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04. LES ENFANTS DE LA PLUIE, (France, Corée du Sud - 2002)

Publié le 04 juin 2008 par Daniel
Derrière les masques :
04. LES ENFANTS DE LA PLUIE, (France, Corée du Sud - 2002)

LES ENFANTS DE LA PLUIE (2002) de PHILIPPE LECLERC
ou LES RAPPORTS ENTRE HOMMES ET FEMMES

Un film analysé et décrypté par
Marc-Jean Filaire

Enseignant en Lettres modernes à l’université de Nîmes

04. LES ENFANTS DE LA PLUIE, (France, Corée du Sud - 2002)


Fiche technique :
Avec les voix de Frédéric Cerdal, Marjolaine Poulain, Fily Keita, Mélody Dubos, David Kruger, Gilbert Levy, Pascale Chemin, Yann Lemadic et Benjamin Pascal
. Réalisé par Philippe Leclerc. Scénario de Philippe Caza, d'après Serge Brussolo. Compositeur : Didier Lockwood.

Durée : 86 mn. Disponible en VF.

Introduction

La structuration formelle du récit des Enfants de la pluie répond à toutes les attentes traditionnelles du schéma d’un conte et en cela le film de Philippe Leclerc ne propose rien d’innovant. Pourtant, le regard qui est posé sur les rapports entre les hommes et les femmes assure à cette histoire sa particularité : alors que le conte ne fait le plus souvent que reprendre une représentation très normée des inégalités entre les sexes – considérées comme naturelles, Les Enfants de la pluie éclairent d’une lumière nouvelle cette vision hiérarchisée archaïque. Pour comprendre le caractère novateur du film, il est d’abord utile et signifiant de cerner les deux schémas ancestraux qui sont exploités en tant que supports référentiels. Cependant, relever les oppositions entre les deux mondes qui s’affrontent dans le récit n’aboutit qu’à révéler les déséquilibres propres à remettre en cause le parallélisme apparent et donc à dévoiler les motivations idéologiques qui fondent la hardiesse du discours implicite.


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I. Une opposition symbolique

Dans le film de Philippe Leclerc, le principe organisateur des forces en présence est en apparence très simple puisqu’il fonctionne sur une opposition de deux forces contradictoires.

A. L’opposition des éléments

Les deux mondes en guerre que sont Orfalaise et Amphibole se définissent l’un par rapport à l’autre selon un principe archaïque d’opposition élémentaire : au feu destructeur tout autant que vivifiant s’oppose l’eau purificatrice et régénératrice.

La cité d’Orfalaise est installée dans une montagne dont elle occupe tout autant les parois extérieures que les profondeurs percées de galeries. La communauté qui habite le site est celle des Pyross, lesquels se caractérise par une accointance particulière avec le feu et la lave. Amphibole, pour sa part, est une ville construite dans une plaine, composée de nombreuses bâtisses qui rappellent le raffinement des palais vénitiens. Les toits ouverts laissent entrer l’eau qui alimentent des bassins où se reposent les Hydross. La première opposition entre les deux lieux est celle des éléments ignés et aquatiques (radicaux grecs pyr– et hydr– qui signifient « feu » et « eau ») mais elle est confortée par celle de la terre et de l’air, puisque le peuple qui vénère le soleil vit dans les galeries d’un mont pour échapper à la saison des pluies, pendant que celui qui rend grâce aux intempéries est réjoui par l’évanescence de la musique et la légèreté de la danse.

Une telle différence dans l’appréhension des éléments est due à deux natures différentes. Les Hydross sont des êtres à la peau verte ou bleutée et à la physionomie fluide caractérisée par les courbes ; certains d’entre eux, comme Chloé ou Solon sont d’ailleurs replets sans pour autant manquer de charme ni d’agilité. Ils consomment principalement des fruits dont la chair juteuse redit leur goût pour ce qui est aqueux. Quant à leurs ennemis, leur monde ne se compose que de couleurs « chaudes » : c’est l’ambre du sable, c’est le rougeoiement de l’incandescence qui grille la viande consommée, c’est encore l’ocre de la peau. Les corps sont noueux, élancés, tendus comme des arcs, et leurs traits sont anguleux. La dureté minérale des uns est l’envers de la souplesse végétale des autres.

