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La sélection de la semaine : Stern, Trou de mémoire, Roco Vargas, Emilie voit quelqu’un, Blackface Babylone, Grandes oreilles et bras cassés, Tungstène, Les enquêtes de Mirette, Légendes de la Garde et Super Fiston

Par Casedepart @_NicolasAlbert

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Stern, tome 1 – de Frédéric et Julien Maffre (Dargaud)

Pour ce quatrième samedi du mois d’août, Case Départ vous propose une petite sélection.  En vous ouvrant sa bibliothèque, le blog met en lumière de très bonnes bandes dessinées. Nous passons au crible, les albums suivants : le premier album de l’excellente série Stern : l’histoire d’un croque-mort singulier, Trou de mémoire : un polar de belle facture signé Roger Seiter et Pascal Regnauld, la réédition de Roco Vargas de Daniel Torres, Emilie voit quelqu’un : un belle comédie sur l’analyse psychologique, Blackface Babylone : l’histoire d’une troupe de minstrel show, un roman graphique sur une affaire d’état entre la France et la Lybie : Grandes oreilles et bras cassés, le premier album du brésilien Marcello Quintanilha : Tungstène, La nouvelle enquête de Mirette : Bavure sur la Côte d’Azur, un spin off de la série Légendes de la Garde de David Petersen et un album jeunesse édité par Des ronds dans l’o : Super Fiston. Bonnes lectures.

Stern

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Elijah Stern exerce la profession peu enviable de croque-mort dans le Kensas des années 1880. Peu loquace et très discret, comme le demande son métier, il est amené à donner une dernière demeure aux défunts. Pourtant, il découvre que la mort de Bening dans la maison close de la ville ne serait pas si naturelle que cela. La série Stern de Frédéric et Julien Maffre conte son histoire, un premier album d’une très grande qualité édité par Dargaud.
Résumé de l’éditeur :
1880 au Kansas. Elijah Stern, croque-mort local, mène une existence calme et solitaire jusqu’au jour où on lui demande de pratiquer l’autopsie d’un homme trouvé mort dans un bordel. S’improvisant médecin légiste, il découvre que la mort n’est en rien naturelle et se trouve impliqué, malgré lui, dans une véritable enquête. Mais Stern n’imagine pas encore que les clés de cette affaire sont à chercher dans son propre passé…

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Débuté comme une histoire simple mettant en scène un anti-héros, l’excellent récit de Frédéric Maffre se transforme rapidement en une très belle enquête aux pays des cow-boys. Il faut souligner que le scénariste dont c’est le premier album, propose un western d’une très grande qualité. Pour cela, il plante le décor à Morrison, une petite bourgade du Kansas en 1882 où les bagarres sont nombreuses, où l’alcool coule à flot dans le saloon et où les hommes prennent du bon temps dans la maison-close de la ville. Ajouter à cela, un alcoolique, un shérif, un médecin et des filles de joie et l’on obtient un savoureux mélange des genres.

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Et au centre de cette cité, Elijah Stern, un drôle de croque-mort, intelligent, lecteur d’ouvrages classiques (Moby Dick, Victor Hugo…), solitaire, introverti, à la silhouette frêle et à la coupe de cheveux ressemblant aux ailes d’un corbeau. Habitant et travaillant à côté du cimetière, à la lisière de Morrison, il se déplace dans une vieille carriole, dernier véhicule des défunts. D’une belle prestance, il est invité à venir chez les Bening, après la mort de Charles dans le bordel de la ville. Sa veuve, membre de la ligue de tempérance (ligue contre alcoolisme) demande à Stern de pratiquer une autopsie sur le cadavre de son mari : elle pense qu’il n’est pas décédé de mort naturelle (crise cardiaque due à son amour des bouteilles). Alors que le médecin ne veut pas effectuer cette manipulation, le croque-mort contre quelques billets, accepte. Il découvre que le poumon de l’homme est trop foncé : il serait donc mort par asphyxie.

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C’est le début de l’enquête, qui va de rebondissement en rebondissement. Stern croise la route d’un ancien ami de Charles, qui l’a sauvé lors d’une bataille de la Guerre de Sécession. Ce clochard alcoolique va s’avérer important pour dénouer le fil de l’énigme. La grande force du récit de Frédéric Maffre repose sur un belle galerie de portraits, figures pittoresques des westerns de notre enfance. Comme son anti-héros, au physique et à la personnalité très loin des clichés de croque-morts (dans Lucky Luke notamment).

