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Mc Talka, MC des pauvres et icône du rap Songhoî

Publié le 21 août 2015 par Yasida @rhissarhossey

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Mc Talka, MC des pauvres et icône du rap Songhoî

Assaleck AG TITA

« La suède des Voix du Mali / Sweden Mali Voices » est un festival, mis en scène, chaque année en alternance, entre la Suède, dans la région du  Jämtland, à 40km au sud d'Östersund et le Mali au cœur de "Koïma Hondo" (la « dune rose » dans la langue Songhoï), à proximité du tombeau des Askia de la ville de Gao, classé au  patrimoine mondial de l’UNESCO. Les musiciens des deux pays  participent ensemble à chaque édition qui a lieu au mois de janvier à Gao et en Suède en alternance. Parallèlement, des actions sont menées sur le terrain pour une mise en lumière de la culture malienne et plus particulièrement son artisanat, mais aussi des problèmes récurrents inhérents à la sècheresse et à la gestion de l’eau.

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C’est  Abdoulahi Ibrahim Touré dit Mc Talka, icône de la musique rap qui a initié ce festival. Ce jeune rappeur songhaï, de la région de Gao, s’est toujours impliqué dans la lutte contre l'injustice sociale et dans des actions politiques liées à la situation du  Nord Mali, en utilisant le rap pour véhiculer ses messages, un rap plutôt nouveau genre, le Takambarap !

Rappelons que le rap est une forme d'expression vocale sur fond rythmique, issue du mouvement culturel hip-hop, apparue au milieu des années 1970 dans Le quartier du  Bronx à New York.  Influencé par les différents courants musicaux de la musique noire, le rap a connu son apogée dans les années 80. Aujourd’hui, il surfe plus que jamais sur son succès international et rassemble des artistes soutenus par des producteurs « majors », mais aussi des musiciens indépendants, plus modestes, mais tout aussi créatifs. Le rap du XXIe siècle fait aussi la part belle aux instruments les plus exotiques et on y retrouve aussi des sonorités traditionnelles du Mali qui nous sont familières.

Au travers d’une interview qui a eu lieu à Bamako mi- Mai, le talentueux Mc Talka  nous dévoile plusieurs aspects de sa personnalité et son sentiment profond et sincère sur les préoccupations majeures associées au Nord Mali.

Qui es-tu Mc Talka ?

Né dans la région de Gao, au Nord Mali, sous le nom d’Abdoulahi Ibrahim Touré,  je suis aujourd’hui un musicien, un rappeur, plus connu sous le pseudo  Mc Talka.  Des initiales MC  signifiant «  Master of Ceremonie », Talka voulant dire pauvre… « Maitre de cérémonie des Pauvres ».  Je me suis engagé à être l’avocat, défenseur des pauvres. Dans cet esprit, mon groupe de rap a été baptisé « FASKAW’S »  une expression de la langue songhoï que l’on peut traduire par « défenseur de toutes les causes nobles».

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Pourrais-tu nous présenter le Festival «la Suède des Voix du Mali / Sweden Mali Voices » que tu as initié ?

Effectivement, j’ai initié en 2009 ce festival qui a lieu, chaque année et alternativement, au Mali et en Suède. Le concept a été très bien accueilli de toutes parts et le travail d’organisation se passe vraiment bien entre les deux parties, mais le développement de l’événement est compromis en raison des problèmes d’insécurité  du Nord Mali qui empêchent les festivaliers et touristes de se rendre sur place. Nous sommes pris  nous aussi en otages, au travers de nos activités culturelles et du développement social et culturel qui sont entravés par cette cruelle situation.  A notre manière, par le rap, nous exprimons musicalement notre colère et notre espoir et nous véhiculons ainsi  des messages de paix. Nous luttons contre ceux qui blessent  notre région et qui brisent nos espoirs d’un avenir meilleur. Nous réclamons, de toutes nos forces, l’intégrité territoriale et un développement durable. Nous souhaitons, dans un proche avenir que l’ordre revienne dans cette région et que les populations, victimes innocentes, puisse vivre sereinement et honnêtement.