Les noms propres eux-mêmes sont transparents : Orfalaise conjugue le métal à la pierre dans une image lumineuse que vient confirmer l’apparence de la cité, tandis qu’Amphibole se constitue en paronyme d’amphibie, qui signifie « capable de vivre dans deux milieux » et couramment « capable de vivre à l’air ou dans l’eau ». Dans le monde des Pyross, la mère du jeune héros, Skän, porte le nom de Béryl, terme qui désigne une pierre précieuse, alors que celle dont son fils tombe amoureux se nomme Kallisto, prénom issu de la mythologie grecque : si le mythe de Callisto n’appelle pas tout de suite des références marines, contrairement au paronyme – encore un – Calypso, il convoque néanmoins le monde sylvestre lié à Artémis et l’idée d’une jeune femme qui rompt la loi du groupe et y introduit la dissidence [1]

Cependant, il serait facile de ne montrer que les contradictions qui organisent la tension entre les deux univers si différents en apparence. Revenons sur le nom de Béryl : en tant que pierre précieuse, le béryl a la particularité de ne pas être d’une couleur unique, s’il en existe du jaune ou du pourpre, il en existe aussi du vert ou du bleu. Le nom du personnage semble porter en lui les couleurs du monde ennemi : remarquons que des morceaux de son vêtement, ses boucles d’oreilles et même les yeux bleus de Béryl répètent la dissidence politique et le refus de la rupture totale avec ce qui est autre. Quant au terme Amphibole, il cache une symbolique plus riche qu’il n’y paraît au premier abord : le mot existe en tant que tel et n’est en réalité pas lié à l’air ou à l’eau, bien au contraire, il appartient au lexique spécialisé de la géologie[2]. L’analyse des oppositions élémentaires apparentes montre que si Béryl semble s’ouvrir à la cité adverse, c’est toute la cité adverse qui semble lancer des ponts vers Orfalaise.

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B. L’opposition des cultures

Il apparaît évident que si la nature a distingué si nettement deux mondes, leurs développements culturels ne peuvent être que distincts. Ainsi, concevoir une opposition entre Pyross et Hydross conduit à leur chercher des référents culturels contradictoires. Les goûts pour les activités des deux camps se chargent des associations traditionnelles propres à ce que la culture occidentale attribue aux quatre éléments. Orfalaise, qui allie le métal à la pierre, se définit par des pratiques culturelles à valeurs chthoniennes : la maîtrise de la métallurgie et des explosifs occupent principalement la population et plus particulièrement les hommes. Le feu intervient également dans ces activités puisqu’il est indispensable à l’épuration de la matière qui sert à façonner les armes utiles pour la caste des chevaliers. À cela s’ajoute le dressage des klütz, qui demande une stabilité et une dureté physique et psychologique dont Djuba, la sœur de Skän, est le meilleur exemple : elle se tient bien droite au milieu de l’enclos avec son fouet et s’appuie fermement sur ses deux pieds ; la posture garantit son ancrage sur la terre ferme. Les Hydross préfèrent les jeux à toute autre activité : ils aiment, à l’arrivée de la saison pluviale, s’amuser, danser, chanter et rire tous ensemble. La souplesse de leurs gestes rappelle combien le monde aquatique est leur milieu, leur grâce naturelle porte la marque d’une culture de la chorégraphie. Le chant est aussi un élément primordial : cet art place le personnage de Solon dans une position sociale majeure puisqu’il est «gardien des légendes », c’est-à-dire qu’il assure la conservation de la culture collective en interprétant lors des fêtes les récits fondateurs de la communauté. Ainsi, les Hydross se définissent culturellement par rapport à l’art.

