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Une page de l’histoire maritime de la Guadeloupe et de l’Italie

Publié le 19 juillet 2015 par Halleyjc

Merci à Gérard d'entretenir cette flamme italienne en Guadeloupe et sans laquelle la Guadeloupe ne serait pas la Guadeloupe. Ci-après la traduction d'un article paru dans

http://www.lindro.it/reportage-dalla-guadalupa/?pdf=141173.

Un message envoyé dans la «toile» rouvre un morceau d'histoire maritime italienne

Un "brick" italien arrive au port de Pointe-à-Pitre en Guadeloupe dans les Antilles françaises. Il s’appelle "Leopoldo". Il est parti de Meta di Sorrento.

Son capitaine, Leopoldo Petrelluzzi, 30 ans, est le frère aîné de mon arrière-grand-père, Giuseppe Petrelluzzi, tous les deux capitaines à bord des navires de leur père Ferdinand, propriétaire de navires de Meta di Sorrento.

C’etait le 14 Février 1896, le jour de la Saint-Valentin.

Un brick à la Guadeloupe

Quand il arriva à l’Ile Papillon (comme les habitants de la Guadeloupe appellent affectueusement leur île qui a effectivement la forme d'un papillon), le capitaine Léopold Petrelluzzi ne savait pas qu’il y resterait pour la vie.

Comme Christophe Colomb, qui, quatre cents ans avant avait «découvert» la Guadeloupe lors de son deuxième voyage aux «Indes Orientales», le capitaine de Meta di Sorrento a été fasciné par sa beauté. Des plages immaculées autant que l'œil peut voir, de la mer à des nuances du bleu au vert émeraude, une végétation tropicale luxuriante et une grande abondance de sources d'eau, comme dans les montagnes de la péninsule de Sorrente, et même un volcan, le Soufrière, la forme vaguement similaire à celle de son bien-aimé Vésuve.

Mais ce fut la rencontre avec la jeune Laurence Collin de la Roncière, qui vivait avec sa famille dans une des îles dans le port du port de Pointe-à-Pitre, à convaincre le capitaine de Meta de rester. Il ramena "Léopold" en Italie et peu de temps après il retourna à la Guadeloupe pour épouser Laurence. En 1898 il acheta l’île à côté de celle de sa bien-aimée, qui dans les cartes nautiques actuelles porte encore le nom de «l'île Petrelluzzi." Sur cette petite île - aussi appelée «l'île des feuilles" nacquit en 1887 le poète Alexis Léger (alias Saint John Perse), gloire littéraire française et prix Nobel de la littérature en 1960. Ce fut là que l'aventure des Caraïbes de Léopold Petrelluzzi commença, comme le rappelent ses nombreux descendants (il ya environ 300), dont beaucoup vivent encore en Guadeloupe.

La toile de fond

Après l'unification de l'Italie, dans la seconde moitié du 19ème siècle, le drapeau tricolore italien commence a apparaître sur des navires dans le monde entier. De nouveaux armateurs italiens entrent en activité, qui commencent à rivaliser avec les très fortes compagnies étrangères anglaises, allemandes, françaises, néerlandaises, scandinaves, non seulement pour le transport des personnes, mais aussi pour les marchandises.

Mais déjà dans la première moitié du 19ème siècle la marine  marchande du Royaume des Deux-Siciles s’était imposée dans toute la Méditerranée comme l'un des plus actives, déjà à cette époque les propriétaires de navires napolitains contrôlaient plus d'un tiers de la flotte marchande des Deux-Siciles. Les bateaux  étaient à voile,  beaucoup d’entre eux furent construits spécifiquement pour les traversées transatlantiques.

Après l'unification de nombreuses endroits de mer s’organisent pour répondre à la demande de transport maritime dans le monde et l'industrie de la construction navale dans le sud de l'Italie, lancée par les Bourbons, en particulier par le roi Charles III, se renforce sous le Royaume d'Italie , au profit de l'économie, en particulier dans la péninsule de Sorrente, où les chantiers de Castellammare di Stabia, Vico Equense, Meta et Piano di Sorrento donner lieu à un phénoménal développement économique pour la production d'outils, de voiles et de cordages et de l'équipement de bord. Sans oublier les dizaines de milliers de marins de cet endroit engagés sur les navires italiens qui sillonnent le monde, dont beaucoup sortent des écoles navales établies à Sorrento, et dont la renommée est toujours inchangée et objet de fierté pour la population locale.

