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elle tapinait...au cimetière

Publié le 10 juin 2015 par Dubruel

~~d'après LES TOMBALES, de Maupassant

Comme je flânais, l'idée me vint de pousser Jusqu'au Père Lachaise et d'y entrer. Une de mes maitresses y était enterrée. Sur sa tombe, j'ai rêvé Et porté au dernier lit De ma tendre amie L'hommage de mon souvenir fidèle. Pauvre chérie, elle était si belle ! Je lui dis ma peine en parlant si bas Qu'elle n'entendait sans doute pas.

Je me recueillais quand je vis une blondine Qui s'agenouillait sur la tombe voisine. Son voile de crêpe étant relevé, J'entrevis un joli visage. Je m'approchai. Plongée en ses regrets, Elle égrenait son chapelet. Puis soudain, elle ouvrit les yeux. Ils étaient charmants, ses yeux Tout à coup, elle se mit à sangloter. Sa tête lentement se pencha Et elle s'affaissa.

Je me précipitai Et lui tapotais les mains Tout en lisant l'épitaphe sculptée sur la stèle Dressée devant elle : ''Ici repose Louis Raquin, Capitaine d'infanterie, Tué par l'ennemi au Tonkin. Priez pour lui.'' La dame revenait à elle. Je la consolais, L'aidais à se relever Et lui dis :

-" Venez ; ne restez pas ici. "

-" Je suis incapable de marcher. "

-" Je vais vous accompagner. "

-" Vous pleuriez un mort ? "

-" Non, madame. "

-" Une morte ? "

-" Oui, madame. "

-" Votre femme ? "

-" Non, une amie. "

-" On peut aimer une amie Autant que sa femme. La passion n'a pas de loi. "

-" C'est vrai, madame. "

Et nous voilà partis... Elle, appuyée sur moi, Défaillante, me dit :

-" Je vais me trouver mal, je crois. "

-" Permettez-moi De vous inviter dans ce café. Vous boirez une fine ou un thé. Cela vous fera du bien. "

Un vague sourire lui vint Aux lèvres. Et elle me parla d'elle. Elle était triste d'être seule dans la vie, Toute seule chez elle Jour et nuit, Et se plaignait de n'avoir personne à qui donner Un peu d'affection, d'intimité.

Comme le soir tombait, Je lui ai proposé De la conduire jusqu'à son domicile. Elle accepta de façon puérile. Quand nous arrivâmes, elle a murmuré :

-" Je me sens incapable de monter Seule cinq étages. Donnez-moi votre bras. "

Elle monta lentement , En haletant. Devant sa porte, elle ajouta :

-" Entrez donc quelques instants. Je tiens à vous remercier. "

J'entrai. Elle a sonné sa bonne ...qui ne vint pas. J'en fus ravi et supposai que cette bonne-là N'était à son service que le matin. La dame a jeté son chapeau au loin. Ses yeux me fixèrent Si grands, si clairs Que j'ai ressenti une terrible tentation. J'y cédai. Je la saisis Et sur ses paupières qui se fermaient, Je mis des baisers... Des baisers...des baisers... Elle se débattait en répétant : -" Finissez... -" Finissez...finissez donc, finissez ! "

Quel sens donnait-elle à ces mots ? Il pouvait y en avoir deux : '' Partez '' Ou '' poursuivez ''. Je choisis la deuxième signification Et passais bientôt De ses yeux à ses lèvres, donnant À ce choix la conclusion Que je préférais. Elle n'a d'ailleurs pas trop résisté. Je fus empressé et galant. Après quoi, je lui ai demandé :

-" Voulez-vous que nous allions diner ? "

-" Où ça ? "

-" Dans un bon restaurant. "

Elle accepta, en me donnant Ce plaisant argument :

-" Je m'ennuie tellement... "

Elle but du champagne, s'alluma, s'anima. Et, après le diner, je retournai chez elle, ...Avec elle. Cette liaison ne dura pas. On se fatigue de tout. Même des femmes. Que voulez-vous ! Un jour, je la quittai Sous prétexte d'un voyage urgent. Elle me fit jurer De revenir rapidement.

J'imaginai que je la retrouverai Au cimetière et j'y allai. Mais comme je m'égarai Dans cette grande ville de trépassés Aux multiples allées de croix, J'aperçus, venant vers moi, Un couple tout de noir vêtu. La femme, c'était elle ! Je la reconnus. Et quand elle m'a croisé, Elle me fit un clin d'œil qui signifiait : '' Ne me reconnaissez pas ''. Mais Qui semblait dire aussi : '' Revenez me voir, chéri.''

L'homme la soutenait Comme je l'avais soutenue. Je m'en allais stupéfait De ce que j'avais vu : Cette prostituée Faisait le cimetière Comme d'autres font le trottoir. Sur les tombes, elle cueillait Les hommes hantés Par la mémoire D'une épouse ou d'une maîtresse décédée.


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