Un tel écart entre deux mondes pourrait amener à les mettre sur le même plan et à considérer qu’ils se valent et sont le support d’un affrontement justifié par la seule différence. Cependant, c’est au cœur de cette opposition que repose le conflit entre les deux univers, puisqu’il sous-entend une différence de nature, et que le sens du dessin animé est partisan. Contrairement à cette attente, qui se retrouve dans différents films de science-fiction ou d’animation, l’équivalence entre Orfalaise et Amphibole ne tient pas : tout le début de la narration se situe à Orfalaise et donne à voir un monde sévère où la vie est rude, structurée par le travail, et dominée par un ordre moral qu’impose une guerre dite « sainte ». Dès que se dévoile Amphibole, l’observateur découvre une ville élégante, ouverte sur le ciel et les alentours, avenante malgré les monceaux de sable qui l’envahissent, et non repliée sur elle-même comme une redoute perpétuellement défensive, ce qu’est Orfalaise. L’opposition formelle qui constitue la ville d’art par rapport à celle de la métallurgie apparaît tout de suite comme un lieu marquée par une aura positive, lequel se refuse à adhérer à l’image négative que véhiculent les Pyross. Le parti est donc pris rapidement de rompre avec l’idée d’un quelconque équilibre culturel entre les deux cités : Amphibole correspond aux valeurs que prônent les concepteurs du scénario ; comprenons que l’art prend le pas sur l’artisanat, la citoyenneté sur le clanisme, la culture sur la nature encore brute.

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C. L’opposition des sexes

Plus discrètement, l’opposition élémentaire et culturelle sous-tend une opposition plus fondamentale, celle des sexes. En effet, les villes, par une accumulation de symboles, s’inscrivent dans un rapport conflictuel qui pourrait être celui de la masculinité et de la féminité.

Les Pyross se définissent par un rapport exacerbé aux signes traditionnels de la virilité : peuple guerrier, l’entourage de Skän maîtrise des outils qui ont partie liée avec la guerre, le combat, le dressage, c’est-à-dire ce qui cherche à instaurer un rapport de domination. Les garçons de famille y apprennent à devenir chevaliers, ceux issus du peuple des écuyers ou des artisans du feu. Les corps eux-mêmes sont droits, les vêtements raides. Quant à la cité, elle est un mont au milieu du désert. Autant d’indices de la dimension phallique d’Orfalaise, ville dirigée par un homme. Les valeurs guerrières constituent le fondement d’une morale virile et d’une pensée misogyne ; après l’arrestation de Béryl, un homme anonyme dit d’ailleurs : « sans homme, une femelle n’a qu’à la boucler ». Plus qu’une bribe de discussion, cette formule est le reflet d’une conscience collective.

Pour leur part, les Hydross ne renversent pas les valeurs de leurs ennemis en une morale misandre ou en une société matriarcale. La féminité de la ville tient au fait qu’elle soit liée à l’eau – dont la symbolique féminine n’est plus à démontrer – et aux arts. On pourrait objecter que pendant des siècles le monde artistique a été détenu farouchement par les hommes, mais ce serait faire fi de la redéfinition symbolique opérée principalement au XIXe siècle : la culture bourgeoise, qui s’est construite dans l’effroi de la féminisation, a redéfini l’espace viril en le réduisant quasi complètement au corps et à ses activités (sportives, compétitives, guerrières), offrant dans le même mouvement au monde féminin l’espace intellectuel, qui lui avait été refusé pendant tant d’années. Orfalaise et Amphibole marchent dans les pas d’une telle dichotomie, devenue en apparence universelle et « naturelle ». La ville de l’eau et des arts se trouve donc parée des grâces féminines, de la délicatesse qui semble, encore aujourd’hui en Occident, être le propre de « l’éternel féminin ». Il ne faudrait cependant pas réduire Les Enfants de la pluie à une caricature des sexes, ce serait trahir la portée de l’œuvre et même son sens évident ; il faut, au contraire, comprendre que c’est à partir des lourds clichés culturels, ressassés au point d’être considérés comme fondateurs de valeurs et de normes, que la réflexion critique se met en place. En utilisant des données apparemment acquises et indiscutables, le travail de Philippe Leclerc est de miner de l’intérieur les référents porteurs d’un indéniable machisme : parce qu’il propose le rapport entre deux univers comme la relation conflictuelle « naturelle » entre l’homme et la femme, il ne blesse pas les esprits les plus traditionalistes, mais il montre aussi que le monde féminin, représenté par Amphibole, n’est pas l’ennemi que la légende ou l’habitude entretiennent et que l’affrontement guerrier, revendiqué par Orfalaise, doit sans cesse réduire à la soumission ou la destruction. Le fait que les deux jeunes héros soient un homme pyross et une femme hydross n’est qu’une manière simple et claire de mettre en scène une réflexion sur les conflits entre les deux sexes et leur possible résolution.

