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(entretien) avec Stéphane Korvin, autour de la réédition de "non, rien" d'Agnès Rouzier

Par Florence Trocmé

Florence Trocmé : Vous venez de faire à la littérature, je n’hésite pas à le dire, un magnifique cadeau en rééditant Non, rien, d’Agnès Rouzier. Poezibao, sur proposition de Tristan Hordé, avait publié des extraits de l’œuvre de cette femme disparue trop tôt. Or chaque parution sur le site avait suscité des réactions enthousiastes des lecteurs, demandant toujours où se procurer ses livres. Tous devenus introuvables depuis des années.  
La première question que j’aimerais vous poser est la suivante : comment pour vous s’est produite la rencontre avec l’œuvre d’Agnès Rouzier ? 
 
Stéphane Korvin, Brûle-Pourpoint : Je connaissais l’extrait publié en ligne par Horlieu Editions, il s’agit des premières pages du livre. Il finissait ainsi :  
 
« Pas un homme. Pas un saint. Pas un monstre. MAIS un homme, MAIS un saint, MAIS un monstre. Et la lubricité du songe. Intacte ».  
 
Puis le site de La vie manifeste a publié les mêmes premières pages en ajoutant un passage supplémentaire, on avançait pas à pas dans la lecture. 
 
Fragments, visage invisible, ce livre semblait introuvable et la vie d’Agnès Rouzier s’était perdue avec.  
 
Puis un jour, à une lecture autour de cette autre grande poète Friederike Mayröcker, j’ai rencontré une amie qui tenait le livre dans ses mains. Comme tant d’autres j’avais épuisé les quelques librairies où se cachent de tels ouvrages, les sites de livres d’occasion, j’avais lu les éclats repris ici et là, notamment sur votre site. Il était déclaré comme manquant à la BNF. Elle me l’a prêté. J’ai lu ce livre en continu pendant plusieurs semaines, il exerce une fascination, sa voix est là comme un chant brûlant. Au bout d’un moment je l’ai tapé sur ordinateur, mot à mot, très lentement, au départ en écoutant un album de voix bulgares, puis dans le silence des touches et des mots. C’est une expérience de lecture qui touche à une rare intensité. Je me souviens d’avoir lu La douleur de Duras en Islande, toute une nuit, avec le vent et la pluie qui plaquaient la tente sur le sol. Ce fut la même sensation physique. Puis je suis parti à la recherche de cette femme. 
 
 
Florence Trocmé : Pourriez-vous nous parler d’Agnès Rouzier ? Qui fut-elle ? Dans quel milieu littéraire évolua-t-elle ? Et enfin qu’est-ce qui fait, selon vous, qu’elle a été tellement oubliée ?  
 
Stéphane Korvin : Difficile de répondre à cette question. J’ai appris des choses que je peux vous restituer dans leur brutalité : Agnès Rouzier était schizophrène. Sur une photographie de 1968, elle a 32 ans. Elle est avec son mari Pierre Rouzier et un anglais du nom de Bernard Benson. Ils travaillent à rénover de vieilles bâtisses en Dordogne, son mari fait partie des premiers décorateurs intérieurs à avoir rénové ce genre de maisons. A Paris elle a un grand chien noir qui semble embêter tout le monde. Elle a commencé des études d’infirmière qu’elle n’a pas finies, elle écrit et réécrit sans cesse, perd ses manuscrits dans des trains. Elle dîne chez Jean-Pierre Faye. Au milieu du dîner, elle se lève et part en courant, elle se réfugie dans une impasse. C’est la deuxième fois qu’ils se voient, ils ne se reverront jamais. Elle entretient une correspondance avec les grands écrivains de son temps : Jabès, Barthes, Blanchot. C’est une lectrice inspirée de Kafka, Rilke, Blanchot, Bataille, Artaud… ce que confirme d’ailleurs son livre « Non, rien » marqué dans sa chair par ces auteurs. Il ne faut pas oublier que le premier titre de ce livre fut « Le Désordre, Lecture 1 ». Et il y a dans ces pages une lecture du désordre. Aussi son exigence à l’endroit de l’écriture est remarquable, il n’y a qu’à lire les quelques pages qu’elle a écrites suite à la parution du livre, elles donnent la teneur de son programme poétique. Mais il est complexe de parler d’une personne que l’on n’a pas connue. Elle est décédée en octobre 1981, je suis né en septembre de la même année. J’aurais tendance à être plus dans la projection quant à la façon dont elle a réellement vécu. C’est comme l’oubli, cela ne s’explique pas. Je m’aperçois, maintenant que le livre est à nouveau disponible, que son nom et son livre n’étaient pas perdus. « Non, rien » a été lu à sa sortie et a marqué une génération de lecteurs, qui en ont encore aujourd’hui un souvenir vif. 
 