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Originale et touchante, l’histoire est portée par une partie graphique de très haute-volée. Julien Maffre possède un vrai sens de la mise en scène et des cadrages (les bandes horizontales sont d’une excellente qualité). De plus, il propose des personnages singuliers aux morpho-types prononcés. Son Stern n’est pas une masse de muscles, ne monte pas à cheval et ne possède pas de pistolet. Sa fragilité physique et ses cheveux virevoltants tranchent avec les autres personnages plus forts. A l’opposé du héros de Untertaker (Dorison et Mayer, Dargaud), il s’impose par son intelligence et sa discrétion. Ses planches sont agrémentées de couleurs où le lecteur ressent la chaleur et la poussière des bourgades américaines.

Stern : une série western intelligente et originale portée par un récit et un dessin formidables ! A découvrir !

  • Stern, tome 1 : Le croque-mort, le clochard et l’assassin
  • Scénariste : Frédéric Maffre
  • Dessinateur : Julien Maffre
  • Editeur: Dargaud
  • Prix: 13.99€
  • Sortie: 21 août 2015

 Trou de mémoire

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Un homme se réveille sur un ponton face à Alcatraz : visage ensanglanté, il n’a plus de mémoire. En plus d’un revolver, il découvre à côté de lui, le corps sans vie d’une femme. Qui est-il ? Est-ce lui qui a tué cette femme ? Il commence à remonter le temps grâce à des indices, mais à ses trousses, deux inspecteurs locaux tentent de le démasquer. Trou de mémoire invite le lecteur à suivre les investigations des uns et des autres, dans un polar d’une belle efficacité signé Roger Seiter et Pascal Regnauld, publié par Long Bec.
Résumé de l’éditeur :
Imaginez un type qui se réveille au petit matin sur le port de San Francisco avec une blessure à la tête, un flingue à ses côtés et le cadavre d’une fille quelques mètres plus loin. Même s’il est sonné et a mal au crâne, il comprend immédiatement qu’il est mal et qu’il va avoir les flics sur le dos. Il a intérêt de se barrer vite fait… Mais pour aller où ? Il ne se souvient ni de son nom, ni du moindre détail de sa vie. Le voilà obligé de fuir la police tout en menant une enquête sur lui-même. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il va aller de surprise en surprise…

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Quai face à Alcatraz. Un homme se réveille et découvre qu’il ne se souvient pas pourquoi il est ensanglanté. Après la découverte d’un pistolet à côté de lui, il observe le corps gisant d’une femme. Difficile pour lui, il a perdu la mémoire. Ce revolver lui appartient-il ? Est-ce lui le tueur ? Dans sa veste haut standing, il récupère une boîte d’allumettes d’un grand hôtel de San Francisco. C’est son seul indice. Il jette alors l’arme du crime dans l’eau et se débarrasse de ses habits maculés de sang dans une poubelle, espérant qu’un SDF le récupérera. Après avoir volé une chemise sur un fil à linge, il se dirige vers l’hôtel. Là-bas, une chambre l’attend au nom de Wilson. Dans le placard, des costumes qui ressemblent à celui qu’il portait. De plus, dans un petit coffret, il y a des faux papiers d’identité avec des noms d’emprunt différents, une liasse de billets, un livre et encore un pistolet. Sans nul doute, il est bien tueur à gages. Pour qui ? Il l’ignore. Enfin, il découvre qu’il vit sur la Côte Est, loin de San Francisco. Après un passage chez le médecin pour l’auscultation de son crâne, il décide de partir.