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II. Opposition ou déséquilibre ?

Ainsi, à la lumière des symboles repérés, il convient de reposer le problème de l’affrontement entre la patrie de Skän et celle de Kallisto, dont les valeurs sont moins opposées que contradictoires, moins adverses qu’en passe d’être redéfinies par leur confrontation directe.

A. Les différences politiques

Les régimes politiques en place dans les deux États sont totalement différents et induisent donc une définition singulière des individus. Au sein des deux communautés, la personne n’a pas le même statut selon l’importance qui est accordée à la collectivité. À Orfalaise, le pouvoir est autocratique, Razza a tout du tyran manipulateur et despotique. Il gère l’État selon un objectif personnel et à son seul profit : la « guerre sainte » qu’il conduit est entretenue sans autre but que l’attrait du gain, lequel n’est jamais satisfait ; Razza dit à propos des pierre-soleil qu’« il n’y en aura jamais assez ». La structure sociale est hiérarchisée et pyramidale, la stabilité de celle-ci est garantie par l’exercice policier qui réduit au silence tout opposant au pouvoir souverain : Béryl, la mère de Skän, en fait les frais. Le caractère souterrain d’Orfalaise semble appeler l’évidence d’un monde carcéral extrêmement développé où la torture trouve sa place naturelle. On retrouve dans cette composition politique la structure habituelle d’un monde où règne la puissance patriarcale : un homme seul gouverne un peuple considéré comme un groupe d’enfants naïfs et enclins à croire la parole spectacularisée d’un maître au pouvoir indiscutable. Il n’est pas innocent de montrer une mère s’opposer à un tel exercice de la Loi : dans ce type de gouvernement, la femme n’a pas de place autre que celle d’une génitrice et toute intervention verbale est considérée comme dissidente, donc dangereuse et à éliminer. Enfants, femmes et hommes du peuple, tout le monde est enfant, c’est-à-dire étymologiquement infans « celui qui ne parle pas ». Le seul à pouvoir parler est le père tout puissant à la parole vide mais fascinante. Son pouvoir est pourtant instable, car il ne dépend que de la capacité à faire perdurer une oppression, c’est pour cela que les cultures patriarcales s’attachent tant à la naissance d’un héritier mâle capable de garantir la continuité d’un système tyrannique. À la mort de son fils Akkar, Razza, furieux et impuissant, tombe dans tous les excès de la dictature entraînant la ville entière dans une oppression sans bornes.

