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De l’enfance fracassée à l’accueil de la vie

Par Carmenrob

Un cataclysme de l’ampleur de la dernière guerre mondiale n’a pas fini de répercuter son écho contre les parois du temps. Je croyais changer d’univers en passant des romans policiers de Philip Kerr à l’autobiographie de Boris Cyrulnik, célèbre neuropsychiatre et grand vulgarisateur scientifique. Mais pas tant que ça, en réalité. J’ignorais que Cyrulnik était Juif. Lui aussi d’ailleurs, jusqu’à ce que des hommes armés entourent son lit, en pleine nuit, pour procéder à son arrestation. Nous sommes le 10 janvier 1944. C’est la rafle des Juifs bordelais.

De son histoire, nous apprendrons que ses deux parents ainsi que d’autres membres de sa famille disparaîtront dans les sombres abîmes creusés par l’intolérance et la folie des nazis et de leurs commettants, qu’il réussira à échapper à la rafle et que plusieurs résistants le cacheront à tour de rôle jusqu’à la Libération. Bien que tragique, cette histoire n’est pas inédite, comme le rappelle lui-même Boris Cyrulnik.

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L’originalité et l’intérêt de ce livre résident principalement dans la démarche de l’auteur, dans la lente et minutieuse quête de sens qui soutient l’investigation des péripéties qui ont marqué son enfance, investigation pleine d’hésitation et de réticences. Nous le suivrons dans la métamorphose de ses souvenirs – ce qu’il appelle la chimère de soi – graduellement éclairés par la découverte des faits réels. Il nous entraîne dans une passionnante réflexion sur les mécanismes de la mémorisation et sur les particularités de la mémoire traumatiques. Nous comprenons mieux les réflexes de survie mis en œuvre durant des événements extrêmes tels que ceux vécus par l’auteur au cours de la guerre et par la suite, alors qu’un silence de plusieurs décennies a pesé sur la France en ce qui a trait à sa collaboration avec les Allemands dans la Shoah. Et au sujet de ce silence, Cyrulnik s’interroge. « Je me demande aujourd’hui si le fait d’avoir été contraint à me taire quand la paix est revenue n’a pas été une déchirure plus grave. » C’est donc aussi une méditation sur la vertu de la parole à laquelle il nous convie. « Aucune histoire n’est innocente. Raconter, c’est se mettre en danger. Se taire, c’est s’isoler. » Et peu importe l’exactitude des faits restitués par la mémoire. « Dans toute œuvre d’imagination, il y a un récit de soi. Dans toute autobiographie, il y a un remaniement imaginaire. »

Dans un style sobre et clair, Boris Cyrulnik met à notre service sa grande culture scientifique et son talent de vulgarisateur. S’appuyant sur sa propre histoire, sur celle d’autres rescapés de la Shoah ainsi que sur diverses publications théoriques, il approfondit notre compréhension du phénomène de la résilience des victimes de traumatismes dans l’enfance, qu’il s’agisse d’un événement tragique comme une arrestation par la Gestapo ou de la répétition de petits traumatismes quotidiens.

Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t’appelle, Odile Jacob, 2012, 288 pages.


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