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Sils maria - 8/10

Par Aelezig

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Un film de Olivier Assayas (2014 - France, Allemagne, Suisse) avec Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloe Grace Moretz

Un superbe film, féminin, profond, touchant.

L'histoire : Maria Enders, immense actrice internationale, se rend en Suisse pour un hommage à Wilhelm Melchior, celui qui lui donna son premier rôle il y a bien longtemps et avec lequel elle a ensuite tourné plusieurs fois. Accompagnée de son assistante personnelle, Val, indispensable petit elfe qui veille sur tout et pense à tout, elle compte s'installer au domicile de Wilhelm et son épouse, à Sils Maria. Et puis brutalement, juste avant la cérémonie, Wilhelm meurt. Effondrée, Maria se sent déstabilisée ; c'est tout un pan de sa vie qui disparaît, avec de bons et des mauvais souvenirs. Parallèlement, un jeune réalisateur voudrait monter la pièce de Wilhelm qui fit connaître Maria au monde entier. Une tragique histoire d'amour et de manipulation entre une jeune femme, Sigrid, et une autre vieillissante, Helena, qui est tombée amoureuse d'elle. Mais là, on lui demande de jouer non pas Sigrid... mais Helena la vieille. C'est un second choc pour Maria. Elle refuse catégoriquement, se pense incapable de jouer cette femme mûre. Elle n'en est pas là ! Val insiste, c'est un réalisateur fantastique et le rôle est magnifique. Elle tente de convaincre Maria, en essayant de lui faire lâcher prise : non, elle n'a plus vingt ans, et le monde a changé...

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Mon avis : D'habitude, je n'aime pas trop Assayas et j'étais carrément fâchée contre lui après la léthargique et notariale Heure d'été. Donc ce Sils Maria me faisait très peur, malgré les critiques de haute volée de la presse (mais justement, ça interpelle parfois...) et la présence de Binoche et Stewart, que j'adore. Finalement, on s'est lancé. Ouf ! C'est une petite merveille que nous aurions ratée !

Voilà enfin un film où les femmes sont les héroïnes, et tout tourne autour d'elles. Et le mieux, c'est que c'est un homme qui est derrière la caméra, et j'adore quand les garçons comprennent aussi bien les filles ! Tout est tellement juste et délicat et violent parfois. Messieurs, je vous rassure, ce n'est pas parce qu'il n'y a que des nanas, et qu'en plus on ne voit ni nénés ni postérieurs (juste une vague silhouette nue de Binoche qui se baigne dans un lac), que c'est nul ! Mon mari a beaucoup aimé aussi.

C'est une magnifique double mise en abyme que nous raconte Assayas. L'histoire d'une femme qui revit, au travers d'une pièce, sa révolte non avouée contre l'âge qui inexorablement fait son oeuvre. Et qui parallèlement éprouve un sentiment fort ambigu envers sa jeune assistante, comme dans la pièce.

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Beaucoup de thèmes sont abordés, et les dialogues, à la fois très naturels mais très riches aussi, nous lancent sur des pistes de réflexion qui au final s'interrogent sur les multiples facettes de la femme d'aujourd'hui ; une femme universelle, qui donc a quasiment les mêmes angoisses et les mêmes questions qu'un homme. En ce sens, le film est féministe, dans le bon sens du terme : la femme est un homme comme les autres. Homme dans le sens humain, vous l'aurez compris.

Sont évoqué en premier lieu l'âge et le vieillissement. Maria sait bien qu'elle n'est plus toute jeune, mais refuse qu'on lui dise, rejette l'idée, se voile la face. Dans cette pièce, opposant une jeune femme à une femme mûre, elle a joué autrefois celle de dix-huit ans et connu la gloire. Elle est restée cette jeune fille d'alors, dans sa tête, et est presque offusquée qu'on lui propose aujourd'hui de jouer la "vieille". Elle s'était fait une idée totalement fausse du personnage, à cause du décalage des générations, l'a soigneusement conservée, et Val essaie en vain, avec une infinie douceur, de lui expliquer que les choses ont changé, qu'elle doit mieux comprendre Helena, et que celle-ci lui ressemble beaucoup plus qu'elle ne le pense. Lorsqu'elle décide d'accepter, la symbolique est belle, Maria abandonne ses vêtements de star et se coupe les cheveux comme un garçon : va-t-elle devenir enfin elle-même ? Nous, femmes, avons toujours ce réflexe aux moments importants, heureux ou malheureux de notre vie : couper nos cheveux !