Du côté d’Amphibole, le système politique est bien plus simple et détaché de tout relent despotique ; il serait presque plus sincère de dire qu’il n’existe pas de réelle structure étatique dans le monde de Kallisto. Son père Solon semble jouer un rôle social reconnu, mais rien ne vient garantir que son statut ait quelque dimension politique ; il est simplement le « gardien des légendes », le garant de la mémoire collective, le récitant des textes cosmogoniques, le chantre de « la légende sacrée au temple de la lune ». Contrairement à Razza, Solon ne vit pas seul, il partage son existence avec Chloé, dont la rondeur du ventre rappelle la puissance procréatrice des femmes ; rien dans leurs rapports ne permet de dire que l’un possède un ascendant sur l’autre, leurs paroles se complètent lorsqu’ils s’adressent à Kallisto. Le seul autre membre de leur société qui se distingue est Trinitro, à la fois fou du roi sans roi et amuseur public. Peut-on alors dire qu’Amphibole est une anarchie ? Si à ce dernier terme on accole l’adjectif heureuse, on parvient à définir quelque peu un système politique dans lequel les joies et les jeux collectifs garantissent l’unité de la cité. Rien d’autre ne paraît nécessaire pour garantir la cohésion sociale. Le monde d’Amphibole, marqué du sceau de la féminité, n’est pas un espace inverse d’Orfalaise, où règnerait un matriarcat tout aussi oppressif, c’est plutôt le lieu où masculinité et féminité se complètent et s’accordent en refusant les valeurs traditionnelles accolées à ce que nombre de sociétés considèrent comme des statuts opposés. À Amphibole, il n’y a pas de rôles, il n’y a que des individus et, contrairement à l’État des Pyross, la société ne prime pas sur la personne, l’ordre sur le bonheur.

B. Des rapports différents à la violence

Dans la mesure où les deux mondes sont engagés dans une guerre, il convient de montrer que leurs rapports à la violence sont une clé d’interprétation propre à distinguer Amphibole d’Orfalaise. Précisons tout d’abord que l’idée de « guerre sainte » soutenue par Razza n’est qu’une formule oratoire qui n’a de réalité qu’à Orfalaise, il n’y est jamais fait allusion dans le camp adverse. De plus, l’idée même de guerre est une notion discutable dans la mesure où aucun combat n’est effectif. À chaque saison sèche, les Pyross envoient des chevaliers et des écuyers sur les terres ennemies afin de rapporter un tribut de guerre composé exclusivement de pierres-soleil. À l’inverse, les Hydross n’ont aucun chevalier, aucune armée et ils ne mènent aucun combat. Leur attitude est à peine défensive, ils se contentent d’attendre la saison des pluies suivante sous la forme de statues sans nul moyen de riposte ou même simplement de défense.

Les armées successives de Razza pratiquent, quant à elles, deux types de violence. Tout d’abord, les chevaliers brisent à l’aide d’une espèce de dynamite les statues nombreuses découvertes dans les murs d’Amphibole afin de voler les pierres-soleil que portent en eux les Hydross, lesquels multiplient les sculptures afin de se dissimuler lorsque leurs corps se statufient à la saison sèche. La violence est donc pratiquée contre des êtres sans défense, incapables ne serait-ce que de fuir. Skän, écuyer d’Akkar, est séduit par la beauté de Kallisto figée dans sa gangue de pierre et cherche à protéger la jeune fille de la destruction. Comme d’autres écuyers avant lui, il découvre que la « guerre sainte » n’est ni guerre ni sainte, qu’elle se résume à l’anéantissement d’un peuple impuissant dont les prouesses artistiques ne laissent de le séduire. La vérité dévoilée aux écuyers effrayés par celle-ci conduit à la seconde forme de violence.

En effet, pour éviter que ne se répandent dans Orfalaise le bruit que la guerre n’est qu’un artifice fallacieux pour aller saccager un peuple inoffensif détenteur de richesses, les écuyers sont, à chaque voyage, liés et abandonnés dans le désert où la « mort-pluie » les tuent dans d’horribles souffrances. Ainsi, la violence guerrière est orientée aussi contre les membres du camp en guerre. Destructrice tout autant qu’autodestructrice, la violence prônée par Razza ne satisfait que lui et son désir exponentiel de richesses, désir insatiable qui entraîne tout un peuple vers l’anéantissement dans la mesure où la vie ne peut s’entretenir avec pour seul objectif la jouissance d’un seul. Orfalaise est au bord de l’effondrement lorsque les Hydross leur apportent leur soutien pour échapper à la sujétion qui leur est imposée. De manière symbolique, l’arrivée de l’élément féminin assure la survie au monde masculin par le don de l’eau, élément autant purificateur que créateur.

