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Strasbourg – Fruit de la Passion

Publié le 12 juin 2015 par Hartzine

Se revendiquer d’un lien patronymique et culturel avec la Grande Triple Alliance Internationale de l’Est est singulier si tu n’as pas grandi entre deux fermetures d’usines ou deux familles de consanguins se partageant un village à coups de calibre 12. Strasbourg est un bon contre-exemple, même s’ils viennent de Bordeaux et que s’ils avaient demandé à un local, on leur aurait plutôt recommandé Freyming-Merlebach ou Saint-Avold, ne serait-ce que pour le référencement. Et s’il est vrai que les productions du quatuor ne sentent pas autant le chômage et la wurst que celles de leurs contemporains orientaux Noir Boy Georges ou Scorpion Violente, chacun des morceaux de Fruit de la Passion, à paraître ce week-end chez Le Turc Mécanique (Marble Arch, Empereur), lapide brutalement une société aux déséquilibres frappants, refermée sur sa pudibonderie et refusant de lever l’œillère sur ses propres contradictions.

On se sent crasseux en écoutant Strasbourg, comme ces « enfants sales [qui] jouent en terrasse » dans Vague à l’Âme. On se sent crasseux de lucidité, fragile mais conscient, sans forcément sombrer intello militant. C’est une musique qui se subit comme les actualités politiques et sociales, qu’on laisse couler pour éviter qu’elles n’adhèrent trop longtemps et ne nous collent un spleen à nous gâcher la journée. Les textes sombres suintés d’une voix monocorde mettent à mal cette hypocrisie qui voudrait dénoncer l’individualisme tout en s’y recroquevillant avec toute une génération ovine : « Tout le monde s’en branle / Tout le monde s’en va / Je fais pareil / Fidèle à toi ». Strasbourg se prend dans la gueule comme un sermon anarco-misanthrope au zinc d’un PMU, à l’heure où la bière libère l’hippocampe et avant qu’elle ne fasse sortir toute cette conscience dans un soubresaut stomacal opportun mais désagréable.

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All photos © Melchior Tersen

Dans les titres, les références manifestes à la variété antillaise ne sont là que pour appuyer une dichotomie violente qu’on retrouve ici et là dans des beats zoukés à la boîte à rythme et des accords caribéens fondus au noise. Il n’y a aucune sournoiserie dans le jeu des quatre Bordelais issus pêle-mêle d’Harshlove, Françoise Pagan, The Konki Duet ou Crane Angels : tout y est brut et sincère, sans aucune mesure dans l’à-propos comme l’ont toujours été les productions punk. Même l’amour pour Jessica est une plainte amère mais sincère où pèsent environnement social et influence extérieure, soutenus par une complainte stressante au violon et une discrète rythmique indolente décomposés en fin de course par un fuzz numérique suicidaire. Premier album de Strasbourg après de multiples EP et singles, Fruit de la Passion n’est pas davantage un road trip vers l’Est frontalier qu’un voyage aux Antilles, c’est une stagnation vociférante paraphrasant l’embourbement perspicace et glauque de nous-mêmes dans notre propre fange, chaude et confortable mais qui révèle toute son abjection pour peu qu’on pense à regarder où l’on marche.

Pour célébrer la release du neuf-titres, Le Turc Mécanique organise aujourd’hui et demain un festival à l’ambiance bordelaise autour de Strasbourg et de leurs potes et projets annexes, qui se tiendra au Buzz à Belleville. Plus d’infos sur l’event FB.

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