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Dans le même temps, le cadavre de la jeune femme est repérée par un pêcheur, le revolver et le veston retrouvés. Deux inspecteurs locaux sont mis sur l’enquête mais cette dernière est arrêtée après la découverte du corps sans vie du sénateur Patterson, qui aurait été assassiné. Les Fédéraux sont sur le coup, les deux flics écartés. Ils décident alors de reprendre leurs investigations initiales sans trop en référer à leur hiérarchie.
Une histoire avec un amnésique, l’univers de la Bande Dessinée connaît bien à travers de XIII. Pourtant ici, si l’intrigue repose sur des ressorts classiques, le lecteur est d’emblée accroché par le récit d’une grande justesse de Roger Seiter. Pour cela, il multiplie les fausses pistes comme un vrai polar : la femme assassiné, la perte de mémoire, les fausses identités, le commanditaire, les flics du coin et l’assassinat d’un politicien. Le tout aux Etats-Unis, pays de la mafia et des romans policiers. Les codes du genre, il se les approprie, les tord et propose une histoire d’une grande aisance narrative. De plus, le lecteur reconstitue le puzzle en même temps que Wilson ; les éléments arrivant au fur et à mesure, distillés comme un métronome.

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Ce polar enthousiasmant et plein de rythme est porté par une excellente partie graphique. Pascal Regnauld, nous le connaissions par son aide sur la série Canardo de Sokal. En effet, les derniers tomes étant quasi illustré par lui. Originales dans leur traitement graphique, les planches sont merveilleuses. Son sens du cadrage et de la mise en scène, lui permettent de livrer des pages riches. Les couleurs ocres amplifient le côté rétro de l’album et restituent l’ambiance noir du récit, grâce à des effets d’ombres et de lumières magnifiques.
Trou de mémoire : un début prometteur tant sur le plan scénaristique que graphique. Le lecteur attend la suite dans le second volet de cet excellent polar.

  • Trou de mémoire, tome 1/2 : Gila monster
  • Scénariste : Roger Seiter
  • Dessinateur : Pascal Regnauld
  • Editeur: Long Bec
  • Prix: 15.50€
  • Sortie: 21 août 2015

Roco Vargas

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Série de science-fiction ayant connue un très grand succès, Roco Vargas fut imaginée par le talentueux Daniel Torres. Publiée dans les années 80 par Casterman en France et Norma en Espagne, les histoires sidérales de ce héros sont remises à l’office pendant ce mois d’août par La Boîte à Bulles (5 albums de la série ainsi que Le huitième jour).

Résumé de l’éditeur :
Alors que la moitié de la terre souffre d’une terrible sécheresse, Roco Vargas, coule des jours paisibles au sein de sa villa. Cet ex pilote intergalactique, devenu riche écrivain de science fiction et propriétaire de club, est loin de souffrir de la pénurie d’eau. Lorsque son vieil ami, le docteur Covalsky, vient lui demander de jouer les pilotes pour sauver la terre, Roco est intraitable : sa carrière de héros spatial est terminée. Mais la mort du docteur et les supplications de sa très séduisante fille pourraient bien tout changer…

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Il faut rendre hommage aux éditions de La boîte à Bulles pour nous faire (re)découvrir tout le talent de Daniel Torres à travers sa série-phare Roco Vargas. Prépublié en 1983 dans la revue espagnole Cairo, l’univers d’anticipation fut édité en album entre 1983 et 1989. C’est en 1985 que Casterman édite le premier opus qui permettra à l’espagnol d’être le lauréat du prestigieux Prix Haxtur du meilleur dessin au Salon International des Asturies en 1986. Après une longue pause, la série reprendra en 2002 (avec un assistant). Torres se consacrera à d’autres projets d’albums, à l’illustration et à l’animation pendant ce laps de temps.

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L’intégrale qui nous concerne regroupe les quatre premiers récits des Aventures sidérales de Roco Vargas : Triton (paru en 1985), L’homme qui murmurait (1985), Saxxon (1987) et L’étoile lointaine (1989). Le lecteur découvre Roco Vargas, un ancien spationaute très célèbre, reconnu à travers ses nombreux exploits, qui a décidé de prendre une retraite méritée en se reconvertissant en romancier. Héros désabusé, il est pourtant un écrivain à succès et son nouveau nom est Armando Mistral. C’est assez simple pour lui, il raconte ses propres aventures. D’ailleurs, en introduction de cette intégrale, il nous gratifie d’un long texte explicatif sur les Huit mondes et le Soleil.