 
Florence Trocmé : Pouvez nous nous conter maintenant l’histoire de cette réédition, histoire complexe je crois, qui a commencé par une véritable enquête.  
 
Stéphane Korvin : Oui, comme je l’évoquais, l’absence d’information était telle qu’il a fallu recommencer par des choses assez simples comme rechercher tous les Rouzier de France et appeler. Au fur et à mesure des semaines, j’ai réussi à trouver quelques articles qui parlaient plus spécifiquement de Pierre Rouzier. Puis il y a eu la rencontre avec Jean-Pierre Faye et les après-midi à parler de cette formidable période Change. Finalement, un peu comme Collobert, et même sûrement de manière plus exacerbée, Rouzier semble avoir évolué hors de tout groupe, ce qui explique que peu de personnes, à ma connaissance, puissent en parler vraiment aujourd’hui. L’histoire du manuscrit de « Non, rien » est à ce titre assez exemplaire. Il a été trouvé par un ami de Philippe Boyer dans la rue avec une lettre de Deleuze, une lettre de Blanchot (toutes les deux « dithyrambiques » à l’égard du manuscrit) et une importante somme d’argent. Ce manuscrit est proprement tombé du ciel, ou il aura chuté. J’ai fini par apprendre après plusieurs semaines de recherche que Pierre Rouzier avait été assassiné en 1997 à Fès. En retrouvant un homme qui l’avait côtoyé alors, et qui s’était longuement entretenu avec lui au sujet de l’écriture d’Agnès Rouzier, j’ai appris que son souhait avait été de publier ce livre avec une couverture intégralement blanche, sans titre, sans rien et quand son mari lui avait dit qu’il fallait un titre, elle aurait répondu « non, rien ». Quand j’ai raccroché, je savais que je devais faire ce livre et comment je devais le faire. J’ai alors mis de côté ce que j’avais appris et me suis concentré sur sa réédition. Aujourd’hui, je reprends les éléments de biographie là où je les ai laissés. Il y a aussi tous les lecteurs de l’époque, émus du retour de ce livre, qui m’écrivent et m’aident avec les quelques éléments d’histoire qu’ils peuvent apporter. Enfin il me semble que la vie d’Agnès Rouzier restera un mystère. 
 
 
Florence Trocmé : Pouvez- vous nous présenter les différentes œuvres d’Agnès Rouzier ? D’autant que vous avez, je crois, l’intention de rééditer l’ensemble de cette œuvre.  
 
Stéphane Korvin : Il y a « Non, rien » qui est donc paru en 1974 dans la collection Change/Seghers et qui est maintenant à nouveau disponible. Suivront deux autres livres : « Lettres à un poète mort » où elle répond à des lettres de Rilke, ce livre sera accompagné des quelques autres textes poétiques dont « A haute voix » écrit d’un trait, et « Essais » qui reprendra ses deux essais sur Kafka et Blanchot parus dans la revue Change, ainsi que des extraits de son journal. Ainsi les textes parus dans son livre posthume « Le fait même d’écrire » coordonné par Pierre Rouzier toujours dans la collection Change/Seghers en 1985 seront tous intégralement réédités. J’aimerais enfin proposer un volume critique de son œuvre : « Toute écriture qui ne crucifie pas efface ». La lecture récente de Véronique Pittolo montre, s’il en était besoin, que l’œuvre d’Agnès Rouzier est électrisante et nourrit notre pensée. Ce livre reprendra également les deux entretiens radio qu’elle a donnés. 
 
