Sous leurs habits neufs, les deux titres qui inaugurent la « Série
noire » en grand format restent fidèles à leur source originelle – américaine.
Thomas Sanchez, Américain, conduit son histoire un peu plus loin, à Cuba qui, en
1957, était quasi une extension du territoire national… L’auteur situe King Bongo au moment où Batista s’apprête
à laisser le pouvoir à Castro, sans le savoir encore. L’île est un repère de
filous qui font la fête à grand bruit et montent des coups en douce.
Assureur à la petite semaine et détective sans envergure, King
Bongo est aussi blanc que sa sœur jumelle, la Panthère, est noire. Ils sont
liés par un passé pesant, un présent agité et un avenir hypothétique. Sa petite
amie perd la vie dans un attentat. Une tentative d’assassinat contre le président
a lieu. La Panthère disparaît… King Bongo joue des rythmes ensorcelants avec
les doigts, d’où son nom. Il patauge dans l’envers du décor des hôtels de luxe.
Zapata, qui possède les pouvoirs sans limites de la police secrète, l’a dans le
collimateur. La passion de King Bongo pour les orchidées ne suffit plus à
endiguer sa tristesse qui se rapproche de la colère.
Thomas Sanchez relie souterrainement les milieux qui
cohabitent à Cuba, où même les « barbus » de Castro jouent un rôle. Il
utilise des symboles proches d’une impénétrable magie pour conduire son
personnage vers la vérité. Le lecteur y court, happé par les mystères d’une
société pourrie qu’une âme presque pure ne pourra pas sauver.
Avec Norman Green et son Dr Jack,
on revient sur le terrain mieux connu des bandes qui hantent les quartiers
populaires de New York. Elles vivent de trafics parmi lesquels la drogue et la
chair humaine sont les plus lucratifs. Dans un paysage où il est fréquent de
tomber sur des cadavres au coin de la rue, Stoney et Tommy semblent des enfants
de chœur. Ils achètent et revendent ce qui leur tombe sous la main, sans états
d’âme, sans se soucier de l’origine des marchandises, mais sans mettre le doigt
sur les terrains les plus dangereux. Ils forment un couple fascinant : alcoolique,
Stoney dégage une énergie impressionnante qui lui permettra peut-être de s’en
sortir ; gourmand et gourmet, Tommy en impose par une brillante
intelligence mise au service de sa réussite financière.
Très vite, leur petite affaire à la limite de la légalité se
trouve prise dans un nœud d’intérêts auxquels ils ne comprennent rien. Vivre
devient dangereux… Norman Green met en place un brouillard dans lequel se
perdent ses héros, bien qu’il en émerge une prostituée trop jolie pour traîner
dans le quartier. Pour s’en sortir, il faudra utiliser des moyens peu
recommandables. La loi de la jungle est celle des plus forts, ou des plus
malins. A défaut d’une morale, on en tirera une leçon.
Trois questions à Aurélien Masson, le nouveau directeur de la « Série noire »
L’âge d’or de la « Série noire » n’est-il pas derrière elle ? Mes études d’histoire et de sociologie m’ont fait comprendre que « l’âge d’or » revêt souvent moins une réalité objective qu’un sentiment subjectif. Pour certains, ce fameux âge d’or de la collection se situe dans les années 50 avec les livres de Chase, MacDonald, Simonin. Pour d’autres, ce sont les années 60 avec des auteurs comme Westlake ou Thompson. Et que dire des années Soulat avec Daeninckx, Block, Leonard, Benacquista ? Sans oublier l’ère Raynal avec des auteurs comme Dantec ou Izzo… Quelle orientation comptez-vous donner à la « Série » ? Il s’agit d’actualiser et de réaffirmer l’héritage de cette collection mythique. Comparée à des concurrentes, la « Série noire » a une approche large du genre. Elle est comme une photographie de la scène noire et policière en France. Nous y retrouverons donc les quatre sous-genres : le roman d’enquête traditionnel (ou roman de résolution), le roman noir à dimension sociale, le thriller et les romans que nous pourrions qualifier de « caustiques et expérimentaux ». Que signifie roman « caustique et expérimental » ?
Je veux parler des livres qui utilisent les archétypes, les cadres traditionnels du roman noir et policier pour mieux en jouer et les détourner. Les livres d’humour noir aussi, comme la série R & B de Ken Bruen, les livres d’anticipation sociale qui louchent vers la science-fiction tout en gardant une armature noire (Dantec par exemple). Par ce terme, je désigne tous les livres qui appartiennent à la littérature noire et policière mais qui se situent aux marges du genre.
