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(note de lecture) Marie Etienne, Cheval d'octobre, par Anne Malaprade

Par Florence Trocmé

 
Marieetienne_555c8f63749a6842423044Récit au titre énigmatique, Cheval d’octobre dresse le portrait d’un homme automnal, Bart, dont l’existence paraît toujours tendue sur du vide. Un exilé et un réfugié, un homme blessé en tout cas, un orphelin, qui tente à Paris de retrouver une identité et une assise : un logis, un métier, une bonne santé, ce qui veut dire des voisins, des collègues, des amis peut-être, une kinésithérapeute sans aucun doute. Bart vit quelque part entre Belleville et Ménilmontant. Il travaille dans un « Centre » situé en banlieue, attaché à une « Bête », qui, pour cette fois, n’a rien d’un cheval. Son quotidien est émaillé de mots et donc de situations étranges, qui indiquent qu’une existence dite normale est tressée d’expériences et d’actes singulièrement inédits, parfois drôles, souvent inquiétants. Le personnage traverse son quartier, observe ceux et celles avec lesquels il faut tenter de vivre : enfants, vieillards, caissières — la plus réelle d’entre elle s’appelle Solitude —, policiers, groupes de jeunes, « Teigneux » et « Mécontents » plus ou moins désœuvrés. Bart est également un écrivain, un lecteur, un rêveur, un auditeur : il a écrit des livres, il en lit, écoute la radio, se remémore des scènes de son enfance. Il regarde le monde comme il regarde le langage, le monde et le langage, d’ailleurs, ne se privant pas d’épingler cette silhouette singulière qu’est Bart-Barthélémy. Le point de vue de cet étrange étranger est toujours légèrement oblique et décalé. Bart se déplace dans la ville, Bart fait ses courses, Bart retrouve un ou une amie, Bart observe les femmes et les enfants, les commerçants et les bureaucrates, les chefs et les sous-chefs, Bart se souvient de ses parents, Bart se heurte à son enfance : ces rencontres sont autant de passages, autant de flux, d’expériences que la narratrice, qui est un peu Bart, et que Bart, qui est un peu narrateur (mais pas seulement, pas tout à fait, car le personnage et l’instance narrative se croisent, se superposent parfois, mais sans se résoudre à se confondre) restituent dans une langue précise et burlesque. Quatorze chapitres disent ainsi les aventures d’un Cheval qui désigne tout à la fois l’objet de l ‘enquête de Bart, le sujet de cette quête, son adjuvant et, peut-être, son obstacle. «  — En effet, explique Bart, mon cheval court toujours ou plutôt s’y essaie dans la mesure où pour écrire il faut bouger, marcher, si tu préfères donner le branle. » 
 
Bart pense à l’envers, et ce malgré lui : c’est sa richesse, son trésor, c’est également sa souffrance et sa captivité. Bart n’a pas vraiment de visage, Bart est sans âge, son corps est plutôt incertain, et pourtant Bart a aimé, Bart a été aimé, Bart se nourrit des histoires qu’il (se) raconte — il se parle beaucoup à lui-même, Bart très souvent s’adressant à Bart, en silence ou en mots, en gestes et en actes plus ou moins manqués. Bart écoute également les histoires et les plaintes des autres, Bart reçoit d’autrui les mots et les choses, Bart invente des mots pour d’autres choses, Bart pense, écrit, médite. Finalement ses aventures le mènent au « point Joseph » : le mythe et la légende, la croyance et la Passion, la religion et l’ailleurs. Ce point, lui-même, le conduit au mot « aura » : « Souffle. Principe vital. Sensation qui précède une crise. Un frisson qui exalte un moment, une œuvre d’art, le passage d’une femme ». Et pour reprendre son voyage, cette fois dans toutes les nuances d’un mot-femme (« aura » devient « Aura » et on y entend, entre autre, l’Aurélia nervalienne) fait de multiples vibrations, Bart exige un cheval. La fin du récit apparaît comme une ultime pause avant un nouveau départ. Rien n’arrête Bart, qui semble parvenir, selon les mots de Jean Paulhan cités à l’orée du livre, « à voir du premier coup les choses pour la seconde fois. » 
    
Cheval d’octobre est un livre sobre et dérangeant : il invente un personnage, un ton et un mode narratif qui suspendent le sens, le dévient, qui le nourrissent cependant, le scénarisent avec pertinence. Le monde est pluriel et vaste, Bart respire ici (Paris) et là-bas (Samarcande), le lecteur, comme le narrateur, est avec lui en lui hors de lui. Bart ne cesse de réapprendre à vivre : il a retrouvé la parole, il lui fait désormais l’agencer, lui offrir rythme et syntaxe. A Bart on a tout volé, on a tout pris, cependant lui restent le courage de l’entêtement, la volonté de sentir, de percevoir, de « trouver le fil » : celui des mots, celui de la respiration par laquelle le monde imprime sa passion aux sujets, celui du souffle grâce auquel le verbe se fait chair, le corps s’ouvre au monde, le livre se livre et délivre. Le « fil » qui peut-être dénoue le non.  
 
Anne Malaprade 
 
Marie Etienne, Cheval d’octobre, Tarabuste, 2015, 202 p., 15 euros 


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