. Bouche beaucoup plus ronde et enveloppante, avec une grande vinosité, une bulle discrète. La finale est épicée, longue. L'ensemble est vraiment classieux et n'a rien à envier à un BON champagne.

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Nous nous rendons ensuite dans la cave des bouteilles où nous poursuivons la dégustation.

Sec 2012 : nez peu causant. Bouche  ronde, pure, saline avec une belle tension et un toucher de bouche délicat. Déjà chouette, mais à attendre pour que ça se complexifie.

Sec 2009 : nez beaucoup plus expressif et d'une belle complexité tertiaire. Bouche riche et généreuse, intense, tendue comme un arc de compét'. Le contraste est saisissant... et superbe. J'adore ... et j'achète !

Demi-sec 2007 : nez encore plus évolué. Bouche douce et sensuelle d'une fraîcheur redoutable. Belle finale sans lourdeur sur le citron confit. Mmmm, que c'est bon !

Demi-sec 2005 : nez très complexe sur l'agrume confit, le tabac et le sous-bois. Bouche plus tendue que le 2007, plus moelleuse aussi. Rien moins qu'excellent !

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Moelleux 2006 : nez superbe sur la truffe et le citron confit. Bouche plus dense, encore plus tendue, d'une grande expressivité. J'adore bis.

Moelleux 1996 : nez sur le safran et la truffe blanche. Bouche à la fois moelleuse et tonique,  avec toujours une sacrée tension. Belle finale sans lourdeur.

Moelleux 2009 : nez plus extraverti, touffu, qui vous rend déjà amoureux. Bouche à la fois généreuse, sensuelle et en même temps d'une grande rectitude. Superbe.

Réserve 2003 : nez sur le coing confit, l'abricot séché. Bouche suave, onctueuse, avec toujours une fraîcheur vivifiante (alors que 2003, bon...). Finale superbe sur des notes safranées. Magique !

Je n'ose imaginer si j'avais eu droit à la "totale" avec les gouttes d'or et toussa... Je crois que j'aurais pété un cable ;-)

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Chez Huet, c'est self-service, même si vous êtes parfaitement guidés dans votre dégustation. A chaque "tonneau", vous avez un ordre à respecter, et des fiches techniques précises pour chaque vin. Sans oublier le personnel qui est présent et vous donne tous les renseignements désirés. Très pro, quoi !

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Au départ, je prenais des notes, et puis, lorsque j'ai lu les descriptions parfaites des vins sur les fiches techniques, je me suis dit "à quoi bon ?". Je me suis donc contenté de noter des impressions très concises, histoire de me rappeler après coup ce que j'ai apprécié.

Les bulles

Les trois présentées étaient très bien. Le 2010 était beaucoup plus ouvert que le Foreau bu une heure avant. Le demi-sec était très gourmand, avec une bulle friande. Je l'ai retesté après avoir bu les derniers liquoreux : il était encore meilleur ! Il devrait pouvoir donc passer en dessert (à noter que c'est demi-sec façon Vouvray, avec environ 10 g de sucre, et non un demi-sec façon Champagne à 25 g). Le 1998 était marqué par des notes grillées et briochées qui faisaient très Chardonnay. La bouche était dense et vineuse, très expressive. Il tient encore bien la route et devrait encore pouvoir vieillir une dizaine d'années sans souci.

Les secs

Le Haut Lieu 2014 est fin et élégant, très pur, avec ce qu'il faut de rondeur. Le Clos du Bourg du même millésime est plus tendu, plus puissant, avec plus de chair. Le Mont, aérien et aristocratique, a une classe et une fougue que n'ont pas les deux autres. Mon coeur penche nettement pour l'instant pour ce dernier.

Le Clos du Bourg 1998 a un nez bien évolué (champignon) et présente une matière fine et aérienne. Les mauvaises langues diraient fluides. C'est pas mal, mais ça ne me parle pas trop.

Le Vodanis 2004 tient encore bien la route. Pas d'évolution marquée, une bouche traçante et fraîche, toute en longueur. Bien.