En 1866, les chantiers navals de Alimuri à Meta di Sorrento possédaient 8 bassins de carénage ou des centaines de travailleurs travaillaient. Le chantier naval de Castellammare di Stabia poduisa en même termps des bricks et des goélettes qui partent ensuite pour les routes d'Europe du Nord, la mer Baltique, des Amériques et des Antilles, aussi loin que la Chine et l'Australie pour fournir des produits italiens de toutes sortes. Les équipages  de la Méditerranée , à cause de la forte demande de transport de denrées alimentaires et de matières premières pour les régions industrialisées, grâce à une gestion familiale, sont en mesure de fournir leurs services à des prix compétitifs et avec des bénéfices substantiels. Les navires construits dans le golfe de Naples ont tellement de succès qu’ils furent enregistrés dans une categorie de mérite supérieur à partir de 1867 dans le Bureau Veritas, le registre naval publié à Paris. Des chantiers de construction à Procida, Alimuri, Piano di Sorrento, Castellammare di Stabia et de Equa (Vico Equense), dans le cours de vingt ans sont lancé des centaines de grands navires (entre 300 et 500 tonnes), dont beaucoup sont gérés par des familles d'armateurs la côte de Sorrente.

Et c’est d’une de ces familles que ressort l'histoire que je raconte ici.

L'histoire, aujourd'hui

L'histoire du “brick” de la Guadeloupe est restée dans l’histoire des propriétaires de navires de Sorrente. On la mentionne dans le petit musée des bateaux "Mario Maresca", situé dans une maison du XVIIIe siècle de Meta di Sorrento, avec des objets et des documents sur la marine marchande locale de 1820 à la Première Guerre mondiale dans une région marquée par les activités maritimes et une tradition séculaire dans ce secteur.

Un tableau représentant la "Léopold" en difficulté dans la mer en tempête apparaît aussi parmi les «ex-voto» sur l'affichage au Sanctuaire de la Madonna del Lauro "patronne des marins" à Meta di Sorrento. Il avait été donné à l'église par le même Leopoldo Petrelluzzi survécu à un typhon rencontré lors d'un voyage de Marseille à New York. Il avait 26 ans et seulement un an avant il était devenu capitaine du "brick" qui portait son nom. Dans le journal de bord c’est Léopold lui-même à décrire les moments terribles dans lesquels le bateau, ballotté par les vagues, était en danger de naufrage. Il était de 30 Septembre 1891. Ce document décrit les efforts considérables accomplis par le capitaine et les marins de garder le brick à flot et de surmonter le défi des vagues, avec la promesse que le jeune capitaine avait fait à"sa" Madonna del Lauro pour la  remercier d’avoir sauvé le navire.

Un de ses petits-fils, Claude Petrelluzzi, qui était lui aussi capitaine, a décrit dans une lettre cette expérience de son grand-père Léopold en expliquant comment dans les moments difficiles auxquels un capitaine est confronté "devient spontané le recours à l'aide divine et la prière jaillit avec force et humilité, soit si on est croyant soit si on ne l’est pas ". Le "Léopold" a par la suite changé son nom pour devenir "Augusta" sous drapeau allemand. Il a été coulé au large de la côte de Tunis au cours de la Seconde Guerre mondiale.

La famille de la Guadeloupe

Les difficultés de déplacement de voyage et les deux guerres mondiales ont rendu les contacts de plus en plus rares entre la famille de la Guadeloupe et celle de Meta.

Enfin, un message que j’ai posté sur Facebook a aidé à retrouver la clé. Une fois établi le contact initial il a été possible de mettre ensemble des morceaux de l'histoire de la famille avec les descendants du capitaine du brick, notamment avec Gérard Petrelluzzi, qui de la Guadeloupe a répondu au "message dans la bouteille” que j'avais lancé dans la «mer» de la toile.