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Lové dans Le Mongo, un riche hôtel au bord de la mer, il est entouré de Sanson, son fidèle serviteur martien, de Rubi, sa très belle assistante et d’hommes de main. Son quotidien est rythmé par ses écrits, le café à haute dose, la piscine, l’alcool et les clients. Il sera bousculé lorsqu’il apprendra la sécheresse qui se développe à vitesse grand V sur Terre. La fille du scientifique Covalsky vient le supplier d’utiliser l’invention de son père décédé dans des conditions étranges pour redonner un peu de pluie aux terres devenues arides.

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Adepte de la ligne-claire, Daniel Torres se fait connaître en France grâce à ses planches publiées dans les revues Métal Hurlant et (A)suivre. Ces années sont marquées par l’émergence de nouveaux talents comme Serge Clerc (Phil Perfect), François Avril (Sauve qui peut, avec Charles Berbérian), Philippe Petit-Roulet, Walter Minus (Vicky et Pamela), Joost Swarte (Passi, messa), Ted Benoît (Berceuse électrique) et bien évidement le regretté et talentueux Yves Chaland (Bob Fish, Freddy Lombard…). Le monde imaginaire de science-fiction de Daniel Torres est à la fois créatif et moderne. L’univers rétro-futuriste (les costumes et les vaisseaux sont très marqués 80’s) est magnifique et d’une grande maîtrise narrative. Simples dans leur construction, les histoires font écho à des thématiques universelles et très fortes (écologie, guerre, invasion, politique et mafia).

  • Roco Vargas, intégrale (tomes 1 à 4)
  • Auteur: Daniel Torres
  • Editeur: La Boîte à Bulles
  • Prix: 18€
  • Parution: 19 août 2015

Emilie voit quelqu’un

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Dans la vie d’Emilie, jeune instit, rien ne va plus : elle sombre dans un mini-dépression. Pour l’aider, elle fait une analyse chez Madame Soulac, une vieille psychanalyste aux drôles de méthodes. Avec un grand humour, Théa Rojman et Anne Rouquette nous immergent dans le monde fascinant de la psychanalyse avec Emilie voit quelqu’un, un album Fluide Glacial.
Résumé de l’éditeur :
Émilie a 30 ans – le meilleur âge – mais aussi un copain accro à la télé, des parents gentils (synonyme d’intrusifs) et une soeur parfaite (synonyme d’insupportable). Bref, le quotidien est un peu pesant pour cette instit au look de Mary Poppins ! Décidée à se prendre en main, elle commence une thérapie plutôt déroutante avec une psy aussi aimable qu’un caillou et aux méthodes étonnantes pour cette novice en dogmes freudiens. Et pourtant, avec délicatesse et humour, de lapsus en actes manqués, Emilie retrouve le sourire.

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Pas simple la vie d’Emilie, une jeune femme proche de la trentaine, professeur des écoles et au look étrange de Mary Poppins (son surnom qu’elle déteste). Son travail lui pèse et ses élèves, elle les supporte de moins en moins. A la maison, ce n’est pas mieux, Romain, son ami, est un éternel adolescent, qui passe son temps devant la télé ou les jeux vidéos. Leur couple bat de l’aile car ils n’arrivent plus à communiquer. Le jeune homme ne s’en soucie guère, il pense que tout va bien. Ajouter à cela, Thérèse, sa grande sœur, pharmacien et à qui tout réussi ; des parents qui lui en font la remarque tout le temps. C’est l’escalade vers la grosse déprime.

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Son collègue, accro aux nouvelles technologies et aux applications médicales lui suggère de se faire suivre par un psy. Il en connaît une : Madame Soulac, une psychanalyste de 80 ans aux méthodes singulières. Le récit de Théa Rojman est à la fois humoristique et didactique. En effet, l’humour est présent à chaque page par son héroïne Emile, ses manies, son quotidien et ses doutes mais aussi par les personnages secondaires qui l’entourent : les parents, la sœur, son copain, son collègue mais aussi son chat et ses deux amies Mélanie, la délurée qui drague tous les mecs qu’elle croise, ainsi que sa copine dépressive qui vit dans le noir et qui n’aime personne. Ajouter à cela, des dialogues incisifs et des clins d’œil en pagaille (le nom de l’école ou le sien Emilie Geoly), la vieille psy et l’on obtient un livre rafraîchissant, savoureux et amusant.

