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(note de lecture) Cedric Le Penven, "Bouche-suie", par Yann Miralles

Par Florence Trocmé

L’agonie du poème : une lecture de Bouche-suie de Cédric Le Penven 

 

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Il y a dans Bouche-suie une densité du poème qui est d’abord une affaire d’architecture d’ensemble : on trouve dans ce livre une trentaine de poèmes en prose, courts, placés en haut de pages comme autant de « poings noirs » qui frappent et happent le lecteur. C’est aussi une affaire de syntaxe (les phrases y sont brèves, sèches et incisives) et de lexique – disons de thème général – puisqu’il y est question de « l’impuissance à dire »,  de « texte douloureux, aride et nu » et de « livre plongé dans les failles et la blessure » (cf. le prière d’insérer). Mais c’est encore, plus simplement et comme souterrainement, une histoire de prosodie, dont la première phrase serait la matrice. « Bouche cousue » : de même que le dit, ici, insiste d’emblée sur le corps et sur la difficulté à parler, de même le dire porte en germe le drame de tout le livre, qui est précisément la lutte entre l’empêchement et la libération de la parole – mais qui se fait entendre, comme le « chant, sous le texte » mallarméen, dans la présence des deux consonnes à l’initiale de « Bouche » et de « cousu », et qu’on retrouve essaimées dans l’ensemble du texte.  
    
Car les mots qui commencent par ce (b) et ce (k)  sont nombreux dans le poème – et révélateurs. Ils concernent souvent un rapport à la matérialité : à la chair, au minéral, à l’animal. De « branches », « bête », « batracien » à « bout » ou « boule au ventre », de « creux de l’estomac », « cœur » (employé trois fois), « coquilles vides » à « corps » (deux fois) et « causses », tout dit ici le plus concret, et entraîne une signifiance de « la blessure », d’une « présence au monde » pour le moins « précaire » – toutes choses que signale par ailleurs la note d’intention du livre. 
    
Mais ce n’est pas tout : on constate aussi la surreprésentation, parmi ces mots, du sémantisme de la destruction et de la mort, verbes (« brûle » et « brûlée », « brise », « baisser », « creuse », « cracher », « craque ») et noms (« blancheur maculée », « cri », repris quatre fois, et « colère », « croix », « cadavres », « crachat ») confondus. On remarquera aussi, outre l’attaque consonantique commune, la forte présence, dans ces mots, du (r), qui est comme un soutien du (b) et (k), une manière de les souligner, que ce soit dans la même syllabe qu’eux, ou non loin dans le mot. En relevant par exemple « brûle », « bruissent » ou « brise », la « croix » ou  le « cri froissé », en insistant aussi sur des mots où les consonnes sont prégnantes à l’intérieur des mots (et plus seulement à leur entame) – « abricotier », « novembre », « ombre », surtout « écroulé », « écrire » –  il ne s’agit pas tomber dans quelque harmonie imitative, mais de montrer que le poème est le lieu où tout fait sens, où une signifiance joue autant et peut-être plus que la signification des mots, et que ce syllabisme livre peut-être le « cœur » du poème : l’agôn entre ce qui ne peut être que « balbutié » (le mutisme, l’empêchement, la difficulté à dire : en un mot « la blessure ») et la tentative de « poser des mots sur la plaie », comme le suggère la si belle expression : « l’encre cautérise » (soulignons encore les consonnes !).     
    
Il en va ici du corps comme du poème : l’un renvoie constamment à l’autre. Il n’est que de suivre l’évolution du terme « bouche », tout au long du livre (de la « bouche cousue » à la « bouche-suie » qui donne à l’ensemble son titre, en passant par la « Voix brûlée et (la) bouche tordue », la « bouche ensevelie », et même le « mot d’amour et de haine, au travers de la gorge ») pour voir combien l’organique a trait à la condition de possibilité (et d’impossibilité) de la parole. De même, on a l’impression que le poème se donne tantôt comme un suaire, comme « les traces de mémoire sur un drap, l’empreinte de corps en prise avec d’autres corps (…) le baiser-morsure » ou comme « une nouvelle peau de mots qui sache tomber comme robe d’été », et tantôt comme la chair elle-même dans sa nudité : « le rythme visqueux, les molles vibrations de la chair qui s’étonne de n’être que de la chair », avec « l’envie de se mettre à nu et de courir sur les routes jusqu’à l’effondrement ».  
    
Le poème offrirait-il, dès lors, la résolution du conflit qu’il met en scène – parole empêchée vs. parole apaisée et libérée ? Autrement dit, puisqu’il est mis en relation avec le corps et qu’il ne cesse de dire l’écroulement et la mort, se ferait-il aussi puissance de résurrection ? C’est là beaucoup dire. Le poète évoque en tout cas, dans les deux dernières pages, un équilibre précaire (« Être un bon menteur parce que de toute façon ça ferait trop mal ») entre des forces antagonistes, et la poursuite d’une quête (« je passe de pièce en pièce à la recherche de ma voix »). Surtout, plus que de corps ressuscité, il semble faire du poème un corps résonant – qui trouvera son équilibre précisément dans la captation et le maintien de ces forces antagonistes. Une phrase telle que « Je recueille les échos amoindris d’une bouche ensevelie sous les cris qui la percent » le dit fortement : à travers le consonantisme (on retrouve ici l’entremêlement des (b), des (k) et des (r)) et le croisement des motifs évoqués dans l’ensemble de l’ouvrage, on voit bien que le poème se donne pour cette chambre d’« échos » (ce tombeau ?), où la « bouche », certes « ensevelie », persiste à dire les « cris » qui la peuplent et tente une « percée » (un passage par et dans la mort ?), où la parole empêchée s’offre en somme dans son empêchement même (elle serait une agonie « lente, sonore »), et où la « suie » de la « bouche » devient la levée d’un sujet dans et par le poème – le « suis » d’une « bouche » !  
On voit bien, surtout, que ces échos ne cessent de résonner pour qui veut bien y prêter oreille et voix, et que cette «bouche cousue » a aussi pour conséquence paradoxale – c’est sans doute la force de l’agonie du poème (au sens premier) –  de délier toutes nos langues ! 
 
  
(Yann Miralles)  
 
Cedric Le Penven, Bouche-suie, éditions Unes, 2015.  


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