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Le chanteur de tango

Publié le 24 août 2015 par Adtraviata

Le chanteur de tango

Quatrième de couverture :

On dit qu’il ne chante plus que dans quelques cabarets malfamés du port. On dit aussi qu’il est très malade mais qu’il chante parfois dans un vieux bar du centre ville. Certains affirment qu’ils l’ont entendu chanter dans un square de Palerme, l’ancien quartier italien, et d’autres vont jusqu’à dire qu’il se produit inopinément sur les marchés populaires des faubourgs. Bruno Cadogan regarde perplexe la carte de Buenos Aires et essaie de déceler la logique qui commande les dernières apparitions de Julio Martel. Car ce légendaire chanteur de tango à la voix obscure et envoûtante, l’homme qui n’a jamais voulu enregistrer de disques, est bien plus qu’un mythe urbain. Martel est un artiste accompli qui ne laisse rien au hasard et qui dessine par sa présence (et son absence) une autre carte de la ville, les traits d’une énigme.
Volontaire, résolu, le jeune Américain est prêt à tout pour le rencontrer et pour l’entendre chanter ces étranges morceaux dont il est le seul à connaître les paroles et le sens. Mais sa quête va le conduire là où il ne l’attend pas : au cœur même de l’insurrection populaire de 2001 qui fait chuter les présidents les uns après les autres. Bruno Cadogan se trouve ainsi emporté par le tourbillon de l’histoire dans un Buenos Aires rebelle et assoiffé de justice où la voix de Julio Martel est devenue l’un des symboles de l’espoir.

Je crois bien que c’est la première fois que je mets le pied en littérature argentine et à Buenos Aires… et si l’auteur Tomas Eloy Martinez est bien argentin, il m’a fait entrer dans son univers par la médiation de Bruno Cadogan, étudiant américain venu pour quelques mois écrire sa thèse sur Borges grâce à une bourse. Ce n’est qu’après lecture que je me suis rendu compte de la subtilité et de la richesse du procédé littéraire. Partir avec Bruno sur les traces de Julio Martel, c’est accepter que le sol tangue sous vos pieds de lecteur, que vous vous perdiez dans le dédale des rues, que vous soyez attentif aux détails insoupçonnés du décor, points d’entrée dans les histoires qui font l’Histoire du pays et de la ville, accepter aussi de ne pas tout maîtriser et toujours revenir à votre point d’ancrage pour relancer votre quête. Un peu comme la musique et les pas, un peu comme les valeurs du tango, abandon et retenue, que Marilyne vous présente ici.

Le chanteur de tango, c’est Julio Martel, chanteur inconnu, mystérieux, fuyant, une voix d’or sortant d’un corps difforme, malade, une voix jamais enregistrée mais captée ici et là au hasard des rues et des maisons qu’il choisit pour rendre hommage à des hommes et des femmes qui ont marqué l’histoire de Buenos Aires, comme Catalina Godel ou le Mocho, victimes de la dictature. Chaque lieu de mémoire est prétexte à évoquer des histoires, des destins, à évoquer le temps où Peron et Evita galvanisaient le peuple, à raconter comment Buenos Aires s’est bâtie. Un roman où la ville est un personnage à part entière, un personnage avec lequel fait corps le personnage (humain) principal, Julio Martel, épousant ses contours labyrinthiques ou plutôt se situant au milieu des lignes du labyrinthe mouvant des rues en courbe, et émouvant indiciblement ses auditeurs, les touchant au plus profond de leur mémoire. Les extraits en parlent bien sûr bien mieux que moi :

« Buenos Aires est ainsi, pensa alors Grete, et elle nous l’a répété plus tard : un faisceau de villes réunies en une seule ville, de petites villes anorexiques à l’intérieur de cette unique majesté obèse qui s’autorise des avenues madrilènes et des cafés catalans, à côté de volières napolitaines, de temples doriques et d’hôtels particuliers Rive Droite, et derrière tout cela – avait insisté le taxi – il y a malgré tout le marché au bétail, le mugissement des troupeaux avant le sacrifice et l’odeur de bouse, c’est-à-dire les relents de la plaine, et aussi une mélancolie qui ne vient pas d’ailleurs mais d’ici, de la sensation de fin du monde qu’on a quand on regarde les cartes et qu’on constate combien Buenos Aires est seule, à l’écart de tout. » (p. 75-76)

« Ce devait être un tango antédiluvien, car il le chantait avec des paroles encore moins compréhensibles que celles des autres morceaux de son répertoire ; c’étaient plutôt des salves phonétiques, des sons à la volée dans lesquels on pouvait reconnaître des sentiments comme la peine, l’abandon, le regret du bonheur perdu, la nostalgie du foyer, auxquels seule la voix de Martel donnait un sens. Que voulaient dire brenai, ayauu, panisola, car c’était plus ou moins ce qu’il chantait ? Je sentis que sur cette musique s’abattait non un seul passé mais tous ceux que la ville avait connus depuis des temps immémoriaux, quand elle n’était encore qu’une inutile volière. » (p. 93)

Si Le chanteur de tango est un chanteur de tango aussi insaisissable que le labyrinthe de Buenos Aires, il est aussi la figure de l’Aleph, nouvelle emblématique de Borges, une référence énigmatique et récurrente du roman (je précise que, autre lacune, je n’ai jamais lu Borges mais qu’il ne me semble pas nécessaire de l’avoir fait pour comprendre ce roman – toujours le principe d’accepter de se perdre…)

« J’aurais voulu dire à mon avis qu’en tant qu’étrangers à Buenos Aires, lui et moi étions peut-être plus sensibles à sa beauté que ceux qui y étaient nés. La ville avait été construite aux confins d’une plaine sans nuances, entre des étendues de foin aussi peu utiles à l’alimentation qu’à la fabrication des paniers sur les rives d’un fleuve dont l’unique charme est son exceptionnelle largeur. Bien que Borges ait essayé de lui forger un passé, celui qu’elle a à présent est lui aussi plat, sans autres faits héroïques que ceux imaginés par ses poètes et ses peintres, et chaque fois que l’on prend dans ses mains un quelconque fragment de passé, on le voit se dissoudre en un présent monotone. » (p. 178)

C’est cette « fusion » mouvante entre passé et présent qui fait le charme vénéneux de ce roman qui se termine au milieu de la révolte populaire de fin 2001, au paroxysme de la crise économique (impossible de ne pas penser à la Grèce aujourd’hui). Dans cette atmosphère de chaos, Bruno Cadogan arrive au bout de sa quête, dans la rencontre si émouvante avec Alcira et Martel, il rentre chez lui, où il commence à raconter cette histoire. Il m’a laissée avec un goût inimitable d’Argentine.

Tomas Eloy Martinez, Le chanteur de tango, traduit de l’espagnol (Argentine) par Vincent Raynaud, Gallimard, 2006 et Foio, 2007

Cette lecture commune avec Marilyne annonce la semaine  que nous passerons en Argentine du 31 août au 6 septembre. C’est une magnifique entrée en matière pour moi, merci de m’accompagner dans ce voyage !

Ce roman est parfait aussi pour le challenge d’Eimelle.

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