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Le côté didactique est apporté par les pages intercalées çà et là, introduites par son collègue et qui explique les termes de la psychanalyse : la dépression, les différentes formes de psychothérapies ou le transfert. Le tout est porté par une partie graphique simple et très moderne. Le trait d’Anne Rouquette est très coloré, d’une belle lisibilité, qui apporte lui aussi sont lot d’humour. Un petit album frais et rigolo pour déconstruire les mythes de la psychanalyse et la dédramatiser. Une belle réussite !

  • Emilie voit quelqu’un, après la psy le beau temps ?
  • Scénariste: Théa Rojman
  • Dessinatrice : Anne Rouquette
  • Editeur: Fluide Glacial
  • Prix: 16€
  • Parution: 20 août 2015

Blackface Babylone

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Aux Etats-Unis, le Blackface est une forme théâtrale particulière, pratiquée dans les minstrel show puis dans les vaudevilles, dans lequel le comédien incarne une caricature stéréotypée de personne noire. Popularisé au XIXe siècle, il devient un mouvement à part entière au début du XXe siècle, jusqu’à disparaître dans les années 60. Thomas Gosselin s’empare de ce phénomène ségrégationniste et raciste dans l’excellent Blackface Babylone, un album paru chez Atrabile.

Résumé de l’éditeur :
Au départ, un groupe de «blackface» composé d’une dizaine de comédiens. Quand le dénommé Hip ne semble plus capable de monter sur scène à cause d’une légère addiction à l’opium, nos valeureux artistes – qui malgré leur goût prononcé pour la caricature raciale savent soliloquer et philosopher avec talent – engagent comme remplaçant un certain Hop, un «vrai» noir. Mais cette nouvelle arrivée, qui n’est pas sans provoquer de légitimes questions (comme «devra-t-il quand même se maquiller?»), permettra-t-elle de leur éviter le courroux des dieux uniques perchés dans les cieux? Car l’existence même des artistes semble tenir à ce commandement divin: pour pouvoir continuer à exercer leur art, il leur faudra être plus de 9, mais moins de 10. Puis l’emprise du vaudou, par l’entremise de Hop, va transfigurer de manières différentes chaque membre de la troupe, juste avant que ceux-ci, comme les dix petits nègres de la comptine, ne se mettent à disparaître, les uns après les autres.

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Franz Duchazeau avait déjà traité ce sujet dans Blackface Banjo (chez Sarbacane), d’une façon plus légère malgré la dureté de la thématique par le destin magique d’un danseur musicien unijambiste et son irrésistible ascension. Dans Blackface Babylone, Thomas Gosselin s’y essaie de manière plus sombre et plus tortueux. Pour cela, il met en scène des personnages à la psychologie complexe, hantés par leurs démons et leurs addictions. Stars à leur zénith, entourés de femmes dans chaque ville, enivrés d’alcool et de drogue, ils ne sont pas si bien dans leur peau que cela.

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Affiche du minstrel show de William H. West en 1900

Entre la critique sociale, le polar déguisé, la fable onirique, l’auteur de Sept milliards de chasseurs-cueilleurs (chez Atrabile, 2014), navigue aisément, trace un chemin sinueux dans son histoire mais tellement habilement et intelligemment. Tout n’est pas si manichéen que cela chez Thomas Gosselin : certains blancs sont compréhensifs des conditions des noirs et Hop, le noir, qui joue un noir imité par un blanc. Il souligne d’ailleurs : « Il n’y a pas si longtemps, pour des minstrel shows, des hommes comme Vince the prince, Hip ou Centripede Zebedee, se maquillaient en « nègres » pour des spectacles et parce qu’ils imaginaient ces hommes plus libres et plus sauvages ».

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Au milieu de cette troupe, il y a Hop, un jeune musicien « vrai noir », qui se met à jouer aux Blancs qui imiterait des Noirs. « Hop déborde tellement de vitalité que son psychisme et sa religion éclaboussent toute la troupe qui l’accompagne », poursuit l’auteur. Le vaudou tient donc une place centrale dans l’album, au même titre que l’opium ingurgité en masse par Hip. Cette croyance ira même jusqu’à changer les vies des membres de la troupe. Le dessin de l’auteur de L’humanité moins un (La cinquième couche), composé de grands aplats de couleurs est d’une belle force graphique.

