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Jour 67, Cyril : CARDINAL, Self-titled (1994) - 2ème partie

Publié le 03 juin 2008 par Oagd
Jour 67, Cyril : CARDINAL, Self-titled (1994) - 2ème partie   Visuel : Franck Chambrun Extraits du disque en écoute ici. Redisons-le franchement : malgré sa grandeur, Cardinal impressionne moins qu'Instinct, surprend moins que There's never been a crowd like this, les deux albums solo qui l'encadrent dans la carrière de Richard Davies. Davies contre Matthews : si l'on prend la peine d'opposer les deux moitiés de ce couple éphémère, de séparer leurs apports respectifs, c'est que ceux qui se sont empressés de le faire ont systématiquement accordé leur préférence au second, et que l'on y voit davantage qu'une injustice : une erreur quant au devenir de la pop, à la distinction de sa part la plus vive.   Matthews contre Davies : l'un traverse en ligne droite une clairière pop aux pelouses fraîchement tondues bordées d'une haie bien taillée, l'autre cherche des yeux un possible détour. Sylvain dit avoir toujours imaginé un cimetière militaire de l'autre côté de la haie. Matthews ignore  la froideur des pierres, Davies la sent, la voit, tourne le regard de l'autre côté ; peut-être vers le bois dont il préfère l'obscur désordre à la clarté figée des monuments funéraires. Tendance héroïque contre art de la ruine, disions-nous la semaine dernière. La sérénité de Matthews est celle d'un homme parfaitement à l'aise dans le cimetière de la tradition : les morts sont à leur place, les héritages bien rangés, disponibles à un réemploi sans vergogne.   Le cimetière où s'attarde Davies est un lieu plus inquiétant : d'autres sont venus avant lui, ont saccagé les tombes, pillé les trésors, réveillé les morts. Lorsqu'il franchit à son tour le seuil, fantômes et zombies viennent à sa rencontre : ils ont leur mot à dire, leur partition à jouer. Ils ne se laissent plus spolier : le spectacle aura lieu ici, parmi les ruines, avec eux. Davies semble abandonner la conduite de ses plus belles compositions au hasard de séductions spontanées, d'envoûtements fugitifs, bribes mélodiques et contrepoints rythmiques surgis de terre ou tombés du ciel pour se joindre au cortège et le quitter aussi vite, non sans l'avoir attiré sur un chemin imprévu.   Sur Cardinal, le goût de Davies pour l'errance et la hantise est masqué par l'assurance d'un Matthews bien décidé à fixer le cap et à le tenir. La rondeur cuivrée des arrangements couvre la recherche syncopée des guitares, des couches de couleurs mordorées recouvrent le trait zigzaguant, la ligne brisée de l'aventure mélodique. « Matthews, c'est l'eau qui vient recouvrir les ruines, le (beau) lac artificiel », écrit Sylvain. Les producteurs de la réédition de 2005 ont eu la bonne idée de vider le lac : les extra tracks, qui alternent démos et chutes de l'album de 1994, découvrent un paysage surprenant, bien plus riche, inquiet, accidenté. « Listen to the sound / That makes the world go round. » A dire vrai, je n'était jamais allé beaucoup plus loin dans l'écoute des paroles du premier morceau de l'album. Cette première phrase, parfaite symétrie mélodique couchée sur le tapis d'accords boisés d'une guitare acoustique, me suffisait : ode à la perfection pop, harmonie universelle, OK, on se laisse bercer, on attend les cuivres, leur envoi héroïque, ah, les voilà, merci, c'est beau la pop, ça console, ça embaume un peu, aussi, mais la momie est jolie. Pas de tapis acoustique sur la démo : la voix est en avant, soutenue par l'accompagnement minimal d'accords électriques et d'une ligne de basse en pointillés. J'écoute les paroles, je découvre une chanson d'amour malade, la plainte d'un homme au bord du vide. « Don't know what I've done / To frighten everyone ». Il y a quelque chose d'effrayant dans la musique de Davies, ses ambiances de train fantôme installé sur montagnes russes ne sont peut-être que la traduction d'une vraie instabilité affective, d'un cyclothymie imprévisible. On comprend alors le rôle de Docteur Matthews : aplanir le relief des émotions de Mr Davies, normaliser, égaliser. Je l'imagine en blouse