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« J'ai rêvé d'une entreprise 4 étoiles » – ou la folle vie d'un auditeur

Publié le 23 août 2015 par Joss Doszen

« Un matin de novembre, alors que nous suivions une énième formation au Sofitel, une jeune femme attira mon attention. Une panthère, la peau chocolat caramel, teintée au soupçon de métissage telle une perle parmi des cailloux, avec un petit air faussement timide qui lui allait oh si bien. Elle avait une remarquable masse de cheveux naturels, tendance du moment chez les Africaines. Ses seins, caches par sa chemisette, étaient hauts et fermes comme des goyaves de Port-Gentil. Son menton était fin, ses yeux profonds et ses formes généreuses. Ses hauts talons rouges vif compensaient sa petite taille de son pantalon noir se n1ariait parfaitement avec son arrière-train. »

« J’ai rêvé d’une entreprise 4 étoiles » – Hem’Sey Mina

Lire quelqu’un qui me raconte sa vie m’ennuie énormément, tout Obama qu’il soit. Donc, je le dis souvent, j’évite les autobiographies en général. A quelques exceptions près. Même si ces derniers temps les exceptions se font nombreuses, je lis avec plaisir les autobiographies écrites par des écrivains. Pourquoi ? Parce qu’eux ont compris qu’il n’est d’écriture sans art. Les auteurs de littérature – confirmés ou non – écrivent en ayant l’idée d’une écriture, d’un style, d’une construction littéraire. Et donc, le récit – autobiographique ou autofiction – redevient secondaire par rapport à l’art de l’écrit, et les messages passent. Il suffit de lire Angot ou Laferrière.

J’ai entamé ce "J’ai rêvé d’une entreprise 4 étoiles", du néo auteur Hem Sey Mina, en cabrant des deux fers. Les premières lignes le montraient, l’auteur avait énormément de choses sur le cœur à déverser, le texte est tout de suite apparu propre et écrit correctement, mais l’envie littéraire semblait manquer. Après trois tentatives infructueuses d’aller au bout des premières pages, je me suis fait violence car l’entreprise me paraissait intéressante et J’ai donc entrepris de noircir la page de mes impressions au fur et à mesure de ma lecture.

« J'ai rêvé d'une entreprise 4 étoiles » – ou la folle vie d'un auditeur

Vingt premières pages. Trop de scories de style qui alourdissent le récit, trop de digressions qui font perdre le rythme. De la description détaillée de l’appartement aux anecdotes de l’oncle. En page 15, Hem Sey entre dans une description très didactique du Congo, et du royaume Kongo, qui laisse penser que l’auteur a décidé de sa cible de lecteur : un public de lecteur occidentaux, et il veut faire preuve de pédagogie. Ça alourdit le récit.
Le premier quart du livre donne une impression mitigée, bien que le positif l’emporte. Hem Sey Mina plante tout d’abord le décor ; un jeune issu français d’origine africaine qui entend se sortir de sa banlieue et d’une scolarité chaotique, et il finit par « échouer » dans une des plus importantes sociétés d’audit financière du monde.

Sourire en page 22. Le narrateur, décrivant ses années lycée, laisse entendre qu’il n’était pas un élève facile, et pas des plus studieux – jusqu’à ce qu’il rencontre un de ces profs modèle qui font de plus en plus défaut à l’éducation nationale – et dans la même foulée il écrit "Je ne supportais plus l’injustice que je subissais fréquemment." On tique sur ce qui semble être le syndrome de l’opprimé, puis on lit qu’en fait la narration est parti sur autre chose ; les contrôles policiers au faciès notamment. Encore une fois, dommage cette sensation de fouillis et de saut du coq à l’âne.

Narrer les difficultés d’un jeune africain travaillant dans le monde hyper exigeant du Big Four (KPMG, Deloitte, Ernst & Young et PriceWaterhouseCoopers), au Luxembourg était une très belle idée. Et je suis très, très au fait de ces difficultés, et de la vie dans cette ville de LA Place qui ressemble fichtrement au (Grand) Duché du luxe ennuyeux. Mais, là encore des petites choses qui gênent. Au chapitre deux, par exemple, le couplet sur l’image des jeunes de banlieue qui doivent réussir via les études et pas autre chose… c’est trop attendu et surtout, c’est l’une des nombreuses digressions qui cassent l’intérêt. Le parcours du jeune de banlieue dans des écoles de commerce est plus intéressant et, évidemment, ses premiers pas en Audit, est succulent.

Au chapitre cinq, on entre dans le vif du sujet. La vie d’auditeur chez KPMG. Oups… chez Gapégé plutôt. Et je souris à lire l’enthousiasme du jeune qui découvre la vie de luxe : un salaire même pas rêvé par ses parents, un appartement "en plein centre-ville", un environnement de travail multi-ethnique et tolérant, loin de la sclérose française. Mais attends jeune homme, attends de découvrir le homo omini lupus des Big four !
Déjà, en page 38, l’auteur a un soupçon. Quand on arrive dans une entreprise, toujours prendre en compte le turn-over. S’il est élevé, prenez garde à vous !

