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Barbet Schroeder à propos d’Amnesia

Par Mickabenda @judaicine
Barbet Schroeder à propos d’Amnesia

Amnesia, le nouveau film de Barbet Schroeder sort cette semaine sur les écrans en France. Entretien avec le réalisateur suisse

L’histoire : Marta fuit son passé allemand. Elle refuse de parler sa langue maternelle. Elle refuse tout ce qui vient d’Allemagne, un mystère que tente de percer son jeune ami. En filigrane du film, la culpabilité : celle d’être Allemand, face au passé nazi.

Comment une femme qui n’a jamais rien vu ou vécu de terrible a-t-elle pu prendre cette position radicale qui consiste à dire non à son pays et cela pour toute sa vie ?

Martha n’est ni juive, ni une victime de l’Allemagne nazie. Son amour pour Alex n’est pas la raison pour laquelle elle rejette l’Allemagne, mais c’est à partir de cette expérience personnelle qu’elle a persisté dans un choix qui finit par avoir des implications beaucoup plus profondes et universelles. En 1936, à l’âge de seize ans, elle a déjà décidé de ne plus retourner en Allemagne. Une adolescente contre un régime. Dès ce stade précoce, elle a eu l’intuition qu’il y avait des raisons sinistres pour toutes les choses inexplicables qui se passaient autour d’elle: les jeunes filles juives qui disparaissaient de sa classe d’un jour à l’autre, les bancs publics avec l’inscription « interdit aux juifs »…
Martha ne veut pas continuer à vivre dans un endroit où de telles choses se déroulaient. Plus tard en Suisse, quand les révélations sur les camps ont commencé à émerger, la réalité confirme sa terrible intuition. C’est à ce moment-là qu’elle arrête pour de bon de parler allemand et se coupe complètement de son pays dans ce qui était peut- être une forme futile de rébellion solitaire, sans aucune incidence directe sur autrui. C’est tout ce qu’elle sent pouvoir faire pour résister.
La force de Martha est d’avoir pris cette décision, sans être une victime. En montrant un personnage principal qui fait un choix et qui s’y tient, nous avons aussi voulu éviter que Martha nous fasse la morale. Nous la voyons donc faire des exceptions pour l’art et la philosophie : la musique de chambre de Beethoven, les poètes et les philosophes allemands. Nous ne voulions pas non plus suggérer qu’il y ait des choix tout à fait bons et d’autres, absolument mauvais, comme le rappellent les personnages de Elfriede et de Bruno.
Ce choix moral, cette volonté d’être fidèle à des principes, de suivre une voie que l’on s’est tracée se manifeste dans les autres choix esthétiques et philosophiques de Martha. La décoration austère de sa maison reflète « la Vie philosophique » qu’elle a décidé de vivre et qui s’apparente à l’autosuffisance et à la simplicité de l’Antiquité qu’elle a retrouvées chez les paysans d’Ibiza. Son potager est ainsi une sorte d’hommage à Épicure. »

J’avais trois ambitions dès le départ, toutes à la limite de l’impossible ou en tout cas de ce qui est habituellement accepté ou montré au cinéma :

— Tenter de faire d’un refus d’une langue le principal ressort dramatique d’un film.

— Tenter de faire le récit d’une histoire d’amour se développant hors sexualité, mais grâce à une succession de non-dits, entre deux personnages dont le lien est purement spirituel et platonique.

— Tenter de donner le sentiment que c’est la vie elle-même qui coule jusqu’à ce que l’on découvre que c’est en fait un drame (le drame d’un pays) qui est en train de remonter à la surface.

Bref, introduire le maximum de complexité sous le maximum de simplicité et de naturel. Martha finit par réaliser à travers sa rencontre avec Jo qu’en quittant l’Allemagne, elle a en fait esquivé beaucoup de questions difficiles. Elle découvre au fil des jours que son rejet absolu de l’Allemagne commence à vaciller.

Elle recommence à parler sa langue maternelle. Ce retournement de Martha est pour nous le cœur du film, le moment où une femme, même après cinquante ans de rébellion obstinée et incontestée, admet que oui, il existe d’autres façons de voir les choses. Elle comprend cela à partir de sa rencontre avec un autre. Le monde semble différent et de nouvelles choses sont désormais possibles.