Il a  aussi travaillé dans le secteur maritime et a dirigé longtemps l’ agence maritime lancée par l'ancêtre de Meta di Sorrento. Comme ils l'ont fait et continuent de le faire beaucoup de ses cousins et autres parents qui ont consacré leur vie à la mer soit comme capitaines, soit en tant que engagés dans l’activité de importations et exportations pour l'industrie maritime.

Des messages ont été échangés et l'histoire que j'avais entendu raconter dans mon enfance comme si elle était une légende exotique est devenue une histoire vraie qui m'a permis de donner un visage aux gens aux noms connus, de redécouvrir dans leurs visages des traits de famille et de lier  l’endroit ou je suis née près de Sorrento à l'île des Caraïbes qui allécha le capitaine du brick "Léopold" de Meta di Sorrento quand il arriva dans le Nouveau Monde.

Avec mes enfants, Dario et Giulio j’ai rencontré le mois dernier Gérard Petrelluzzi, ses frères, Serge, Maurice, Marius et leur sœur Cathy, leur mère Mireille, une merveilleuse octogénaire, et de nombreux autres cousins ​​qui vivent sur l’île, et qui, comme Philippe Petrelluzzi et son fils Gregory continuent à tenir en vie la tradition marinière de la famille.

Ce fut une réunion de famille insolite insérée dans un tableau d'histoire oublié d'une Italie fière de ses traditions maritimes où les navires qui quittaient la péninsule de Sorrente sillonnaient les mers du monde entier et lorsque le "made in Italy" était beaucoup plus qu’une simple étiquette commerciale.

Il a eté étonnant de constater combien, parmi les descendants de Léopold, reste encore très vivante l'image de la terre d'où il était parti, cette Meta di Sorrento où a commencé l'aventure du "brick" qui portait son nom. Et de comprendre comment l'image de Meta di Sorrento, que seulement quelques-uns d'entre eux ont visité, pour eux reste celle d'un lieu magique liée à un passé glorieux qu'aucun jamais ne réussira à effacer. Ils sont tous fiers de cette origine même si pour beaucoup d'entre eux Meta est juste une image de carte postale. Mais ils sont fiers de la tradition maritime de ce pays, de l'image d’expertise de la navigation et du savoir-faire napolitain que Meta a su répandre à travers le monde. Et ils sont orgueilleux de vivre dans un endroit comme la Guadeloupe, d'avoir donné à cette île merveilleuse leur contribution de travail et d’expérience. Dans les photos anciennes qui ornent l'agence maritime Petrelluzzi on voit le "Léopold" amarré au quai de Pointe-à-Pitre avec les marins occupés à charger la marchandise, y compris les barils de rhum qui iront enrichir les cuisines des pâtissiers qui produisent les fameux “babá” de Naples. Et des sacs de canne à sucre et du café entassés avec  des paquets d’épices utilisées à l'époque pour soigner et pour la cuisine.

Guadeloupe entre les deux guerres mondiales

Sur le sucre est également basée la renaissance de la Guadeloupe - une colonie française au début du siècle dernier, et actuellement territoire français d'outre-mer et en tant que telle partie de l'Union européenne – quand la Première Guerre mondiale avait transformé en champs de bataille les terrains français utilisés pour la production de betteraves. Avec la canne de la Guadeloupe et de la Martinique la France a pu obtenir le sucre dont il avait besoin, en relançant de cette façon l’économie des territoires français d'outre-mer. Jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Antilles françaises ont également subi des pertes et traversé une période de grandes difficultés. Actuellement, les deux îles font partie de l’administration française et ils utilisent l'euro comme leur monnaie.

