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Rose Bosch tire dans le tas…

Par Kilgore

>> On trouve dans Les Années Laser de ce mois-ci une interview assez gênante de la réalisatrice de La Rafle, où cette dernière ne donne pas franchement dans la mesure. On peut à la rigueur comprendre ce genre de point de vue (comme on peut comprendre que certains vétérans refusent à jamais de pardonner aux Allemands), moins la façon péremptoire et vengeresse dont il est exprimé.

Je cite :

Rose Bosch, interrogée sur la question du sentimentalisme : " Je me méfie de toute personne qui ne pleure pas en voyant le film. Il lui manque un gène : celui de la compassion ".

Relance du journaliste : " Vous exagérez, là. Ce n'est pas parce qu'on ne pleure pas devant La Rafle qu'on est un monstre ou un mutant ! "

R.B. : " En tout cas, c'est ce que je pense. Je n'ai pas eu besoin d'ajouter de la tragédie à la tragédie. J'ai moi-même vu de près les conséquences horribles de conflits, en Asie ou ailleurs, et je sais que dans ces moments-là, le sublime le dispute à l'horrible. Je sais aussi que partout, toujours, les enfants traversent tout ça soit en jouant à la guerre, soit en appelant leurs mères. Je n'allais quand même pas priver le public de ces émotions fortes et justes ! On pleure pendant La Rafle parce que... on ne peut que pleurer. Sauf si on est un " enfant gâté " de l'époque, sauf si on se délecte du cynisme au cinéma, sauf si on considère que les émotions humaines sont une abomination ou une faiblesse. C'est du reste ce que pensait Hitler : que les émotions sont de la sensiblerie. Il est intéressant de voir que ces pisse-froid rejoignent Hitler en esprit, non ? En tout cas, s'il y a une guerre, je n'aimerais pas être dans la même tranchée que ceux qui trouvent qu'il y a " trop " d'émotion dans La Rafle. "

Autrement dit, si vous n'avez pas pleuré, bande d'inconscients "pisse-froid" crypto-nazis, voici votre portrait moral brossé en quelques allusions qui font frémir... Face à la démonstration, il faut être démonstratif, pleurez donc !, nous affirme Rose Bosch. Maladresse d'une cinéaste qui défend son film face aux critiques persistantes, et dont les mots ont dépassé les idées ? Possible, probable même - on l'espère pour elle. Il serait de toute façon idiot d'exagérer l'importance de ces déclarations. N'empêche. La question du sentimentalisme, c'est celle du traitement, pas celle de la vérité historique : qui peut douter de la terreur, de la douleur, de l'incompréhension des raflés, des pleurs qu'ils ont versés, de leurs cris, hormis quelques tarés révisionnistes ? Là n'est pas le reproche qui a pu être formulé. D'une certaine manière, il n'y a jamais trop d'émotion, il n'y a que des faillites artistiques à la communiquer, à la faire accepter - et puis faut-il vraiment rappeler qu'on ne mesure pas l'ampleur de l'émotion au litre de larmes, qu'il n'est pas encore obligatoire d'en verser pour la publier, et qu'enfin n'est pas nécessairement insensible celui qui ne pleure pas, n'est pas forcément voleur celui qui en a la tête, etc...

On peut saluer sans réserve le fait qu'un film ait mis en lumière cet événement tragique, honteux, impardonnable, tout en en émettant (des réserves) sur la qualité cinématographique de l'œuvre ; on peut justement ne pas pleurer parce que l'œuvre n'est clairement pas à la hauteur de la tragédie qu'elle restitue, aussi louables ses intentions soient-elles, et aussi sensible qu'on soit à l'événement historique lui-même. Le jugement esthétique n'est jamais aboli par la question morale : la "morale de l'art", c'est le Beau, et le Laid autant que le Beau. Enfin... Je vais pas me mettre à donner dans le définitif, moi aussi, c'est un peu trop vaste pour un simple post tout ça... Brisons là.

J'en profite pour rappeler, puisque cela n'a pas vraiment été fait lorsque La Rafle est sorti, que le film de Rose Bosch n'est pas le premier à se pencher sur le sujet. Monsieur Klein, chef-d'oeuvre d'une beauté et d'une puissance indicibles, dévastatrices, y trouve son achèvement, même s'il ne le prend pas pour centre. Je ne me souviens pas avoir ressenti l'envie ou le besoin de pleurer. Je suis juste resté là, anéanti, et pour longtemps. Ce genre d'émotion n'est certainement pas moindre qu'une explosion lacrymale - et elle s'inscrit dans une mémoire qui est aussi celle de l'événement. Certes, Monsieur Klein, fiction kafkaïenne, n'est pas une reconstitution historique précise, ancre son fantastique dans la réalité de l'Occupation, et l'émotion que provoque cette fin résulte de l'ensemble, d'une trajectoire. Mais Losey, lui, offrait et demandait bien autre chose que des larmes ; l'évocation de la Rafle du Vel d'Hiv exige de toute façon autre chose que de la simple compassion.


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