Nous ne sommes jamais complètement seuls dans nos décisions et nos expériences. D’autres peuvent nous changer. Jo change Martha, Martha change Jo qui lui aussi ne sera plus jamais le même après les quelques mois intenses qu’ils auront partagés ensemble. Grâce à sa rencontre avec Jo, Martha ouvre son cœur et les nombreuses années d’une rage obstinée commencent progressivement à se dissiper. À ce moment, Martha se souvient des mots de son professeur de violoncelle, Alex, bien plus âgé qu’elle quand elle était tellement amoureuse de lui, reflétant ainsi la situation actuelle entre elle et Jo. Près de soixante ans plus tard, elle se souvient et comprend enfin ses instructions pleines de sagesse : « Nous avons déjà été tout ce que nous avions besoin d’être l’un pour l’autre ». La plupart de mes films racontent des histoires d’amour inhabituelles. Je crois avoir acquis une sorte de sixième sens pour ces situations. Dans La Vierge des tueurs, par exemple, la directive la plus importante que j’ai donnée à l’acteur jouant le rôle de l’écrivain âgé, était de ne jamais initier le moindre contact physique avec l’adolescent. J’ai bien entendu donné exactement la même instruction à Marthe Keller, mais dans Amnesia, la nature platonique de leur amour fait que même la main de Joe touchant brièvement, au passage, sans prévenir, le dos de Martha peut devenir un événement bouleversant.

Dès le générique nous pouvons sentir la présence dramatique des éléments dans le film : une nature sans hommes, des rochers qui après s’être constitués par strates successives, s’écroulent au ralenti dans la mer, en dehors du temps humain. Une nature méditerranéenne vierge, pratiquement inchangée depuis des millénaires.

Un engagement sensuel et une attention à la nature s’imposent aux personnages. Par moments, ils sont comme piégés par toute cette beauté, dans un faux sentiment de sécurité et de protection par rapport au monde extérieur. L’impact de la nature sur Martha et Jo montre comment leur relation peut se développer et s’approfondir sans aucun contact physique. La nature crée entre eux un lien puissant et une source de bonheur partagé… Ils écoutent tous deux le même oiseau de nuit (les cris du Petit Duc) et y prennent plaisir chacun à leur manière. Quand Jo improvise une composition pour Martha, le chant de l’oiseau réapparaît et les rapproche profondément.

Propos recueillis par Émilie Bickerton

Amnesia, le nouveau film de Barbet Schroeder sort cette semaine sur les écrans en France. Entretien avec le réalisateur suisse

L’histoire : Marta fuit son passé allemand. Elle refuse de parler sa langue maternelle. Elle refuse tout ce qui vient d’Allemagne, un mystère que tente de percer son jeune ami. En filigrane du film, la culpabilité : celle d’être Allemand, face au passé nazi.

Comment une femme qui n’a jamais rien vu ou vécu de terrible a-t-elle pu prendre cette position radicale qui consiste à dire non à son pays et cela pour toute sa vie ?

Martha n’est ni juive, ni une victime de l’Allemagne nazie. Son amour pour Alex n’est pas la raison pour laquelle elle rejette l’Allemagne, mais c’est à partir de cette expérience personnelle qu’elle a persisté dans un choix qui finit par avoir des implications beaucoup plus profondes et universelles. En 1936, à l’âge de seize ans, elle a déjà décidé de ne plus retourner en Allemagne. Une adolescente contre un régime. Dès ce stade précoce, elle a eu l’intuition qu’il y avait des raisons sinistres pour toutes les choses inexplicables qui se passaient autour d’elle: les jeunes filles juives qui disparaissaient de sa classe d’un jour à l’autre, les bancs publics avec l’inscription « interdit aux juifs »…
Martha ne veut pas continuer à vivre dans un endroit où de telles choses se déroulaient. Plus tard en Suisse, quand les révélations sur les camps ont commencé à émerger, la réalité confirme sa terrible intuition. C’est à ce moment-là qu’elle arrête pour de bon de parler allemand et se coupe complètement de son pays dans ce qui était peut- être une forme futile de rébellion solitaire, sans aucune incidence directe sur autrui. C’est tout ce qu’elle sent pouvoir faire pour résister.
La force de Martha est d’avoir pris cette décision, sans être une victime. En montrant un personnage principal qui fait un choix et qui s’y tient, nous avons aussi voulu éviter que Martha nous fasse la morale. Nous la voyons donc faire des exceptions pour l’art et la philosophie : la musique de chambre de Beethoven, les poètes et les philosophes allemands. Nous ne voulions pas non plus suggérer qu’il y ait des choix tout à fait bons et d’autres, absolument mauvais, comme le rappellent les personnages de Elfriede et de Bruno.
Ce choix moral, cette volonté d’être fidèle à des principes, de suivre une voie que l’on s’est tracée se manifeste dans les autres choix esthétiques et philosophiques de Martha. La décoration austère de sa maison reflète « la Vie philosophique » qu’elle a décidé de vivre et qui s’apparente à l’autosuffisance et à la simplicité de l’Antiquité qu’elle a retrouvées chez les paysans d’Ibiza. Son potager est ainsi une sorte d’hommage à Épicure. »

