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(note de lecture) Jean-Paul Klée, "Manoir des mélancolies", par Jean-Pascal Dubost

Par Florence Trocmé

JP-Klee---Manoir-des-melancoliesLes éditions Andersen présentent une collection nommée Confidences, sans grand égard, hélas, au paratexte éditorial, assavoir, ici, à la couverture des livres de ladite collection, laquelle n’excite point le désir de lecture, à moins de priser les présentations type France Loisir. Il faut donc passer cet obstacle, qui est franchi aisément dès lors qu’est inscrit sur la couverture le patronyme de Jean-Paul Klée, dont le seul nom est la clé d’ouverture et la promesse d’une belle parade sauvage.  
Un ensemble de 52 proses courtes, écrit en l’an soixantième de son âge d’homme (il a aujourd’hui 72 ans), probablement arraché à la montagne de manuscrits inédits s’élevant en son logis d’écrivain solitaire. Jean-Paul Klée est un classique, évident en ces proses-ci, où l’influence du Flaubert en recherche d’une prose qui aurait l’élévation de la poésie, « une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore » («Lettre du 22 juillet 1852 à Louise Colet ») , et du Baudelaire des Petits Poëmes en prose en quête « d'une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? », où l’influence de ces deux classiques modernes est prégnante et assumée. Classique en ce sens où l’écriture n’est pas à dessein expérimental, et parce qu’elle honore la langue française dans son dit beau style ; classique en cet autre sens qu’elle use d’archaïsmes (enchanteurs) grammaticaux et syntaxiques et stylistiques issus de la langue médiévale ou du français seizième siècle (la parataxe et la construction absolue directe, le coq-à-l’âne), et qu’une certaine manière rappelle les Précieux du XVIIe siècle ; cependant la langue est coquine dans les libertés qu’elle prend, sans déconstruction ni tabula rasa ; on regarde une faërie de langue, menée par des mots d’émerveillement ; une fantasia.  
 
« Prosé ou poësie je ne fée toujours pas différencié vois-tu & dans mon cœur c’est identiqué rumeur si ce n’est qu’elle sera dans un cas (le prosé) plus ramassée pudik neutralisée (objectif serré) alors qu’en poësie je me débonderai, le Tonneau de moi s’ouvrira (il est grand comme la maison) & son langage va m’empoigner s’élargira plus que le simple raconté… »  
La ponctuation blanche qui parsème ces proses (phrases sans point final suivie de la majuscule de phrase suivante) établissent un lien avec l’auteur des Petits Poëmes en prose ; en effet, quoique prosés, les textes de ces deux poètes sont hantés par le vers. Présence fantôme de l’alexandrin chez Baudelaire, traversée respiratoire du vers, chez Jean-Paul Klée. 
Une générosité whitmanienne émane du Manoir où l’attention est portée à toute chose qui font l’homme dans sa grandeur (Jean-Paul Klée, malgré sa colère contre l’Homme, a foi en l’homme), « car je ne suis là que pour célébrer ce que vois & vis », une générosité qui fait éviter l’écueil que n’évita pas l’auteur des Petites gorgées de bière, à quoi le présent Manoir pourrait faire penser, en ses célébrations du quotidien, l’écueil de l’auto-satisfaction égotiste du plaisir égoïste, car, à l’exemple des haïkistes, les moindres choses sont observées ici avec tel soin et telle profondeur qu’elles ne sont plus choses moindres à l’instant même qui dure une seconde et plus longtemps au moyen de l’écriture ; ainsi, deux escargots sauvés de l’écrasement routier, ou « des caravanes de fourmis » dans la salle de bain préservées de l’anéantissement au fly-tox, ou le chat inconnu nourri chaque jour, « c’est toujours ça de pris sur l’universelle Khonnerie !!.. » (ne pas être le Hitler des fourmis, s’exclame le poète), c’est l’immense et l’infime face à face ; « On dirait l’Univers entier passerait par le chas de mon stylo ». Une sombre mélancolie hante le poète, conscient et soucieux du monde et de ses horreurs, sinon de ses atrocités (ne pas être le Hitler des fourmis), conscient de la vacuité d’une vie dans l’infini déroulé du temps pessimisé, « Oh sombres décennies qu’on aura devant nous », et pourtant, l’esprit demeure exalté, la prose en ressent les soubresauts, raison pourquoi on osera cet oxymore, au sujet de l’écriture des proses du Manoir, celui d’une mélancolie enthousiaste. Jean-Paul Klée est un combattant, dans ses engagements politiques en sa vie réelle, comme en son écriture, qui combat le fatalisme. 
 
Jean-Pascal Dubost 
 
Jean-Paul Klée, Manoir des mélancolies, éditions Andersen, 11€


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