« J'ai rêvé d'une entreprise 4 étoiles » – ou la folle vie d'un auditeur

Hem Sey Mina nous fait suivre le parcours d’un auditeur, les difficultés à exercer dans ce monde où seul le profit compte, où l’homme n’est que de la chair à canon (économique). Les faux-culs, les coups bas, les trahisons et les dents qui rayent les parquets ; tout y est. On sort très vite de la racialisation pour ne voir ici que le symbole de la mondialisation par l’économie ; atroce. Tous ces gens d’horizons divers qui alimentent le système. Et surtout, le plus angoissant, le narrateur nous parle de choses abstraites, d’analyse financière et nous rappelle au krach de 2008, à ces sociétés qui ne produisent rien, qui ne savent sans doute même pas ce qui se passe dans les usines, dans les ateliers, mais qui manipulent les chiffres de leurs clients de façon à leur faire faire le plus d’économie possible, sans jamais que l’humain n’entre en ligne de compte. Ce n’est pas leur travail.

Comme je l’ai dit, ma première impression de lecture était plutôt négative, et après avoir laissé le livre en plan, j’y suis revenu (ma petite cousine voulait mes impressions) et ça ne valait la peine.
Le fait est que ce livre-témoignage n’est pas un sommet de style littéraire, mais il se lit bien, même s’il aurait mérité d’être "nettoyé" un peu de nombreuses digressions ou certaines redondances. Pourtant, dès la moitié du livre, j’ai accroché à ce récit de jeune africain dans l’environnement des "Big four" de l’audit. C’est un aspect qui n’a pas - à ma connaissance - été exploré du tout. Les rêves des débuts, la découverte des réalités, les difficultés, les coups bas, le racisme latent... très intéressant !

« II y avait également une autre cause pourtant anodine. II y eut un jour Benjamin était assis sur la même table que son senior dans leur open space, seules deux personnes les séparaient. Plutôt que de lui parler, le senior lui envoya e-mail clans lequel il lui reprocha sa lenteur clans exécution de ses taches. Visiblement agace, Benjamin lui répondit par mail en disant qu’il avait tout Fait en quinze minutes au lieu d’une heure, comme indique clans l’e-:mail, avec un phrase ironique. II demanda également à parler en prive au senior qui lui reprocha immédiatement son arrogance. »

Le narrateur s’enfonce de plus en plus dans la dépression, la pression est énorme dans cette entreprise et, petit à petit, on le sent ployer. Là, une des faiblesses de ce récit c’est la sensation d’un listage à la Prévert de tous les malheurs et coup durs qui sont arrivés au narrateur. Il y a une sorte de trop plein qui devient vite monotone. Quand arrive la page 145, et la sanction des évaluations annuelles, notre personnage se retrouve dans la charrette des départs. Après des centaines d’heures supplémentaires, des journées de quinze heures de travail. Le monde de l’audit n’a aucune pitié. Ici, non seulement le critère racial réapparaît avec force, mais, sous-jacent, apparait un des théorèmes les plus vieux du monde : Le principe de Peter (« Avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d’en assumer la responsabilité. »)

« - Ils m’ont cassé les couilles sans payer mes heures sup pendant plus de deux mois. Tu sais quoi ? Il y a un gars qui a bossé au bureau jusqu’à minuit la semaine dernière. Il a glissé sur le verglas en sortant du bureau et s’est cassé la jambe. Apparemment, il n’a pas reçu de l’argent du taf pour ça. Il a payé le médecin de sa poche.
- pourquoi ?
- Pour être couvert par l’assurance du taf… Si tu fais des heures sup, il faut qu’on te les paies. Tu vois, c’est ce qui arrive quand on veut jouer au gentil. Ils ne respectent aucune règle. »

Que dire de ce récit alors ?
Que j’ai eu du mal à le commencer, non pas à cause du style qui, sans être renversant, reste tout à fait sympathique. Que le récit est fait de nombreux dialogues, des retranscriptions d’échanges qui, manifestement, sont vécus, et cela instille un certain dynamisme à l’écriture. Que le langage est ancré dans le réalisme, les gens parlent « normalement », comme dans le quotidien d’une entreprise, mais ce réalisme exclu tout élan poétique ou toute originalité dans l’écrit. Cependant le sujet, le monde de l’audit, est tout à fait inédit – à ma connaissance – en littérature africaine et on est, à la fois, horrifié et intéressé de voir comme les choses se passent de l’intérieur. De plus, on sympathise avec le personnage, on l’accompagne dans ses déceptions, dans ses échecs.
Bien qu’un peu longuet, un peu lent à démarrer, j’ai aimé lire ce parcours qui serait à mettre dans toutes les mains de futurs bachelier ambitieux, pour qu’ils sachent à quoi s’en tenir, mais aussi entre les mains de cet élite du monde de la finance qui, sans aucun doute, se reconnaitra avec un petit sourire, ou un rictus, en coin.

« J'ai rêvé d'une entreprise 4 étoiles » – ou la folle vie d'un auditeur


« J’ai rêvé d’une entreprise 4 étoiles »

Hem Sey Mina

Éditions L’Harmattan


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