 
Florence Trocmé : Quelles sont selon vous les grandes caractéristiques de l’œuvre d’Agnès Rouzier ? Qu’est-ce qui  explique la ferveur qu’elle suscite chez ceux qui l’ont lue et qui souvent restent marqués par cette lecture ?  
 
Stéphane Korvin : Agnès Rouzier s’est lancée dans une quête éperdue de la phrase. Elle veut absolument tout faire rentrer dans son écriture. Ce qui nous en est parvenu est bouleversant. Comment expliquer qu’un livre puisse changer une vie. Il en va de même des personnes que l’on rencontre et qui nous touche jusqu’à nous renverser. Personnellement, je ressens physiquement cette écriture, elle pourrait même me faire disjoncter. Il y a une sincérité, une liberté ; et puis ces paysages, ces chambres, ces rues, ces lignes nous sont proches, elles parlent à notre violence, notre désir, notre angoisse, nos doubles. 
 
 
Florence Trocmé : Pouvez-vous nous parler de cette structure que vous avez créée pour la réédition de l’œuvre d’Agnès Rouzier ? Vous avez semble-t-il l’intention de la dédier principalement à des livres introuvables ? Pouvez-vous déjà donner quelques pistes ou quelques indications sur votre manière de travailler ? 
 
Stéphane Korvin : Je vais m’atteler à porter les livres d’Agnès Rouzier. « Non, rien » a été tiré à 1.000 exemplaires et j’en ai encore 950 dans mon salon. Ce livre doit circuler, idéalement, il devrait même être « perdu » dans les villes et lu par hasard. La suite je ne la connais pas, j’ai en tête deux auteurs. Je ne suis pas sûr que l’expérience Rouzier soit transposable. Il y aura d’autres histoires, je l’espère. Aujourd’hui j’ai du mal à sortir de son écriture, je ne suis pas sûr de le vouloir non plus. Je lis aussi en boucle « Le travail d’amour » de Mathieu Bénézet. Ce livre me fascine.  
 
 
Florence Trocmé : Pouvez-vous vous présenter brièvement ? Vous venez de créer Brûle-Pourpoint mais vous participez à d’autres aventures éditoriales, notamment autour de deux revues, avec Marie de Quatrebarbes et de Maël Guesdon ? Qu’est-ce qui vous tient à cœur et vous entraîne sur ces chemins éditoriaux ? Êtes-vous aussi un écrivain ?  
 
Stéphane Korvin : Je bricole effectivement une revue qui s’appelle Aka. Je propose à chaque numéro une page que j’aime, qui me préoccupe, et j’incite d’autres auteurs à retentir autour. C’est une revue reliée à la main, un peu fragile, un peu confidentielle. Sinon avec Marie et Maël, nous avons monté le collectif z : autour d’une publication qui s’intitule série z : et qui invite, à chaque numéro, quatre auteurs avec pour fil conducteur l’animalité. Ces projets naissent de l’envie de construire des lieux de poésie. L’écriture est solitaire, nous le savons tous, mais ces projets sont importants, partager est nécessaire. Vous l’aurez donc compris, je lis, j’écris, je dessine, je publie cette année deux livres (« noise » chez Isabelle Sauvage et « bas de casse » chez Aencrages & co) ainsi qu’une petite plaquette de dessins qui accompagne un texte de Corinne Lovera Vitali  (« L’absence des cowboys » chez Ripopée). Je continue ainsi les gestes qui nous composent : travailler, raturer, offrir. 
 
 
©Poezibao et Stéphane Korvin 
 


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