  • Blackface Babylone
  • Auteur: Thomas Gosselin
  • Editeur: Atrabile, collection Ichor
  • Prix: 16.50€
  • Parution: 24 août 2015

Grandes oreilles et bras cassés

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Après les révélations d’Edward Snowden sur le scandales des écoutes à grande échelle de la NSA ou celles de Julian Asange (Wikileaks), les journalistes du monde entier découvrent petit à petit les méfaits de ces pratiques. Jean-Marc Manach associé au dessinateur Nicoby proposent Grandes oreilles et bras cassés, une vaste enquête publiée par Futuropolis.

Résumé de l’éditeur :
En 2008, la société française Amesys a vendu pour un peu plus de 12 millions d’euros un système d’interception des communications électroniques à la Libye du colonel Kadhafi. Une transaction secrète, couverte par les services français, qui va permettre au dictateur de surveiller de près ses opposants. Certains seront torturés après avoir été repérés par le logiciel Eagle. Jean-Marc Manach a enquêté sur ce scandale qui implique le colonel Kadhafi et son beaufrère Abdallah Al-Senoussi, chef des services de renseignements et accessoirement condamné à perpétuité pour l’attentat du DC-10 d’UTA en 1989, l’état français, avec sa tête Nicolas Sarkozy, et le devenu célèbre homme d’affaire libanais Ziad Takieddine. Il découvre que les employés d’Amesys n’avaient pas pris la peine de déployer les mesures de sécurité que prennent d’ordinaire les entreprises commerçant avec des dictateurs. Façon Pieds Nickelés, ils ont même été jusqu’à mettre sur le web des preuves de leurs méfaits. Ce qui pourrait paraître être une farce n’en est pas moins une tragédie quand on imagine le nombre de personnes qui ont été tuées ou torturées à cause de ces surveillances.

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Pionnier du journalisme d’investigation sur Internet et du « data journalisme », Jean-Marc Manach a beaucoup écrit sur la sécurité informatique et le protection des sources, notamment : Big Brother Awards les surveillants surveillés (en 2008), La vie privée un problème de vieux cons ? (en 2010) ou Au pays de Candy, enquête sur les marchands d’armes de surveillance numérique (en 2012). Dans Grandes oreilles et bras cassés, il propose aux lecteurs, une immersion dans le système de surveillance de masse des télécommunications. Pour cela, il se met en scène au travail, en plein dans son enquête débutée en octobre 2010. Sur son blog, il a mis en place une boîte aux lettres qui permet aux personnes de manière anonyme de lui envoyer des mails ou documents. Ces gens sont protégés de manière efficace puisque même lui ne peut remonter jusqu’à eux. C’est comme cela qu’il a eu vent d’une affaire de grande envergure concernant la société française Amesyss, qui a vendu un système d’interception des communications électroniques à la Libye de Kadhafi. Ce monstrueux contrat de 12 millions d’euros met alors en cause le colonnel et son beau-frère Abdallah al-Senoussi (connu pour avoir commandité l’attentat du DC-10 d’UTA en 1989 et qui a fait 54 morts français). Mais cette transaction met aussi en cause Nicolas Sarkozy (ministre de l’intérieur puis président) par l’intermédiaire du sulfureux Ziad Takieddine, ami de Jean-François Copé et Brice Hortefeux.

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Toutes ses magouilles, ces montagnes d’argent sont alors découvertes une à une grâce à cette enquête mais aussi des révélations Médiapart, Le Monde et même Le Figaro. Ce scandale d’état, toujours pas jugé met aussi en lumière l’attentat de Karachi, qui a fait une dizaine de morts (personnel français travaillant pour les Chantiers Navals français au Pakistan). Très documenté et très précis, l’album n’est pas très simple à la lecture. Il faut souligner que la masse d’informations au fil des pages est conséquente et qu’il faut bien faire les connexions entre les différentes affaires ; même si c’est toujours très bien expliqué. Néanmoins, il faut noter qu’il fait œuvre de salut publique, qu’il fait du bien à la démocratie et qu’il souligne le formidable travail de fourmis effectué par les journalistes.