Ici, tout se passe dans le milieu du cinéma, dévorant, particulièrement représentatif de la violence morale faite aux femmes sur la question de l'âge. Mais on peut facilement reporter ces sentiments, ces voies de garage, ces désillusions, dans n'importe quelle autre activité. Le cinéma aussi est une "société" comme les autres.

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Se pose aussi la question de l'homosexualité. C'est le thème de la pièce. N'est-ce pas, là aussi, la vie de Maria, un aspect qu'elle refuse a priori ? Elle n'est pas mariée, parle de brèves liaisons qu'elle a eues, jamais rien d'important ; elle n'a pas d'enfant ; hors tapis rouge, elle est très masculine, habillée en homme, cheveux ultra courts, pas de maquillage. Et elle ne peut se passer de Val, qui semble être en adoration devant elle. Maria voit-elle en Val la fille qu'elle n'a pas eue, ou bien est-elle amoureuse d'elle, sans jamais l'avouer, parce qu'elle est d'une génération où ces choses-là ne se disaient pas, ne se vivaient pas ? La relation est très ambiguë. Le film ne nous révèle rien de concret. Mais l'homosexualité est latente, et - là encore - fait écho à l'histoire racontée par la pièce qu'elles répètent.

J'ai aussi aimé le rapport Val / Jo-Ann. L'introvertie, l'extravertie. Val est une fille solitaire, une fille de l'ombre, qui s'égare elle aussi dans quelques rapports amoureux fulgurants et vite oubliés. De ses virées nocturnes, elle ne raconte rien ; l'important est de revenir auprès de Maria. Fille de son temps, accro à ses téléphones et tablette, elle est fascinée par la jeune starlette Jo-Ann qui a son âge et vit sur une autre planète. Lancée enfant dans l'arène, adulée, elle vit dans les paillettes et l'alcool, poursuivie par les paparazzi (le portrait semble très inspiré de Lindsay Lohan...) Mais Val aspire parfois à être Jo-Ann, la star ; et Jo-Ann aimerait parfois vivre dans l'ombre, comme Val. Aussi éloignées l'une que l'autre que la lune du soleil, les deux jeunes femmes pourtant se comprennent mieux que Maria qui, elle, voit des rivales, des filles qui vont lui voler sa vie, parce qu'elle vieillit et qu'elle ne veut pas laisser sa place.

Rappel troublant : la propre actualité de Kristen Stewart, promue star en une seconde, jetée en pâture à des fans survoltés, médiatisée jusqu'à l'obscénité dans sa relation avec Robert Pattinson, alors que, comme Val, elle aime les jeans/baskets et la tranquillité... Sachez aussi qu'Assayas fut celui qui "révéla" une toute jeune actrice, Juliette Binoche, dans Rendez-vous !

Ca parle énormément, et l'on ne voit quasiment à l'écran que Binoche et Stewart ! Mais quels dialogues, quelle performance, et quel charme ! Kristen nous fait oublier à tout jamais Twilight et nous enchante de toutes les promesses qu'elle détient. Juliette nous ravit encore une fois, avec sa gravité et ses éclats de rire, un paradoxe bien à elle, et nous laisse entrevoir, elle aussi, combien elle a encore à nous donner dans l'avenir !

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Pendant ces deux heures de dialogues et de beaux paysages montagnards, je ne me suis pas ennuyée une seconde : l'histoire, bien que linéaire, est riche, intense, émouvante. Entre le film dans le film, et le film tout court, les actrices du vrai film et celui d'Assayas, tout se mélange, tout se reflète à l'infini comme dans une galerie de miroirs...

Des portraits de femmes inoubliables...

Le film a été encensé par la presse, mais peu suivi par le public : 230.000 entrées en France. Pas si mal pour un Assayas. Mais je regrette toujours que ce genre de films n'atteignent jamais des 500 ou 800.000 qu'ils mériteraient. Cela voudrait dire que les gens s'intéressent à autre chose que des bonshommes courant après d'autres avec des bazookas, ou des ploucs qui font pleurer les chaumières, pour prouver que dans le fond, ce ne sont pas des ploucs.


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