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3 juin 1910/Naissance de Wilfred Thesiger

Par Angèle Paoli

Topique : Voyage et récits de voyage
Éphéméride culturelle à rebours


   Le 3 juin 1910 naît en Ethiopie, dans une hutte de terre, Wilfred Thesiger.

  Fils d’un ambassadeur britannique à Adis-Abeba, Wilfred Thesiger, explorateur et écrivain, a conduit pendant cinq ans une expédition (1946- 1950) dans le Rub Al Khali. Situé en grande partie sur les territoires d’Arabie Saoudite, le Désert des Déserts passe pour l’une des terres les plus inhospitalières au monde.


LE DESERT DES DESERTS

  « J’étais heureux dans la compagnie de ces hommes qui avaient choisi de m’accompagner. J’avais de l’affection pour eux en tant que personnes et j’aimais leur manière de vivre. Mais bien que je fusse très sensible à l’agrément de nos relations, je ne me leurrais pas au point de croire que je puisse jamais être l’un des leurs. Ils étaient Bédouins, je ne l’étais pas ; ils étaient musulmans, j’étais chrétien. Pourtant, devenu leur compagnon, un lien inviolable nous unissait, aussi sacré que celui d’un hôte à son invité, plus puissant que les obligations de loyauté tribales et familiales. Parce que j’étais leur compagnon de voyage, ils étaient prêts à me défendre envers et contre tous, y compris contre leurs frères, et ils n’en attendaient pas moins de ma part.
  Mais je savais que le plus dur, pour moi, serait de vivre en harmonie avec eux, sans me laisser dominer par mon intolérance, sans me retirer à l’intérieur de moi-même, ni devenir trop critique à l’égard des mœurs et des critères très différents des miens. Je savais par expérience, que les conditions dans lesquelles nous vivions finiraient par m’user lentement, moralement sinon physiquement, et qu’il m’arriverait d’être agacé par le comportement de mes compagnons. Mais, je savais, avec non moins de certitude, que, si cela se produisait, ce serait à moi, et non à eux, qu’en incomberait la faute.
  Au cours de la nuit, un renard glapit quelque part sur les pentes au-dessus de nous. A l’aube, al Auf détacha les chameaux qu’il avait rassemblés pour la nuit, et les laissa partir à la recherche de nourriture. Nous ne devions pas manger avant le coucher du soleil, mais bin Kabina fit réchauffer le café qui restait de la veille. Nous marchions depuis une heure environ, lorsque nous tombâmes sur une zone de végétation qu’avait fait renaître une récente averse. Il nous fallait choisir entre poursuivre notre chemin ou laisser paître nos chameaux : al Auf décida que nous devions nous arrêter et, tandis que nous déchargions outres et sacoches, il nous demanda de faire des provisions de tribule pour la route. Après quoi, il creusa un trou dans le sable pour découvrir jusqu’à quelle profondeur la pluie avait pénétré ― en l’occurrence, jusqu’à quatre-vingt-dix centimètres. Il procédait ainsi partout où il avait plu et, lorsqu’il n’y avait pas encore sur les lieux de plantes que nos chameaux puissent brouter, nous le laissions poursuivre seul ses recherches et continuions à avancer. Je ne voyais pas l’utilisation pratique qu’il pouvait faire de ces renseignements sur les possibilités de végétation en plein cœur du Désert des Déserts, et pourtant, je sentais que c’était précisément ce genre de savoir qui faisait de lui un guide exceptionnel. Après avoir observé al Auf pendant quelques instants, je m’étendis sur le sable et suivis du regard un aigle qui décrivait des cercles au-dessus de ma tête. Il faisait très chaud. Je relevai la température à l’ombre de mon corps et constatai qu’elle était de 29°. Il était difficile d’imaginer que, ce matin même, à l’aube, il ne faisait que 6°. Le soleil avait chauffé le sable au point qu’il brûlait le pourtour de mes pieds, là où la peau est particulièrement tendre.
  Vers midi, nous longeâmes de hautes dunes de sable pâle, puis d’autres, de couleur dorée ; dans la soirée, nous perdîmes une bonne heure à contourner une grande montagne de sable rouge d’environ deux cents mètres de haut. Au-delà, s’étendait une longue plaine salée qui faisait comme un couloir à travers les Sables : nous nous y engageâmes. À un moment, je me retournai et la grande dune rouge m’apparut comme une porte qui, lentement, silencieusement, se refermait derrière nous. En regardant le passage se rétrécit entre cette dune et celle qui s’élevait de l’autre côté du couloir, je m’imaginais qu’une fois qu’il serait clos, jamais, quoi qu’il arrivât, nous ne pourrions revenir en arrière. Bientôt, je ne vis plus qu’un grand mur de sable qui barrait l’horizon.

Wilfred Thesiger, Le Désert des Déserts, Plon, 1978, pp. 170-171-172.


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