Les demi-secs

Le Clos du Bourg 2014 a un nez très fruit exotique, une bouche droite et pure, aérienne. Très bien, mais il souffre là encore de la comparaison avec Le Mont, plus riche, plus intense, plus long. Les deux étant proposés au même prix, y a pas photo pour moi.

Le Mont 2005 est encore très jeune lorsque l'on pense au 2005 de Foreau, plus évolué. La bouche a une chair moelleuse, tendue par une fine acidité qui étire le vin. La finale est délicieusement citronnée. Très bien (même si à ce stade, je préfère Foreau)

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Les moelleux

Le Haut-Lieu 2008 est long, fin, aérien. Extra, ai-je noté. En comparaison, le Haut-Lieu 2005 paraît bien pataud, avec les sucres pesants (pH nettement plus élevé). Par contre, le Mont 2009 est magnifique, à la fois riche, intense, bien équilibré par l'acicidité (et hop, j'achète !).

Les moelleux 1ère trie

Le Clos du Bourg 2008  est riche, concentré, très bien équilibré. Superbe. Mais là encore, Le  Mont 2008 qui passe derrière l'explose de sa classe. THE BOMBE, ai-je noté. Ce vin a tout : une richesse baroque, et une fraîcheur incroyable. A 37,50 €, soit le dixième du prix d'un mauvais millésime d'Yquem, je n'hésite pas. Je prends ! Le Clos du Bourg 2002 change totalement de style. Plus fin, plus classieux. L'aristo de la série. Quant au Mont 2005, il souffre du même problème que le Haut-lieu du même millésime de la série précédente : il paraît pataud (l'effet de série joue. Bu seul, il se présenterait certainement mieux).

Les vins d'exception

Ce qui surprend avec ce Clos du bourg moelleux 1ère trie 1985, c'est qu'il parait encore très jeune. Il est long, pur, d'une grande douceur. C'est superbe, mais à 120 €, je laisse. Le Mont moelleux 1995 parait un peu terne juste après, même s'il est très bien. Par contre, le Clos du Bourg moelleux 1ère trie 1995 est une merveille d'équilibre, réussissant à être riche, très complexe et d'une fraîcheur cristalline. Un joli bouquet final ... car nous n'avons pas eu droit à la Constance contrairement à certains (grrrrr...).

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Photo : Philippe Chigard

Restait à passer chez Julien Vedel. Non, nous ne sommes pas passés dans ses vignes (200 ares) travaillées au cheval, mais à sa maison de Rochecorbon qui lui sert aussi de cuvier et de chai (6 m² pour les deux réunis). Toute sa production tient dans deux barriques, ce qui peut expliquer que vous ne connaissez pas encore le Compte-Marc.  

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Photo : THE Doc Adn

Nous avons dégusté sur la terrasse à l'abri du parasol le Compte Marc 2014 tiré de la barrique. Le nez est expressif, entre fruit blancs, agrume et très légères notes fermentaires. La bouche est de belle ampleur, avec une matière dense et fraîche, charnue, et une mâche tonique en fin de bouche. Un bien beau bébé.

Puis nous avons dégusté le Compte Marc 2013 en bouteille. A l'ouverture, il n'est pas tout à fait en place, avec une acidité un peu haute qui ressort. Puis le vin s'harmonise et gagne en rondeur. Le vin se fait alors beaucoup plus gourmand, très poire et fleurs blanches, avec toute la fraîcheur nécessaire pour l'équilibrer.  La finale se termine sur une amertume typique du Chenin qui donne envie de replonger direct*.

Mais bon, il faut rester raisonnable : il y a la route retour à faire...

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Passionnante journée à Vouvray où nous avons rencontré des personnes très différentes avec des vins tout aussi dissemblables, même s'ils partagent le même cépage, le même climat, et des sols argilo-calcaires (avec là, de nombreuses variantes). C'était étonnant de déguster des millésimes similaires et de constater des évolutions différentes, mais aussi des similitudes. Par exemple, en 2009, il y a une fraîcheur incroyable dans les vins de Huet et Foreau, alors que l'on pouvait imaginer un millésime lourdaud (ce qu'il est en blanc dans de nombreuses régions). Magie du tuffeau conjugué au Chenin :-)

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* le 2013 est à 13 €, le 2014 à 13,50 €.



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