Nous avions déjà  exprimé cela dans notre premier album  "Mali, le Nord pleure". A cette époque, le gouvernement à mal  interprété nos paroles, pensant que nous  appelions à la rébellion ou à éteindre la flamme de la paix. L’album a été censuré sous prétexte que  toute  idée liée à une révolution au nord du Mali est interdite de diffusion sur les  radios et à la  télévision nationale. Nous avons été mal compris. Nous voulions simplement rappeler à notre pays que sa région Nord pleure, qu’elle est perpétuellement dans le malheur. Il faut trouver une solution d’envergure avant que la région, hélas déjà internationalement connue pour son brigandage, son terrorisme et ses trafiques en tous genres, soit durablement une zone de non-droit risquant de déstabiliser tout le pays.

Comment se répercutent sur les populations qui habitent cette zone, ce blocage et cette insécurité ? Peut-on dire que le Nord est désormais assiégé ou pris en otage ?

Les populations locales se battent déjà, au quotidien, contre l’ensablement, la sècheresse, le réchauffement climatique et parfois les criquets ! Des populations épuisées et excédées qui sont aussi confrontées à des conflits ancestraux et inter ethniques entre  Songhoïs, Peulhs, ou  Idnans, Ifoghas, Arabes ou  Kountas, des querelles souvent attisées par ceux qui veulent « diviser pour régner ». Il est temps et même urgent que la cohésion sociale prenne le pas sur les intérêts individuels et la corruption.  Seule une lutte collective d’un peuple uni par son destin pourra venir à bout des souffrances terribles qu’on lui inflige.

J’appelle tous nos frères et nos sœurs, à  œuvrer,  tous ensemble, pour que le Nord  ne soit plus sous l’emprise du mal et de la violence imposés par une poignée de hors-la-loi, pour la plupart étrangers au pays. Que notre région ne soit plus jamais un symbole de désolation, de haine et de misère. Protégeons la aussi des appétits financiers multiples aiguisés par la richesse de son sous-sol, mais aussi des étalages de richesses mal acquises qui deviennent insupportables

La décentralisation serait-elle l’une des solutions d’avenir ?

Rien n’a été entrepris concrètement  sur le terrain pour mener à bien cette décentralisation. Elle a été sabotée. En 2002, une ville de la Région Nord devait être choisie pour bénéficier d’un projet de développement exclusif  et, en définitif, c’est  Mopti qui a été choisie, une ville qui ne s’inscrit pas dans cette partie du Mali. Il y a des incohérences… Par exemple, la ville de  San qui n’est même pas une région, a hérité d' un magnifique stade qui n’existe ni  à Kidal, ni à Tombouctou, ni à Gao. Prenons l’exemple de Kidal  qui ne dispose à ce jour d’aucun goudron,   il faut se rendre à Gao, à 460 km, pour obtenir  un certificat de résidence ou un titre foncier, il faut faire 1 600 km pour avoir un passeport  et faire des études supérieures, et parcourir 1 000 km  pour un procès de justice, à Mopti !

L’ingérence des autorités et leur injustice vont toujours  conduire à une forme de révolte et à  une situation explosive, alors que nous ne voulons que la paix, la stabilité, la justice…  Revendications légitimes qui passent toujours par le développement et la cohésion sociale et qui sont indispensables pour construire un avenir à notre jeunesse.

Aujourd’hui  les événements deviennent des virus dangereux et contagieux.  Que Dieu nous  épargne ce vent de révolte parce que le Mali, qui a longtemps été un exemple international de paix et de démocratie,  ne mérite pas d’être inscrit sur la liste des pays  infréquentables, privé de tourisme et de développement. Nous ne voulons pas être contaminés comme l’ont été la Sierra Leone ou le Libéria. On ne veut pas de la violence du Nigéria ou de la Côte d’Ivoire. Nous Maliens, du Sud et du Nord, avons suffisamment de valeurs, d’intelligence et de traditions communes  pour unir nos forces, partager nos richesses équitablement  et lutter contre ceux qui veulent déstabiliser notre pays. « Un peuple, un but, une foi » est  la devise qui nous réunit depuis plus de 50 ans, il faut s’en souvenir !

Quelles sont tes impressions au sujet de ta première tournée hors du Mali ?

Pour moi l’Europe est  le continent des droits de l’Homme. C’est celui qui a le plus de proximité avec l’Afrique de l’Ouest. On s’intéresse à notre culture, notre musique et notre Histoire. Par exemple, les Européens sont fascinés par le désert saharien, par les richesses culturelles de notre peuple.  Comme eux, nous aspirons à prendre le train de  la mondialisation, mais malheureusement, une minorité de Maliens ont accès à l’éducation et à la formation professionnelle et celles-ci manquent cruellement de structures. « Vouloir, c’est pouvoir » dit l’adage, mais c’est difficile, même pour les plus courageux d’entre  nous ont du mal à atteindre un niveau suffisant pour entreprendre des études de haut niveau en Europe.