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Très loin de son dessin dans Manuel de la Jungle (avec Joub, Dupuis), Nicoby propose un trait semi-réaliste idéal pour compléter ce récit. Vif, il permet de dynamiser l’histoire.

  • Grandes oreilles et bras cassés
  • Scénariste : Jean-Marc Manach
  • Dessinateur : Nicoby
  • Editeur: Futuropolis
  • Prix: 19€
  • Sortie: 20 août 2015

Tungstène

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Après l’étonnant, Mes chers samedis, un recueil d’histoires brésiliennes, les éditions çà et là publient le tout premier album de Marcello Quintanilha, Tungstène, un très beau récit dramatique mettant en scène quatre habitants de Salvador de Bahia, qui ne se connaissent pas.
Résumé de l’éditeur :
Salvador de Bahia, Brésil, de nos jours. Les chemins de quatre habitants de la ville vont se croiser au pied du Fort de Notre-Dame de Monte Serrat, à l’occasion d’un fait divers. Cajù, un dealer à la petite semaine en galère, M. Ney, militaire à la retraite complètement névrosé et Richard, policier réputé mais mari exécrable en passe de se faire quitter par sa femme Keira, se retrouvent tous impliqués dans un incident d’apparence anodine qui va rapidement dégénérer en une situation dramatique.

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Avec Tungstène, Marcello Quintanilha livre un récit noir qui glisse vers un drame fort et passionnant. Pour cela, il l’installe à Salvador de Bahia, une ville brésilienne du nord-est du pays, au bord de l’Océan Atlantique. Cette grande ville de plus de 3 millions d’habitants fut la première capitale du Brésil au XVe siècle. Entre chaleur, moiteur et bagarres, c’est ce lieu qui set de belle toile de fond qui permet à l’auteur brésilien de proposer une histoire mettant en scène quatre protagonistes, qui ne se connaissent pas et qui n’auraient jamais du se rencontrer : un sombre dealer, un ex-militaire, un policier et sa femme.

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Drogue, mafia, règlement de compte et coups de revolver, tous les ingrédients sont réunis par accrocher le lecteur. Ce sont deux pêcheurs un peu particuliers qui vont servir de point de départ à ce beau polar. Pour remonter un maximum de poissons, ils utilisent des petites charges explosives. Tout s’accélère alors, l’ex-militaire essaie de les arrêter, tandis que son compagnon de visite, le petit dealer essaie de l’en dissuader. La police et la mafia s’en mêlent et c’est l’escalade. Marcello Quintanilha imbrique alors ensemble les existences des quatre personnages, ce qui les lient les uns aux autres sans le savoir eux-même. Cette imagination narrative est d’une belle justesse et d’une grande précision. Son trait à la croisée des mondes du manga, du comics et de la bande dessinée européenne est d’un grande vivacité et finalement très moderne. Il manie habilement les mouvements dans les scènes d’action.

  • Tungstène
  • Auteur: Marcello Quintanilha
  • Editeur: çà et là
  • Prix: 20€
  • Parution: 24 août 2015

Les enquêtes de Mirette :

Bavure sur la Côte d’Azur

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Festival de Cannes : les bijoux d’une starlette ont été volés. Mirette et Jean-Pat se mettent en quête de les retrouver, dans une Enquête de Mirette : Bavure sur la Côte d’Azur, un album jeunesse de Fanny Joly et Laurent Audouin, publié par Sarbacane.

Pour terminer la chronique de cet album sur Comixtrip, cliquez ici.

  • Les enquêtes de Mirette : Bavure sur la Côte d’Azur
  • Scénariste: Fanny Joly
  • Dessinateur : Laurent Audoin
  • Editeur: Sarbacane
  • Prix: 14.50€
  • Parution: 1er avril 2015

Et pour quelques pages de plus…

Pour compléter notre sélection de la semaine, Case Départ vous conseille aussi les albums suivants :

Légendes de la Garde

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Nommé dans la catégorie Fauve Jeunesse du Festival International d’Angoulême en 2015 (à juste titre), Légendes de la garde de David Petersen est une série fantasy aux pays des souris de très grande qualité. Les éditions Gallimard proposent Baldwin le Brave et autres contes, un album dérivé de la série-mère. Une petite pépite !