blanche, éternel sourire de psychiatre mutique, écoutant sans s'émouvoir la litanie des angoisses et des doutes de son ami mais néanmoins patient. Sur If you believe in Christmas trees, ses arrangements ont eu sur moi l'effet envoûtant d'un Joueur de flûte de Hamelin : me détourner des mots de Davies, des profondeurs intimes où il m'offrait de m'attarder, attirer mon écoute vers l'horizon radieux des cuivres et des cordes. Je lui en veux, car ses arrangements me séduisent, tandis que les mots de Davies, la manière dont ils s'accrochent aux brisures mélodiques, me parlent. A l'écoute des démos, je comprends ce que j'avais ressenti à la découverte de Cardinal : ce disque est hypocrite, il y a là une forme de mensonge, de dissimulation qui ne m'intéressent pas.   Idem pour You've lost me there : sans les arrangements, la charmante berceuse devient une des plus belles ballades de l'histoire de la pop, avec son appel final : « Come with me tonight and we will give ourselves away tonight ». Sur l'album, une telle rupture de rythme et de ton sonne comme une décision formelle. A nu, portée par la voix et la guitare de Davies, elle s'inscrit dans un récit, retrouve sa tension tragique : l'élan d'un va-tout, d'une dernière chance.   Je suis peut-être injuste avec Matthews. Mais de fait, ce n'est pas exagérer de beaucoup que d'affirmer que l'esprit des démos est davantage celui d'Instinct que de Cardinal. On passe vite sur Willow Willow, joli pastiche de Love, qui a le mérite de confirmer un héritage repéré dans Instinct. Les autres inédits sont les ébauches de grandes chansons de Davies. Tribute to a crow semble tombé d'Instinct plus que de Cardinal : sketch of pain, sorte de longue intro interrompue avant que la tension ne se libère dans la pleine mélodie attendue. Sur une rythmique syncopée mi-grunge mi-Velvet, des harmonies suspendues, répétées en boucle comme des cris dans la brume. Poolside'75 confirme qu'en ce début des années quatre-vingt dix, Davies et le premier Pavement inventaient la même pop-Frankenstein : trop d'idées pour n'en utiliser qu'une par chanson, d'où le collage, le coq-à-l'âne (passer du coq à l'âne, c'est ce que fait le fermier tous les jours, ça n'a rien d'extraordinaire, répondait Godard à ceux qui l'accusaient de ne pas avoir de suite dans les idées). Enfin le dernier titre, Say the Words Impossible. Magie de la home production : « words are flying », la voix semble venir de loin, percer la brume, portée par un souffle, toucher la ligne de guitare sans s'y appuyer ni s'y installer, et repartir dans le lointain. Version rudimentaire de la l'écriture en boucles (loopy), dont parle Davies à propos d'Instinct.   Ce serait une autre manière de décrire l'opposition Davies / Matthews : boucles contre couches. Une composition de Davies avance par enchaînement, superposition et chevauchement de boucles hétérogènes. Matthews travaille par addition et soustraction de couches musicales le long d'une ligne claire. Dans le premier cas, rien, aucun tracé mélodique ne précède l'aventure des boucles, de leurs rencontres, accords et désaccords. Dans le second, la mélodie est première, le travail des couches peut la colorer, la nuancer, l'enrichir, sans la constituer, la suspendre ou l'infléchir. D'où le léger sentiment d'autoroute émanant des compositions de Matthews. La rencontre des boucles et des couches, sur Cardinal, est audacieuse, mais inéquitable. Majeur contre mineur, les couches de Matthews étouffent vite les boucles de Davies, corrigent son cubisme par l'imposition d'un point de vue surplombant qui écrase les perspectives, aplatit les reliefs. C'est peut-être affaire de production, c'est-à-dire de dosage. Sylvain a raison, Davies tentera seul de trouver l'équilibre de ces deux tendances sur son prochain album solo, There's never been a crowd like this. Risquant une production plus précise, moins chargée, plus aérée que celle de Matthews, il le trouvera. J'y reviendrai peut-être plus tard, car après deux textes et demi, j'ai le sentiment d'avoir à peine commencé à approcher le secret de Richard Davies.

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