En ce qui me concerne, mon expérience européenne s’est plutôt bien passée. J’avais déjà travaillé au Mali avec  des artistes européens. Puis j’ai enregistré des albums avec des groupes de rock, comme  Hindenburg , un groupe  Suédois bien connu en Europe, j’ai aussi travaillé avec  Abjeez, un groupe Iranien sur le titre DemoKracy…

‘’Democracy’’

Je porte beaucoup d’attention aux textes qui évoquent les problèmes du monde entier et j’invite les gens à bien les écouter, notamment les paroles…. « Nous avons dit "good bye au communisme, démocratie start too… alors que nous les africains, ont veut aussi du too… dark démocratie ! tes too de tas de bloff de boucher,  dark démocratie, laisse nous tranquilles,  enjoy so life, laisser nous vivre notre vie, recule t’es pas d’ercul, nous sommes des miskines,  le même système toujours sur le même thème, tiers-monde démocratisé, démocratie dictatoriale et démocratie matériel pour la promo de tes maréchaux , chacal en Irak rec la même dose de choses qui pause cause des morts même chez moi in Africa black mama", ça  veut dire que la démocratie, alors qu’ils on regretté de faire tomber le communisme là je continue dans le texte pour dire aux Américains : tu fais la promo, le garant de ta dark démocratie en même temps tu dit tant pis, ton tapis roule partout dans le monde entier, dark démocratie bientôt en chute comme tu l’attends le jour J, le soleil à beau briller, mais il tombera comme tu la vis tomber, le soleil du communisme, je fais la honte à ta place ta note - l’addition - trop gonflée, tu montres tes couleurs partout sur les five continents parce que tu peux now, later incha allah, je serai là le jour de ton jugement, de ta balkanisation sans solution » .

Les textes que tu chantes sont surtout en Songhoï pourquoi ?

Je chante surtout en Songhoi ; Bien sûr je chante avec des artistes Européens, mais la prise de conscience, cela commence par celle de nos populations. Alors, on doit s’exprimer le plus souvent avec notre propre langue pour faire passer le message et être parfaitement compris par les nôtres.

Je m’adresse surtout aux communautés du Nord parce que dans le premier album, j’ai chanté " yir hortou " « on a souffert » ; il y a aussi du Tamasheq (la langue touarègue) dans ce titre pour dire que la première prise de conscience commence par soi-même.  Tu dois d’abord passer le message auprès du public directement concerné pour qu’il ouvre davantage son esprit et que les mentalités évoluent.  Le public doit comprendre, qu’au travers de ton rap, tu partages sa souffrance et son chagrin.

 Quel message souhaites-tu privilégier ?

J’ai toujours dit que la qualité de l’Homme est toujours son défaut. Au Mali on clame toujours l’intelligence des Nordistes… moi je crois que, pour certains d’entre eux,  leur intelligence est au service du Satan, et non pas au service de la cohésion sociale. Que ceux qui se reconnaissent, s’interrogent à l’heure de la prière !

Parle-nous de ta carrière  que tu mènes actuellement en solo…

En se moment j’évolue avec un groupe suédois avec lequel j’ai produit mon 2e albums dont le titre est « Democrazy », "la folle démocratie’’, qui sort ce mois de Mai 2011, est distribuée par Mali K7. Vous savez  aujourd’hui  la démocratie  est devenue une autre crise à part, elle à ses problèmes de vaincus, de vainqueurs et de vainqueurs vaincus ! On travaille ensemble sur le nouvel album dont le titre sera en Songhoï.

 Par quel moyen as-tu financé ton premier album ?

Mon premier album "Mali, le Nord pleure" a été financé par l’Organisation Néerlandaise de Développement (SNV) en 2001-2002, dans le cadre d’appuis aux initiatives de base. Notre rôle était de sensibiliser notre public sur des thèmes bien précis comme l’après rébellion, la venue de la démocratie, la problématique du Nord. On aurait du parler d’un « problème complexe », mais il était impossible de nommer l’album ainsi. C’est ce qui a généré des problèmes d’incompréhension pénalisant  la promotion et la diffusion de l’album. D’un autre côté, cette situation  nous a favorisés, parce que cela a porté un certain éclairage sur notre  groupe et attiré l’attention sur le message  qui est bien compris et transmis. Ensuite on a rempli notre contrat avec la SNV,  qui lutte pour le développement durable, l'équité sociale, interculturelle et de genre, ce que nous avons artistiquement  fait en évoquant clairement les problèmes du Nord Mali.