Résumé de l’éditeur :
Tous les héros ont un jour été des enfants bercés par les histoires de ceux qui les ont précédés. Souriceau, Kenzie écoute son père lui raconter les exploits du « Rusé tisserand » qui, grâce à son intelligence, vint à bout de trois prédateurs. Les fables contées aux jeunes personnages de la saga Légendes de la Garde rendent hommage au courage, à l’humilité, à l’amour et à la générosité – toutes qualités indispensables à l’éducation des futurs héros !

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Composé de 6 contes (plus un poème et une carte des Territoires des Souris en 1124), l’album de David Petersen est accessible à tous et ce, même si le lecteur ne connaît pas l’univers des Légendes de la Garde. Les fans seront ravis par les mondes des Souris. Pour cela, il utilise Baldwin, un personnage de la série-mère, encore souriceau, donc pas de souci pour les novices pour comprendre et pour les amateurs, le plaisir de déceler des allusions aux récits connus.

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Ces histoires ont été créées pour le Free Comic Book Day de 2011 à 2014, auxquelles il a ajouté deux récits originaux. Au sommaire de cet album : Le rusé tisserand, Baldwin le Brave, Thane & Ilsa, Au service de Seyan, Un trio de haches et Le jour enfui. Très écrits, ces contes sont passionnants, bien contés et d’une belle intelligence. Courant sur quelques pages, ils sont variés et mettent en lumière la bravoure, la ruse de ces souris face à des moments, des situations ou des animaux hors-norme. Comme pour les précédents volumes, nous sommes envoutés par la partie graphique de David Petersen : univers animalier très maîtrisé, des décors moyenâgeux somptueux et de belles couleurs.

  • Légendes de la Garde, Baldwin le Brave et autres contes
  • Auteur: David Petersen
  • Editeur: Gallimard
  • Prix: 15€
  • Parution: 20 août 2015

Super Fiston

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Mini Fiston est déçu : tout le monde est fort sauf lui. Qu’à cela ne tienne : Mini Papa lui démontre que lui aussi est un super-héros, un Super Fiston. Album jeunesse publié par Des ronds dans l’o, Super Fiston est signé Christos et mis en image par Sébastien Chebret.
Résumé de l’éditeur :
Conversation entre un papa et son fils en déambulant dans la ville. L’enfant s’inquiète auprès de son père que les autres enfants sont plus forts que lui. Le papa lui prouvera le contraire en montrant à son fils qu’il a des super pouvoirs, par exemple, celui d’être capable de rendre son père heureux !

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Petit album jeunesse pour grands et forts mini-lecteurs ! A travers les 24 pages de cette histoire, Christos met en scène deux personnages attachants, simples, des anti-héros par excellence : un papa et son fils, Mini Papa et Mini Fiston qui déambulent dans Gigantesque-Ville. Ce très beau dialogue filial met en lumière une thématique forte : la différence, celle d’un petit garçon comme tous les autres qui pense qu’il est banal, qu’il ne sait rien faire et que ses copains d’école sont plus fort que lui. Ancien musicien professionnel, le scénariste aime aborder dans ces nombreux albums ce thème mais aussi l’écologie, le travail ou le sexisme. Ici pas d’artifices ni de tours de magie, juste l’écoute et la parole d’un père bienveillant pour son fils. Les deux personnages prennent le temps de discuter et de communiquer pour balayer facilement les doutes du petit garçon. Redonner du moral et de l’estime de soi à Mini Fiston ; tout simplement le faire grandir.

super fiston (3)
Super Fiston est le septième album de Sébastien Chebret. Après un travail avec le scénariste de bandes dessinées Zidrou (Chien Fou chez Alice Jeunesse, 2014), il met son talent au service de Christos. Pour donner de la force au dialogue entre le père et le fils, il utilise un parti-pris graphique très intelligent : les deux héros sont les seuls colorés dans ses planches tandis que le reste de la page (décors, passants…) sont en bichromie (blanche et bleue). Son trait ligne-claire est idéal pour les plus jeunes lecteurs.

  • Super Fiston
  • Scénariste : Christos
  • Dessinateur : Sébatien Chebret
  • Editeur: Des ronds dans l’o
  • Prix: 12€
  • Sortie: 27 août 2015

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