C. La dissidence politique

En sus des deux grandes cités, il existe un troisième espace politique qu’il convient de ne pas oublier. Les écuyers des chevaliers pyross n’ont pas tous subi l’exposition à la « mort-pluie », certains, horrifés comme Skän de découvrir que la « guerre sainte » n’est qu’un massacre d’innocents, ont fui et se sont regroupés. Leur vie est devenue précaire, ils vivent reclus dans un temple à proximité d’Amphibole. Pourtant, ils ne sont pas devenus pour autant des parias car ils se consacrent désormais à aider, dans la mesure de leurs moyens, les Hydross lors de la saison sèche, lorsque les chevaliers reviennent pour leur moisson assassine de pierres-soleil. Ces dissidents, qui se nomment eux-mêmes « insoumis », tentent d’empêcher l’accès à la ville en s’attaquant aux cavaliers dans un défilé obscure et en leur volant le plasma, sorte de dynamite, prévue pour détruire les Hydross statufiés. Skän et Tob, son ami d’enfance, rejoignent ce groupe après avoir échappé à l’emprise des chevaliers dont ils dépendent.

Ils faut comprendre ce ralliement des deux personnages comme une étape intermédiaire dans leur parcours personnel. L’un et l’autre refusent d’adhérer au modèle idéologique imposé par Razza à la communauté d’Orfalaise, ils se retrouvent donc dans un état transitoire, puisqu’il ne peuvent pas prendre réellement part à la vie des Hydross, dans la mesure où le contact de l’eau leur est impossible, mais ils ne peuvent pas non plus retourner dans leur cité natale, puisqu’ils y sont officiellement déclarés morts (et officieusement condamnés par Razza à mourir, d’autant plus que Skän n’est pas sans responsabilité dans la disparition d’Akkar). Dans le cadre schématique du conte, on peut considérer qu’à cette étape de l’histoire Skän a rompu avec le pouvoir oppressant du représentant paternel qu’est Razza et qu’il a quitté l’espace maternel de l’enfance ; néanmoins, ses sentiments à l’égard de Kallisto ne suffisent pas à une installation hors de la terre natale : leurs différences sont encore trop évidentes pour qu’ils puissent envisager un avenir commun. En adolescents qu’ils sont, Skän et Kallisto se tiennent alors aux portes de l’âge adulte et de l’autonomie complète par rapport au monde de leur enfance.

Pourtant, c’est dans cet espace intermédiaire que la solution au conflit des peuples se manifeste. Sous la forme symbolique d’un diplo, Skän découvre que les mondes aquatique et ignée peuvent s’accorder. En effet, Krokmoth, dragon domestique de Kallisto, est un animal dont le corps s’accorde avec l’eau et se pétrifie à la saison sèche comme les Hydross, tout en possédant un jabot où un feu continu est entretenu. Ainsi, un être peut être lié en même temps aux éléments les plus opposés. Les Pyross ont, quant à eux, pour monture des brontos, animaux brutaux, dont la violence correspond à l’esprit de la chevalerie. De plus, ils sont carnivores et se nourrissent de chair de klütz, alors que les diplos sont herbivores. Le rapport à la dévoration des animaux domestiques catégorise encore les deux cités selon leur rapport au monde : la consommation ou la communion. Une nouvelle fois, l’apparente symétrie entre les deux mondes ne tient pas et c’est encore chez les Hydross que les perspectives de conciliation sont si fondamentalement enracinées qu’elles laissent espérer une issue au conflit.

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