«Des siècles dans ce désert, des peuples dans la misère, qui meurt dans la galère, ainsi ma colère». On rajoute en Songhoï : « Au nord du Mali, ichi koulà, immakoula, ichi borey nakk  ima bou takoula ils s’en foutent des gens ».

Mais, j’ai répondu dans ce nouvel  album… « Si le Nord pleure, c’est la faute aux Nordistes j’ai compris que c’est aux Nordistes eux-mêmes de sauver le Nord. Si ils laissent crever leurs troupeaux, ce n’est  pas de la faute de l’État ou aux Sudistes. Pendant qu’ils ont des villas et des 4X4 aussi démesurés que leur ambition. Ici, les ressortissants du Nord ne s’entraident pas et ne s’unissent pas pour développer le Nord, ils agissent individuellement et chacun prend une position juste pour lui. Ils vont en exil et restent plus longtemps, allons habiter notre désert et développons le. Tout ce problème se  joue sur le Nord. On n’exploite pas les atouts et les  potentialités…

Comment faire en sorte que les gens prennent conscience de tout ça et se décident à s’unir pour une cause commune ? Continuer sans relâche à faire de la sensibilisation, comme toujours ?

 Il faut réaliser un travail immense et dans tous les domaines, une unification, il faut tout reprendre à la base…

Voilà un rôle bien joué par les artistes et d’ailleurs ce sont les seuls, sinon dans les autres secteurs, chacun roule pour soi, il n’y a pas une entente, une force collective ou un parlement qui défendent les causes collectives du Nord au sein de l’Assemblée Nationale, seuls les artistes le font. On ne défend pas des causes dans le  but de développer le Nord, mais tout est  question d’intérêt individuel.

Ces mêmes cadres qui sont en train de piétiner le Nord, ils ont passé par là à une certaine époque et aujourd’hui, que font ils ? Il ne faut pas que les nouvelles générations fassent les mêmes erreurs  que leurs ainés. Il faut qu’ils prennent exemple sur les artistes.

Qu’est ce que le Festival Sweden Mali Voices  apporte à la région de Gao ?

C’est un festival en forme d’échanges culturels avec plusieurs volets comme l’éducation et  la santé. Au niveau de l’environnement, la Suède est le premier pays environnemental au Monde. Nous voulons profiter de l’échange et, à notre tour aussi, interpréter toutes les bonnes pratiques écologiques de leur mode de vie, de tirer les bonnes leçons de leur culture et apprendre comment protéger notre environnement. Chez nous, l’environnement est très menacé, il y a  l’ensablement du fleuve et nous espérons concrétiser des projets de fixation des dunes… Cela concerne l’ensemble du Nord Mali, du  Mali et de toute l’Afrique. Il ya plusieurs nationalités qui participent et cela fait aussi une ouverture pour les artistes du Nord qui ont, par ailleurs, un réel problème de matériel professionnel. Nous comptons faire venir du matériel artistique de la Suède pour le mettre à la disposition de tous les jeunes talentueux pour qu’ils puissent se perfectionner.

Avec l’insécurité et toutes les restrictions imposées au Nord, pensez-vous que le projet à de l’avenir ?

La première chance appartient au peuple, donc à nous de la sauvegarder. Si on le veut, on peut ! Si on se met à la tâche aussi vite et aussi fort que possible, si les populations sont vraiment motivées, les autorités vont forcément nous soutenir. En tant que producteurs du festival, nous tenons à conserver un esprit de simplicité, de détente et de liberté, c’est pourquoi  nous souhaitons que ce festival se fasse sans parrainage politique et sans officiels, à l’exception des élus locaux, pour éviter les contraintes de protocole et de sécurité. La présence de personnalités exige une sécurité qui génère des débordements brutaux provoqués par un encadrement trop zélé.

As-tu un message particulier à l’attention de tes fans ?

Je les remercie bien de leur soutien et qu’ils sachent qu’ils peuvent compter sur moi, tout ce que je fais c’est pour eux. Je suis demeuré quelques temps silencieux car  j’ai  compris que le silence est une manière de parler aussi. Voilà, dans quelques semaines, le nouvel album sera sur le marché et j’espère qu’ils vont l’aimer et le chanter !


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