D'un extrait d'une lettre écrite par l'épouse de Léopold Petrelluzzi  à ma grand-mère Laura Salvati Petrelluzzi le 18 mai 1939 (et trouvée parmi les papiers de la famille) ressortit la préoccupation de l'avenir et un grand désir de paix. Pourquoi - se demande Lorenza Petrelluzzi née La Roncière, la femme qui avait convaincu le jeune capitaine Léopold à s’établir en Guadeloupe - les gouvernements doivent continuer à combattre nous obligeant à vivre à l'écart? Pourquoi cette peur de demain qui nous  dévore et détruit nos projets? La paix! Qu'il est beau ce mot, et comme je le souhait  du fond de mon cœur. Et alors je ne pourrais quitter mon île sans peur pour venir chez vous, vous rencontrer une dernière fois, vous revoir pour vous dire tout mon amour. Et elle admet que «après la mort de Léopold, je n'ai plus personne à qui parler de vous (mes parents italiens, ndr), mes enfants vous connaissent à peine." Mais à sa belle sœur italienne Lorenza demande de «ne pas m'oublier. Aimez-moi comme moi je vous aime ".

Une histoire celle que je vous ai raconté  qui est faite de liens que les océans n'ont pas été en mesure de couper. Les contacts peuvent également reprendre entre les générations successives, si la mémoire ne s’éteint pas. Parce que l’émigration sert à construire des ponts, à recréer des liens, à transmettre les traditions et les coutumes qui se reproposent dans les générations futures, malgré la distance. Et pour relancer l’activité et le travail.

Non seulement un paradis touristique

Actuellement la Guadeloupe est un centre touristique d'une grande beauté, adapté à tous les goûts: mer, montagne, des soins spa, sports nautiques, la nature non contaminée et des hôtels de luxe pour le tourisme (comme La Créole Beach Hôtel de Le Gosier où je logeais), plongées au milieu des forêts de corail à caresser les tortues et des sorties sur un bateau à voile ou le jet-ski, ou les pirouettes à couper le souffle avec le wind surf et le kite-surf. Et  une cuisine variée qui a su absorber le mieux de celle européenne et bénéficie d'une large gamme de produits du terroir, fruits et légumes, du poisson frais à la viande savoureuse.

Le tourisme, avec le transport et le commerce maritime, est l'une des principales activités de l'île, ou plutôt des îles comme le "papillon" de la Guadeloupe est entouré par un anneau de petites îles chacune avec ses propres caractéristiques. Comme Marie-Galante, l'île aux cent moulins, où le temps semble s'être arrêté à l’époque  de chars à bœufs et où le parfum du rhum semble planer sur l'ensemble du territoire où la canne à sucre il est cultivée.

La relance de l'activité touristique a signifié pour les Antilles françaises - et pour l'ensemble des Caraïbes dans lesquels sont intégrés les deux départements d'outre-mer français de la Guadeloupe et de la Martinique - l'ouverture de nouvelles initiatives telles que le design et la mode.

A l’occasion d’un défilé de mode organisé au siège de la télévision locale à Pointe-à-Pitre auquel j'ai assisté le 4 Juillet j’ai compris l’importance de ce métissage: le tissu madras, coton imprimé de motifs indiens traditionnels typiques inspirés par les tartans écossais, a été utilisé par la styliste Lorela Nadege Descombes pour composer des robes fantastiques, enrichies de ruches et écharpes mais aussi des robes deux pièces simples aux couleurs ensoleillées qui font la joie des yeux a les voir habiller des jolies modèles à la peau ambrée. Une explosion de couleurs et d'imagination issus de la tradition, mais aussi projeté dans un avenir de nouveaux échanges, de nouveaux marchés, de nouvelles propositions. L'immigration indienne en Guadeloupe métisée avec les traditions locales a su  créer de nouveaux styles qui se sont mélangés avec ceux des habitants traditionnels, en mélangeant le génie local, le goût italien et le "savoir-faire" de la France.

Cela confirme le fait que l'histoire de l'émigration comme l’histoire que j'ai racontée est devenue une histoire d'intégration, avec les descendants du capitaine du brick de Meta di Sorrento devenus le tissu vivant d'une société éloignée mais au fond très similaire à celle qu’il avait quitté en 1896. Près de il y a cent vingt ans.

Maria Laura Franciosi


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