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La Porcelaine de Chine, de Marie-Léontine Tsibinda

Par Liss

Marie-Léontine Tsibinda est connue comme étant la première poétesse du Congo-Brazzaville, mais elle n'écrit pas que de la poésie, elle a aussi publié des nouvelles parmi lesquelles " Les Pagnes mouillés ", texte couronné par le Prix Unesco-Aschberg en 1996. Dans l'anthologie du collectif des femmes écrivaines du Congo-Brazzaville, Sirène des Sables, elle a publié " Lady K ", une nouvelle dont le titre rend hommage à Kimpa Vita, figure féminine historique du Congo.

Marie-Léontine Tsibinda est donc poétesse, nouvelliste, conteuse également. Mais il y a un autre genre dans lequel elle a de l'expérience, et qu'elle a pratiqué d'abord comme comédienne : le théâtre. Elle a fait ses armes dans la troupe universitaire, ainsi que dans le Rocado Zulu, de Sony Labou Tansi. Le théâtre constitue donc, en quelque sorte, son premier amour littéraire, et l'on sait combien le premier amour marque une existence, combien il se loge dans les renfoncements les plus confortables du souvenir, au point que l'on ne l'oublie jamais. Marie-Léontine Tsibinda pouvait-elle résister à l'appel du théâtre ? Après La première brassée, une pièce écrite en collaboration et publiée en 2011, elle fait paraître La Porcelaine de Chine en 2013, aux Editions L'Interligne, à Ottawa (Canada). Dans cette pièce, trois personnages tentent de scruter le futur, de l'imaginer peint aux couleurs de l'espoir, car le présent aussi bien que le récent passé ne leur réservent que la pollution de l'amertume.

La Porcelaine de Chine, de Marie-Léontine Tsibinda

Bazey n'a plus grand-chose dans sa maison, les pillages, comme un cyclone, ont tout balayé. Ses assiettes en porcelaine sont le seul bien luxueux qui lui reste et qui témoigne du confort de sa vie d'antan. Il faut dire que c'est une journaliste de renom, qui gagnait très bien sa vie et coulait des jours heureux avec son mari, Bissy, et leurs enfants. Mais voilà, la guerre a fait basculer toutes les vies, et celle de Bazey ne pouvait que porter des scarifications profondes, étant donné qu'elle tenait un journal, Femmes et Libertés, où elle osait dénoncer les violences et les humiliations infligées aux femmes, sans omettre de mentionner les auteurs de ces ignominies, auteurs qui bien évidemment se trouvaient sous la coupe des gens au pouvoir et se considéraient donc comme intouchables.

Si Bazey et son mari Bissy ont réussi à faire partir leurs enfants pour l'étranger, loin des conséquences désastreuses de la guerre civile, le couple, lui, doit supporter le goût amer des lendemains de guerre. La détresse physique apparaît comme le reflet de la détresse morale, c'est pourquoi Bazey s'accroche désespérément à sa porcelaine de Chine, elle fait une scène à sa bonne, qui ne contrôle plus ses gestes depuis le choc psychologique causé par la folie des détonations, et brise, les unes après les autres, ses précieuses assiettes. Or Bazey ne veut pas voir sa vie complètement en morceaux, elle refuse de croire que tout espoir est perdu, elle tente de reconquérir son mari, qui est devenu un autre homme depuis les événements de la guerre. Ses tentatives pour conserver ses assiettes sont à l'image des efforts qu'elle déploie pour sauver son couple, pour laver le linge du passé souillé de la pire manière qui soit.

Maya, leur femme à tout faire, qui les observe, sait qu'ils sont, comme elle, des victimes de la guerre, et pardonne les crises d'hystérie de Bazey, l'aide même à surmonter son chagrin. Elle-même recherche ses enfants, son mari, elle ne sait où ils se trouvent, la guerre ayant séparé les familles. Une véritable solidarité naît entre les deux femmes : " Je suis une femme comme vous, madame, et je sais ce que solitude et larmes veulent dire. " (page 44)

La pièce est écrite dans un style où la gravité du sujet a pour écho la dignité des deux femmes, qui se protègent comme elles peuvent des agressions extérieures, pour qu'à leurs propres yeux, elles demeurent des personnes estimables. Il leur arrive de chanceler, mais elles ne tombent pas. Des femmes fortes, qui doivent le demeurer, au risque de voir tout partir en vrille, car " ce pays fait porter aux femmes tout le fardeau de sa régression sociale " (page 28). Alors, si elles perdent pied, on imagine le désastre. C'est cette persévérance, cette détermination qui ouvriront les yeux à Bissy, de sorte que le cul de sac dans lequel ils semblaient engagés se transforme lentement mais sûrement en une issue viable.

On se délecte de l'écriture de Marie-Léontine Tsibinda, qui joue sur la polysémie des mots, établit des comparaisons subtiles, emmenant le lecteur d'un terrain à un autre. Voici quelques exemples :

" Je refuse de veiller sur l'eau. Veiller les morts est déjà bien pénible dans cette ville. " (page 27) ; On passe de " casser la vaisselle " à " casser les oreilles " (pages 32-33) ; du sens figuré au sens propre du mot ''timbré'' : " les gens de cette corporation sont plus ou moins timbrés [...] - Timbrés, dites-vous, madame ! Timbrés comme deux lettres à la poste ? Tout ce qui est timbré voyage, madame, je préfère ne pas voyager. On n'est nulle part mieux que chez soi... " (page 48)

Poésie, conte, réflexions philosophiques, état des lieux du pays après la guerre, interrogations sur la vie de couple, sur la possibilité de se reconstruire après un viol... La porcelaine de Chine est tout ça. La pièce est préfacée par Guy Menga, dramaturge qui a marqué l'histoire du théâtre congolais avec, entre autres, La Marmite de Koka-Mbala.

Extrait de la préface :

" Il suffit d'un rien parfois pour rasséréner des cœurs meurtris et pétris d'angoisse pérenne, quand lutter et espérer en l'avenir sont de l'ordre du possible à défaut d'une certitude absolue. C'est ce plat garni d'un optimisme modéré que Marie-Léontine Tsibinda-Bilombo nous sert ici, sans excès de sel ni de pili-pili (piment) dans ce qui reste de la porcelaine de Chine. "

Marie-Léontine Tsibinda, La porcelaine de Chine, Théâtre, Editions L'Interligne, 2013, 128 pages.


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