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2 juin 1740/Naissance du Marquis de Sade

Par Angèle Paoli

Éphéméride culturelle à rebours


   Le 2 juin 1740 naît à Paris, dans l’hôtel de Condé, Donatien Alphonse François, marquis de Sade.


EXTRAIT d’ALINE ET VALCOUR

  « Je n’ai qu’un ennemi à craindre, poursuivit Zamé, c’est l’Européen inconstant, vagabond, renonçant à ses jouissances pour aller troubler celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus précieuses que les siennes, désirant sans cesse un gouvernement meilleur, parce qu’on ne sait pas lui rendre les sien doux ; turbulent, féroce, inquiet, né pour le malheur du reste de la terre, catéchisant l’Asiatique, enchaînant l’Africain, exterminant le citoyen du nouveau Monde, et cherchant encore dans le milieu des mers de malheureuses îles à subjuguer ; oui, voilà le seul ennemi que je craigne, le seul contre lequel je me battrai, s’il vient ; le seul, ou qui nous détruira, ou qui n’abordera jamais dans cette île ; il ne le peut que d’un côté ; je vous l’ai dit, ce côté est fortifié de la plus sûre manière : vous y verrez les batteries que j’ai fait établir ; l’accomplissement de cet objet fut le dernier soin de mon voyage et le dernier emploi de l’or que m’avait donné mon père. Je fis construire trois vaisseaux de guerre à Cadix, je les fis remplir de canons, de mortiers, de bombes, de fusils, de balles, de poudre, de toutes vos effrayantes munitions d’Europe, et fis déposer tout cela dans le magasin du port qu’avait construire mon prédécesseur ; les canons furent mis dans les embrasures ; cent jeunes gens s’exercent deux fois le mois aux différentes manœuvres nécessaires à cette artillerie ; mes concitoyens savent que ces précautions ne sont prises que contre l’ennemi qui voudrait nous envahir. Ils ne s’en inquiètent pas, ils ne cherchent même point à approfondir les effets de ces munitions infernales dont je leur ai toujours caché les expériences ; les jeunes gens s’exercent sans tirer, si la chose était sérieuse, ils savent ce qui en résulterait, cela suffit. Avec les peuples doux qui m’entourent, je n’aurais pas eu besoin de ces précautions ; vos barbares compatriotes m’y forcent, je ne les emploierai jamais qu’à regret.
  Tel fut l’attirail formidable avec lequel, au bout de vingt ans, je rentrai dans ma patrie […]

  L’état naturel de l’homme est la vie sauvage; né comme l’ours et le tigre dans le sein des bois, ce ne fut qu’en raffinant ses besoins qu’il crut être utile de se réunir pour trouver plus de moyen à les satisfaire. En le prenant de là pour le civiliser, songez à son état primitif, à cet état de liberté pour lequel l’a formé la nature, et n’ajoutez que ce qui peut perfectionner cet état heureux dans lequel il se trouvait alors ; donnez-lui des facilités, mais ne lui forgez point de chaînes ; rendez l’accomplissement de ses désirs plus aisé, mais ne les asservissez pas ; contenez-le pour son propre bonheur, mais ne l’écrasez point par un fatras de lois absurdes ; que tout votre travail tende à doubler ses plaisirs en lui ménageant l’art d’en jouir longtemps et avec sûreté ; donnez-lui une religion douce, comme le Dieu qu’elle a pour objet ; dégagez-la surtout de tout ce qui ne tient qu’à la foi ; faites-la consister dans les œuvres et non dans la croyance. Que votre peuple n’imagine pas qu’il faille croire aveuglément tels et tels hommes, qui dans le fond n’en savent pas plus que lui, mais qu’il soit convaincu que ce qu’il faut, que ce qui plaît à l’Éternel, est de conserver toujours son âme aussi pure que lorsqu’elle émana de ses mains; alors il volera lui-même adorer le Dieu bon qui n’exige de lui que les vertus nécessaires au bonheur de l’individu qui les pratique ; voilà comme ce peuple chérira votre administration, voilà comme il s’y assujettira lui-même et voilà comme vous aurez , dans lui, des amis fidèles, qui périraient plutôt que de vous abandonner, ou que de ne pas travailler avec vous à tout ce qui peut conserver la patrie.

Sade, Aline et Valcour [1795], in Œuvres, volume I, Bibliothèque de la Pléiade, Éditions Gallimard, 1990, pp. 642-643-644. Édition établie par Michel Delon. Préface de Jean Deprun.


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