J’avais trois ambitions dès le départ, toutes à la limite de l’impossible ou en tout cas de ce qui est habituellement accepté ou montré au cinéma :

— Tenter de faire d’un refus d’une langue le principal ressort dramatique d’un film.

— Tenter de faire le récit d’une histoire d’amour se développant hors sexualité, mais grâce à une succession de non-dits, entre deux personnages dont le lien est purement spirituel et platonique.

— Tenter de donner le sentiment que c’est la vie elle-même qui coule jusqu’à ce que l’on découvre que c’est en fait un drame (le drame d’un pays) qui est en train de remonter à la surface.

Bref, introduire le maximum de complexité sous le maximum de simplicité et de naturel. Martha finit par réaliser à travers sa rencontre avec Jo qu’en quittant l’Allemagne, elle a en fait esquivé beaucoup de questions difficiles. Elle découvre au fil des jours que son rejet absolu de l’Allemagne commence à vaciller.

Elle recommence à parler sa langue maternelle. Ce retournement de Martha est pour nous le cœur du film, le moment où une femme, même après cinquante ans de rébellion obstinée et incontestée, admet que oui, il existe d’autres façons de voir les choses. Elle comprend cela à partir de sa rencontre avec un autre. Le monde semble différent et de nouvelles choses sont désormais possibles.

Nous ne sommes jamais complètement seuls dans nos décisions et nos expériences. D’autres peuvent nous changer. Jo change Martha, Martha change Jo qui lui aussi ne sera plus jamais le même après les quelques mois intenses qu’ils auront partagés ensemble. Grâce à sa rencontre avec Jo, Martha ouvre son cœur et les nombreuses années d’une rage obstinée commencent progressivement à se dissiper. À ce moment, Martha se souvient des mots de son professeur de violoncelle, Alex, bien plus âgé qu’elle quand elle était tellement amoureuse de lui, reflétant ainsi la situation actuelle entre elle et Jo. Près de soixante ans plus tard, elle se souvient et comprend enfin ses instructions pleines de sagesse : « Nous avons déjà été tout ce que nous avions besoin d’être l’un pour l’autre ». La plupart de mes films racontent des histoires d’amour inhabituelles. Je crois avoir acquis une sorte de sixième sens pour ces situations. Dans La Vierge des tueurs, par exemple, la directive la plus importante que j’ai donnée à l’acteur jouant le rôle de l’écrivain âgé, était de ne jamais initier le moindre contact physique avec l’adolescent. J’ai bien entendu donné exactement la même instruction à Marthe Keller, mais dans Amnesia, la nature platonique de leur amour fait que même la main de Joe touchant brièvement, au passage, sans prévenir, le dos de Martha peut devenir un événement bouleversant.

Dès le générique nous pouvons sentir la présence dramatique des éléments dans le film : une nature sans hommes, des rochers qui après s’être constitués par strates successives, s’écroulent au ralenti dans la mer, en dehors du temps humain. Une nature méditerranéenne vierge, pratiquement inchangée depuis des millénaires.

Un engagement sensuel et une attention à la nature s’imposent aux personnages. Par moments, ils sont comme piégés par toute cette beauté, dans un faux sentiment de sécurité et de protection par rapport au monde extérieur. L’impact de la nature sur Martha et Jo montre comment leur relation peut se développer et s’approfondir sans aucun contact physique. La nature crée entre eux un lien puissant et une source de bonheur partagé… Ils écoutent tous deux le même oiseau de nuit (les cris du Petit Duc) et y prennent plaisir chacun à leur manière. Quand Jo improvise une composition pour Martha, le chant de l’oiseau réapparaît et les rapproche profondément.

Propos recueillis par Émilie Bickerton


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